‹ PoésiesChapitre 33 sur 64 · LA DOULEUR DE MILTON · texte numérisé non relu

LA DOULEUR DE MILTON

D'où, sous la main de Dieu, coule l'éternité!

O poésie, enfant de la divinité,

C'est à toi seule, à toi que mon âme se livre!

Par toi j'aime, je vois, je recommence à vivre :

Viens! ouvre-moi le ciel; puis, dans ton vol de fer,

Fouille l'ombre visible où s'allonge l'enfer.

Dis quel serpent impur, en leur état prospère,

Excita la blonde Eve et notre premier père

A transgresser la loi du divin Créateur.

Montre-moi de Satan la hideuse hauteur ;

Satan, ruine sombre, à demi dévorée,

Qui, pendant neuf longs jours, de la voûte éthérée,

Tomba, de gouffre en gouffre, en l'abîme éternel,

Déchiré, confondu, brisé, mais immortel!

Que diront-ils un jour, les enfants de la terre, Quand je leur rouvrirai cet Éden de mystère, Par le soleil doré de rayons plus joyeux Qu'un beau nuage au soir ou que l'arc pluvieux ; Quand ils verront mon Eve amoureusement belle, Et le monde si beau s'effaçant devant elle; Quand je leur montrerai, de la terre et des deux, Les charmes réunis en elle, dans ses yeux, Remplissant tout Adam d'une joie inouïe, Et sa grâce inondant la nature éblouie De parfums pleins d'amour et de félicité, De ces parfums divins qu'exhale la beauté !

Mais non! à quelle gloire osé-je donc prétendre,

Et qui s'arrêtera seulement pour m 'entendre: Je dirai sans écho ma joie et mes regrets, Comme l'oiseau de Dieu perdu dans les forêts, Qui jette au vent sa voix que nul mortel n'écoute. Mes chants inentendus se perdront sur ma route,

Car personne ne suit mon funèbre chemin

Personne!... Ah! quelle main a rencontré ma main ? J'avais calomnié la puissance suprême!... Ann ! Mary! Deborah! mes chers enfants que j'aime, Par vous j'existe encor. Quand j'entends votre voix, Dans le fond de mon coeur je vous cherche et vous vois Belles, pleines d'amour, ô mes anges sur terre! Tant que vous aimerez l'aveugle solitaire, Un sourire luira dans son œil épuisé, Jusqu'à ce que son cœur soit tout à fait brisé!

Cs«<N

LE MINEUR DE FALUN

Le fourneau fume et le marteau résonne; De l'atelier s'e'chappe un bruit d'airain. Un mugissement monotone Éveille les e'chos du profond souterrain.

Noirs ouvriers de la mine de cuivre, Mortels courbés sous la terre des morts, Dans ce tombeau qui vous fait vivre, Vous chantez, et vos voix s'élèvent au dehors.

Lorsqu'il pénètre en ce ténébreux monde , Le voyageur hésite, épouvanté, A l'aspect du travail qui gronde Et du bruit qui se fait dans cette obscurité...

Mais quoi! tout cesse et, sous l'immense voûte On n'entend plus que de sourds craquements, Ou qu'une eau filtrant goutte à goutte Dans les derniers replis de ces gouffres dormants.

La mine aux entrailles de pierre

Vient de vomir à la lumière

Son peuple que l'ombre a blêmi ,

Et ce bruit court de proche en proche :

« On vient, en creusant une roche,

D'y trouver un homme endormi.

» Aux profondeurs dont on l'amène Personne, de mémoire humaine, N'avait osé fouiller encor.

Le voilà! voyez sa figure Jeune et belle, et sa chevelure Qui se déroule en boucles d'or.

» On dirait, s'il n'était si pâle, Qu'il respire encor. Son front mâle N'annonce que vingt ans au plus.

Et pourtant, sombres destinées!

Qui sait depuis combien d'années Il dort dans ces gouffres perdus? »

La foule des mineurs s'accumule et s'arrête. Aucun n'a souvenir d'avoir vu cette tête. Les femmes, les enfants s'empressent à leur tour; Chaque fille, accourant des hameaux d'alentour, Tremble que le beau mort ne soit celui qu'elle aime; Personne cependant ne résout le problème. Ce visage au contour charmant et régulier Est de ceux que le cœur ne saurait oublier.

LE MINEUR DE FALUN

Comment, parmi la foule, aucun n'a-t-il un cloute De l'avoir une fois rencontré sur la router Des cœurs les plus hardis l'effroi s'est empare', Et quelque vieux mineur, tout bas, a murmuré :

a On dit que, dans ces royaumes, Où nous sommes parvenus, Il est des guivres, des gnomes, Des esprits et des fantômes, Rois des trésors inconnus.

» Lorsqu'on vient à les atteindre , Ils contiennent leur fureur.

Habiles dans l'art de feindre, Ils montrent un être à plaindre Au lieu d'un objet d'horreur.

» Peut-être, sous cette forme, Se cache un monstre, en courroux, Quelque nain à tête énorme, Ou quelque Dragon difforme, Prêt à s'élancer sur nous. »

La foule, à cette voix, se rejette en arrière.

L'horreur autour du mort élève une barrière,

Et dans un large vide il demeure étendu.

Mais soudain retentit un sanglot éperdu.

Une femme en haillons, qui vivait pauvre et seule,

Et de tout le village aurait été l'ayeule,

Tombe à genoux devant ce corps inanimé,

Qu'elle embrasse en pleurant. C'était son bien-aimé!

Ils s'étaient fiancés alors qu'elle était belle,

Et, depuis soixante ans, à son amour fidèle,

Quoiqu'il eût disparu sans un seul mot d'adieu,

Elle espérait en lui comme on espère en Dieu.

O contraste! la vie et ses douleurs tenaces

Sur elle avaient empreint de plus horribles traces,

Que, sur lui, le trépas et la nuit du tombeau.

La foule fut émue au douloureux tableau

De ce cœur presque mort renaissant aux alarmes,

Et de ces yeux vieillis versant de jeunes larmes :

« Est-ce là, disait-elle, est-ce là le retour, Que j'implorais, faveur dernière?

Pourquoi le Tout-Puissant, invoqué nuic et jour, A-t-il exaucé ma prière?

» Pendant soixante hivers, j'ai vécu, j'ai lutté,

Par le désespoir poursuivie; Quelquefois accusant ton infidélité,

Quelquefois doutant de ta vie.

» Tandis que tu dormais dans ta jeunesse en fleur, J'ai vieilli dans un long martyre;

Mon visage est ridé par l'âge et la douleur; Toi, tu gardes ton gai sourire.

» J'ai porté sans appui le faix pesant du jour; Je meurs! La tombe soit bénie!

LE MINEUR DE FALUN 89

Dans ce lit nuptial, à toi, mon seul amour, Je vais pour jamais être unie... »

Elle chancelle, et tombe, et de ses bras flétris Embrasse le jeune homme. Un suprême souris Dans ses yeux resplendit et s'éteint... Pauvre femme! Elle avait au Seigneur déjà rendu son âme, Que, sur le front du mort, elle semblait poser Sa vie et son amour, dans un dernier baiser.

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