SONNET
« Je suis le Lys des champs, la splendeur des déserts. Dieu m'a fait ma couronne; il a tissu lui-même Mon vêtement, qui passe, en sa beauté suprême, Les pompeux ornements dont les rois sont couverts.
» Sur ma tige élégante élancé dans les airs , J'aspire au ciel; je suis votre candide emblème, Sainte Vierge Marie, et Clémence, qui m'aime, A fait de moi le prix des plus chastes concerts.
» Elle m'offre à celui qui chante vos louanges, Et Ton dit que son âme, aux mystiques douleurs, Revient, au mois de Mai, s'incarner dans mes fleurs.
» Ainsi l'hymne qui monte à vous, Reine des Anges, Porte encore à vos pieds, harmonieux mélanges, Son âme et mon parfum; ma rosée et ses pleurs! »
Et moi : — « Me direz- vous, ô Fleurs harmonieuses! Quel esprit fait parler vos corolles soyeuses? J'avais vu jusqu'ici les fleurs, filles des prés, Incliner mollement leurs boutons diaprés,
Quand la brise de mai frémissait dans les plaines;
Mais jamais les Ze'phyrs aux suaves haleines,
Dispersant les parfums qu'ils recueillent en vous,
Ne m'avaient apporté qu'un bruissement doux,
Et non pas ces soupirs ni ces voix sans pareilles,
Dont l'aimable harmonie a charmé mes oreilles.
Pourquoi donc, en ce jour, comprends-je vos accents,
Quand nul homme, avant moi, n'en pénétrait le sens?
Chantez, chantez en cor; car j'aime à vous entendre.
Dites-moi, s'il se peut, de votre voix si tendre,
Quelle est cette Clémence, objet de tant d'amour,
Que vos ardents soupirs invoquaient tour à tour ï
Et toi, Clémence, et toi, qui sers aux fleurs de muse,
Es-tu quelque Circé puissante, qui s'amuse,
Par ses enchantements, à troubler l'univers?
Dans les magiques fleurs de ces prés toujours verts,
Retiens-tu prisonniers ceux qui font adorée?
Muse, magicienne, ou déesse ignorée,
J'ai besoin de te voir, je t'aime ; en toi je crois !
Je t'invoque! parais! parle! qui que tu sois! »
— a Moi? je suis une enfant, une vierge naïve,
Et je viens pour montrer, à vous que j'aimerai,
Et ma grâce et l'attrait du séjour d'où j'arrive.
Ma demeure est au ciel et j'y retournerai ;
Mais j'aime à m'enivrer de poétiques flammes,
Et celui qui me voit sans être énamouré
Ne comprendra jamais la Muse au luth sacré,
L'esprit harmonieux, qui chante dans les âmes.
Chaque étoile du ciel, qui se mire en mes yeux,
De son charme divin et de ses feux m'inonde.
CLÉMENCE ISAURE 3g
Si ma chaste beauté paraît étrange au monde ,
C'est que je viens d'en haut; c'est que j'habite aux cieux.
Et je serai toujours un secret pour la terre,
Et mon cœur n'ouvrira son voile de mystère
Qu'à celui qui saura mériter mon amour!... »
Ces mots, je les lisais sur les livres d'un ange,
Qui m'apparut venant du céleste séjour.
Et je m'abandonnais à cette vue étrange,
M'enivrant d'un bonheur qui charme et fait mourir,
Quand je reçus dans l'âme une cruelle atteinte,
De ces yeux où les miens s'étaient mirés sans crainte,
Et je me lamentais, sans pouvoir me guérir.
