‹ PoésiesChapitre 32 sur 64 · LA DOULEUR DE MILTON · texte numérisé non relu

LA DOULEUR DE MILTON

O loss of sight of thee I most complain Blind among ennemies.

Milton. Samson.

Guide du vieil aveugle, arrêtons -nous ici. L'air plus vaste et plus pur paraît s'être éclairci; Il me semble, aux rayons qui baignent mon visage, Que l'astre des jours plonge en un ciel sans nuage. L'haleine du printemps éveille sous mes pas Le frais parfum des fleurs que je n'aperçois pas; Ce chemin est couvert d'une herbe épaisse et douce; Je veux me reposer encor sur cette mousse, Qui peut-être demain couvrira mon sommeil , Et ranimer ma vie aux baisers du soleil. Je respire!... je sens, tout pénétré de flamme, Le doux repos du corps : que n'en est-il pour l'âme Où sont-ils r où sont-ils, les jours de tendre émoi Où le soleil de Naple étincelait pour moi, Où je chantais, au bord des eaux de Blandusie : « Allons, éveille-toi, ma jeune poésie,

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» Reine de mes espoirs, étoile de mon ciel,

» Mon dernier bien trouvé, mon délice éternel !

» Allons, éveille-toi! le matin se colore,

» La campagne sourit et nous appelle encore;

» Le temps fuit; nous perdons les prémices du jour! »

Et le jour rayonnait dans mes yeux pleins d'amour,

Et l'aurore montait sur ses ailes dorées,

Semant les sentiers verts de perles érythrées.

Et maintenant que suis-je: ô regrets du passé!

Quand ferez-vous la paix avec ce cœur lassé?

Et toi, le premier né, toi, le plus grand peut-être

Des biens que l'Eternel en six jours a fait naître ,

Lumière, pour jamais éteinte dans mes yeux!

Avec toi, les beautés de la terre et des cieux,

L'aspect consolateur de la sainte nature

Ont disparu pour moi, fragile créature.

Plus vil qu'un ver qui rampe abject entre les vers ,

Je suis au dernier rang dans ce vaste univers.

Si le ver rampe, il voit; et j'étouffe dans l'ombre !

Toujours, que le ciel brille, ou que la nuit soit sombre,

Toujours l'obscurité, partout l'obscurité,

L'obscurité profonde au sein de la clarté;

La vue à tout jamais est sans espoir éteinte!

O toi, première aurore, et toi, parole sainte : « Que la lumière soit, et la lumière fut! i Pourquoi me laissez-vous hors la loi de salut : Pourquoi, si voir c'est vivre, et si l'âme incréée Est la lumière aussi, la lumière sacrée,

Pourquoi, lorsque notre âme est partout dans nos corps,

Le regard, par lequel l'âme vit au dehors ,

Le regard, ce rayon du ciel en notre argile,

Fut-il donc renfermé dans ce globe fragile,

Dans cet œil qu'un seul coup peut rompre ou détacher,

Et non épars en nous, ainsi que le toucher,

Pour que l'homme pût voir à travers chaque pore:

Je ne serais pas seul exilé de l'aurore,

Aveugle, enseveli dans ma nuit et mon deuil,

Comme un homme vivant qu"on mettrait au cercueil!

Et que dis-je": ô douleur! ô sort plein d'épouvante!

C'est moi qui suis ma tombe une tombe vivante!

Enterré, mais non pas délivré par la mort

Des outrages de l'homme et des tourments du sort,

Quand je marche, j'entends partout sur mon passage

S'élever, sans respect pour mes maux, pour mon âge,

Les sarcasmes moqueurs et les amers souris :

Le vieux républicain n'a droit qu'à des mépris.

Ils arment contre moi les âmes enfantines.

Ces enfants m'aimeraient, et leurs voix argentines

M'appellent de bien loin avec un ris cruel :

« Milton le régicide et Tarni de Cromwell ! »

O retours de fortune! ô déplorable histoire!

Ils tournent en affront tout ce qui fut ma gloire

Mais que m'importe, enfin, ce que disent ou font Ces hommes entraînés vers un néant profond, Et ce siècle pour qui la mort déjà commence, Goutte d'eau suspendue au bord du vase immense

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