‹ PoésiesChapitre 21 sur 64 · LE DONJON DE ROMEFORT DJ · texte numérisé non relu

LE DONJON DE ROMEFORT DJ

Où s'enferment le soir, de peur d'une surprise, Les pasteurs, les troupeaux, les bouviers et les chars.

Les manants, accroupis près d'un feu de bruyère , Attendent le souper en se chauffant les doigts, Et tandis qu'au repas préside la fermière, Un vieux pâtre leur dit les légendes des bois.

C'est la chasse des morts galopant à la brune, C'est le fatal Bissestre assis au bord des eaux; Les laveuses de nuit, tordant, au clair de lune,

Chaque front se hérisse et chaque joue est blême. L'auditoire est frappé d'une morne stupeur. Le narrateur se signe; il croit aussi lui-même A ces récits naïfs qui ne nous font plus peur.

Puis un batteur de blé, qui fut archer en guerre, Raconte les combats et les assauts de nuit : — Ayez soin de fermer la porte et la barrière, Car les routiers sont fins et font leurs coups sans bruit !

Mais quand un voyageur, venant de terre sainte, Vous demande un abri pour l'amour du Seigneur, Logez le pèlerin sous votre toit sans crainte : Ainsi que l'hirondelle, il lui porte bonheur.

Si vous entendez encore

Dans la plaine un chant sonore,

C'est lui; c'est le ménestrel !

Ami du plaisir, il chante La ballade ou le sirvente Devant le pont du castel.

Faites ouvrir, noble dame, C'est lui qui réjouit l'âme.

Il vous dira tour à tour La fière chanson de geste, Le fabliau vif et leste, Ou le tendre lai d'amour.

Jeune et douce est sa figure; Il est gai; sa voix est pure, Et ce qu'il dit charme tant!

La châtelaine soupire, Ou bien se prend à sourire, Gracieuse, en l'écoutant.

Mais le châtelain, dans l'ombre, Jette un œil jaloux et sombre Sur le chanteur inconnu.

Un matin, du beau poète

La harpe resta muette

Lui, qu'était-il devenu?

— « Ah! disait-on, tête folle!

Vif comme un oiseau qui vole,

Il s'en va sans dire adieu! »

Et nul ne s'en mit en peine.

LE DONJON DE ROMEFORT 5g

Seule à part, la châtelaine Soupirait et priait Dieu.

Noirs donjons! que de pleurs, de lugubres histoires, De drames étouffés dans vos enceintes noires,

Au fond de vos cachots dormants!

Vos corridors obscurs ont des trappes muettes; • On retrouve, en fouillant vos mornes oubliettes,

D'épouvantables ossements.

Certes, pour le seigneur qui n'y faisait pas faute, . Il était beau d'avoir justice basse et haute

Sur les villages d'alentour; De punir le coupable, ayant Dieu seul pour juge; De protéger les siens, de leur donner refuge,

A l'abri de sa forte tour.

Mais parfois, enivré de sa toute-puissance, Le suzerain félon opprimait l'innocence ,

Au lieu d'en être le vengeur; Débauché, tyrannique, avide de pillage, Avec les malandrins il allait au passage

Assassiner le voyageur.

Aussi le grand donjon et ses tours séculaires, Qui, des Anglais jadis défiant les colères ,

Des assauts s'étaient fait un jeu , Entendirent un jour le chant des funérailles; Les pâles huguenots assaillaient ses murailles

Avec le fer, avec le feu.

C'est la nuit ! écoutez ces clameurs d'épouvante. « Au feu ! » la ferme brûle, et la flamme mouvante

Rougit les murs du château fort; Aux assaillants répond la trompette guerrière, Et de chaque créneau, de chaque meurtrière,

Jaillissent le plomb et la mort.

Les laboureurs ont fui dans la forêt prochaine; Ils regardent tremblants cette clarté lointaine

Qui les pénètre de terreur.

Les bœufs et les moutons, étouffés dans l'étabîe, Mêlent, en expirant, leur plainte lamentable

Aux cris du soldat en fureur.

Le château tient longtemps ; longtemps le canon gronde; La brèche s'élargit ! une foule l'inonde ,

Montant toujours comme la mer, Entendez-vous crier les enfants et les femmes ï La mort ne connaît rien, tout succombe, et les flammes

Brûlent ce qu'épargna le fer.

Quand le jour éclaira la plaine inanimée, Le donjon vomissait une sombre fumée;

Vaincu, mais encor menaçant, Et comme un cœur altier qui succombe avec rage, Le géant foudroyé, dégoûtant de carnage,

Semblait verser des pleurs de sang.

Le verra-t-on jamais sortir de ses ruines": Inutile fardeau pesant sur les collines

LE DONJON DE ROMEFORT 6l

Où régnèrent ses possesseurs , Ira-t-il s'écroulant chaque jour pierre à pierre? Non! le sort lui réserve une insulte dernière,

Le marteau des démolisseurs.

Nid d'aigle dévasté, ton sort fatal me navre. Cessez, vils insulteurs, d'outrager un cadavre,

Respectez un grand souvenir!

Un noble fils des preux arrête les vandales , Il rend à Romefort ses splendeurs féodales ,

Et le consacre à l'avenir.

Ses murs sont dépouillés de la ronce et du lierre, Ses créneaux raffermis ont revu la lumière ;

Il domine au loin l'horizon ; L'ardoise monte en pointe et couronne son faîte; Au-dessus de l'épi tourne la girouette ,

Partout brille le vieux blason.

Baissez le pont-levis et relevez la herse! Varlets, sonnez du cor! votre maître traverse

La cour et le porche sculpté , Et sa maison l'accueille, et la cloche l'appelle, Pour rendre grâce à Dieu dans la vieille chapelle...

Romefort est ressuscité !

Page 1