Cependant, elle allait, foulant l'herbe nouvelle, Et l'herbe sous ses pas reverdissait plus belle; Puis elle s'inclinait et, de sa douce main, Elle cueillait les fleurs le long de son chemin. D'un voile transparent moins couverte qu'ornée, Sa tête aux cheveux noirs, de lauriers couronnée, Son front candide et pur, son visage riant, Sa bouche où rayonnaient des perles d'Orient, Tout ce je ne sais quoi qui séduit et fascine, Surtout ces yeux, brillants d'une flamme divine, Me brûlaient, et pourtant m'attiraient de nouveau, Comme le papillon qui revient au flambeau. Un manteau vert tombait flottant sur ses épaules, Pareil à ces rameaux que balancent les saules; Sa robe avait l'éclat du fer dans le foyer. Moi, sentant mon cœur battre et mes genoux ployer,
Sans oser lui parler, je pensais : — « Ange ou femme, Votre charmant visage annonce une belle âme. Daignez vous approcher; daignez m'entretenir. Dans ce vallon sacré j'aime à vous voir venir, Telle que Béatrice apparaissait à Dante Sorti du Purgatoire et de la flamme ardente. L'air était pur aussi : la prairie à l'entour Embaumait et, sur l'herbe, aux feux naissants du jour, Comme vous, elle errait dans la verte clairière, Cueillant par le chemin sa moisson printanière. »
La Dame, qui lisait en mon cœur mon émoi,
Devina ma pensée et s'avança vers moi,
Sur les petites fleurs jaunes, blanches, vermeilles.
Or mon front s'empourprait devant tant de merveilles;
Car elle avait levé les yeux, et ses regards
S'enfonçaient dans mon cœur qu'ils perçaient de leurs
Enfin, ayant pitié de ma douleur trop grande, [dards.
Elle prit quatre fleurs dans sa fraîche guirlande :
C'était une Amaranthe, un Lys et deux Soucis.
— a Tiens ! et que par ces fleurs tes maux soient adoucis,
Me dit-elle. Je fus jadis Clémence Isaure...
Je suis un pur esprit; mais je palpite encore;
J'ai connu le plus saint, le plus pur sentiment,
Que l'on puisse inspirer ou sentir en aimant.
J'ai, dans l'ombre, entendu, de la voix la plus tendre,
Chanter les plus beaux vers qu'il soit donné d'entendre.
Comment ce chaste amour fut-il brisé": Dieu seul
A connu le secret qui dort sous mon linceul.
Toulouse, ma patrie, à tout jamais Tignore.
D'un pied indifférent, sur la cendre d'Isaure, Mes fils les mieux aimés passent, ne sachant pas Où gisent mes débris qu'ils foulent sous leurs pas...»
Tandis qu'elle parlait, sa beauté tout entière
Se métamorphosait et devenait lumière.
J'apercevais toujours son corps; mais au travers
Je distinguais les champs, les monts et les prés verts.
Tel l'arc-en-ciel, posant son pied dans la campagne,
Couvre, sans les cacher, le bois et la montagne;
Tel s'évanouissait le fantôme adoré.
Sa voix, en même temps, dans l'espace éthéré,
Se perdait et semblait de plus en plus lointaine.
Mais non! ce n'était pas une illusion vaine! Toulouse dans ses murs fête Isaure aujourd'hui; Les fleurs qu'Isaure aimait sur l'autel ont relui, Et, comme si c'était des mains même d'Isaure, Les poè^s vainqueurs les recevront encore. Isaure! Isaure est là! je l'entends; je la vois! Cinq siècles ont passé sans affaiblir sa voix : — « Voici le mois des fleurs! venez tous, ô poètes! En souvenir de moi, Toulouse offre des fêtes. Venez! et que ces fleurs soient le prix de vos chants. Peut-être qu'évoquée à vos hymnes touchants, Mon âme errante, aux murs du savant capitole, Un instant oublîra le deuil qui la désole; Peut-être, en vos accents tour à tour entendus, Trouverai-je un écho de ceux que j'ai perdus! Et vous , dont le savoir, au bout de tant de lustres,
Pare d'un noble éclat la Salle des Illustres, Vous mes fils bien-aimés, vous doctes Mainteneurs, Vous qui me consolez par de pieux honneurs, Eternisez mon nom. Grâces à vous, Toulouse, Reine des arts, rendra chaque cité jalouse; Grâces à vous, elle est l'Athènes d'Occident. Sur son trône agrandi , les Muses, préludant, Célèbrent sa splendeur auguste et pacifique; Le laurier qu'elle tient n'est pas moins magnifique, Pour n'être point trempé dans le sang et les pleurs. Vous enchaînez la gloire en des liens de fleurs! »