‹ Poésies (volume 2)Chapitre 72 sur 102 · SCÈ-'KE X GÉRONTE, FRONTIN · texte numérisé non relu

SCÈ-'KE X GÉRONTE, FRONTIN

FRONTIN , à part.

Décidément Géronte est un oncle farouche. Vieillard dénaturé, puisque rien ne te touche, Je m'en vais te donner une bonne leçon Et te servir tout chaud un plat de ma façon.

Haul et s'avaiiçatit.

Monsieur, qu'avez-vous donc? Vous avez l'air tout chose !

GÉRONTE

J'étrangle de colère.

FRONTIN

Et le pourquoi ?

La cause Qui peut faire passer de l'écarlate au bleu Un oncle modéré, quelle est-elle?

FRONTIN

Un neveu.

GÉRONTE

Sous prétexte qu'il est un peu fils de mon frère. Ce Valère maudit me damne et m'exaspère.

Heureux, trois fois heureux, qui n'a pas de parents 1

GÉRONTE

Sous le balcon d'Inez tous les jours je le prends, Brassant quelque projet, dressant quelque machine...

FRONTIN

La tulipe se plaît aux vases de la Chine, La marguerite aux prés, la violette aux bois, L'iris au bord des eaux, la giroflée aux toits; Mais la fleur qui le mieux vient sous une fenêtre. C'est un amant... Inez l'a remarqué, peut-être.

GÉRONTE

Je saurai nettoyer et sarcler le terrain...

Mais, Frontin, couvre-toi ; tu prendras le serein,

Si tu restes ainsi sans chapeau dans la rue.

Si je mets mon chapeau, j'échappe à votre vue, Je m'éclipse...

GÉRONTE

Comment î

FRONTIN

Je disparais tout vif!

GÉRONTE

Que me chantes-tu là ?

FRONTIN

Rien que de positif.

Avec attention examinez ce feutre.

Il est d'un poil douteux et d'une teinte neutre.

FRONTIN

Dites qu'il est déteint, bossue, crasseux, gras; Que le soleil, la pluie et les ans l'ont fait ras; J'en conviens. Mais jamais sur la terre où nous sommes, Depuis les temps anciens que se coiffent les hommes, Bien qu'il soit déformé, sans ganse et tout roussi, Il n'exista chapeau pareil à celui-ci !

GÉRONTE

J'en ai vu d'aussi laids, mais non pas de plus sales !

FRONTIN

D'où pensez-vous qu'il vienne ?

Eh ! des piliers des halles !

FRONTIN

Fi donc ! c'est le chapeau de Fortunatus !

GÉRONTE

Ça?

FRONTIN

Ça ! le chapeau qui rend invisible. Il passa

Dans mes mains par un tas de hasards incroyables,

D'événements trop vrais pour être vraisemblables.

GÉRONTE

Quand on a ce chapeau sur la tête, dis-tu. Personne ne vous voit ?

2l6 THÉÂTRE EN VERS

FRONTIN

Oui, telle est sa vertu.

GÉRONTE

J'ai confiance en toi... Mais je ne puis te croire; Un tel prodige veut une preuve notoire.

FRONTIN

Vous l'aurez.

GÉRONTE

Sur-le-champ ?

Tenez, regardez bien...

GÉRONTE

Oui..., oui...

FRONTIN, passant ihrrière Géronte, et le tenant far la basque île son habit.

Le tour est fait. — Q.ue voyez-vous ? Plus rit

GÉRONTE

Où donc est-il passé? C'est incompréhensible!

FRONTIN, même feu .

Nulle part; je suis là, devant vous, invisible.

GÉRONTE

Il faut que je te trouve absolument.

FRONT IN, même jeu.

Cherchez, Gros homme 1

GÉRONTE

Je n'ai pas pourtant les yeux bouchés.

F R ON TIN, même jeu.

Je le lui donne en cent. Je le tiens par la basque

De son habit ! — Monsieur, vous courez comme un Basque !

Ménagez-vous.

Prodige étrange à concevoir !

Il est là qui me parle, et je ne puis le voir! — Où donc es-tu, Frontin? A gauche?

F R O N T I N , même jeu .

Non, a droite.

GÉRONTE

Par ici ?

FRONTIN, même jeu.

Non, par là. — Va, marche; je t'emboîte!

GÉRONTE

Ouf! je suis tout en nage!

FRONTIN

Ètes-vous satisfait ?

Êtes-vous convaincu pleinement ?

2l8 THÉÂTRE EN VERS

GERONTE .

Tout à fait.

FRONTIN

Or çà, reparaissons.

// passe devanl Géroiile.

GÉRONTE

Je te vois à merveille.

Pardieu !

GÉRONTE

C'est étonnant! je ne sais si je veille, Ou si je dors. — Veux-tu me donner ce chapeau ?

FRONTIN

Je voudrais bien, monsieur, vous en faire cadeau; Mais, vraiment, je ne puis... Ce chapeau, c'est mon gîte, Ma cave, ma cuisine...

GÉRONTE

Il te sert de marmite !

Je ne suis plus surpris alors qu'il soit si gras ! Fait-il de bon bouillon î

FRONTIN

Vous ne comprenez pas.

Quand l'heure du dîner me carillonne au ventre, J'enfonce mon castor jusqu'au sourcil et j'entre Chez quelque rôtisseur, invisible pour tous.

Là, parmi les poulets, colorés de tons roux. J'avise le plus blond, je le prends et le mange. Les pieds sur les chenets, où nul ne me dérange. Puis au bouchon voisin, pour arroser mon rôt. Je sable du meilleur, sans payer mon écot.

GÉRONTE

C'est merveilleux !

FRONTIN

J'en use avec la friperie Comme avec la taverne et la rôtisserie. Demandez-moi mes yeux, demandez-moi ma peau. Ma femme, mes enfants, mais non pas mon chapeau.

GÉRONTE

De ce feutre coiiîe, qu'il me serait facile De savoir ce que font Valère et ma pupille !

FRONTIN

Pour un tuteur hors d'âge, amoureux et jaloux. Ce moyen est plus sûr que grilles et verrous : Avec un tel trésor, plus de ruse possible; Devant le criminel vous surgissez, terrible, Au moment périlleux, sans que l'on sache d'où, Comme un diable à ressort qui jaillit d'un joujou !

GÉRONTE

Je te l'achète.

FRONTIN

Non. — Vous êtes trop avare!

Ce feutre me fait roi de France et de Navarre, Et vous m'en offririez des prix déshonorants.

GÉRONTE

Cent écus, est-ce assez?

FRONTIN

C'est peu..., mais je les prends.

GÉRONTE

Je voudrais bien, avant de te donner la bourse, Essayer...

Comment donc !

GÉRONTE, à part, mettant h chapeau.

Je vais prendre ma course, Et j'aurai le chapeau sans qu'il m'en coûte un sou ! Il ne me verra pas.

FRONTIN, à part.

J'ai compris, vieux filou.

Haut.

Ah ! monsieur, c'est très mal de frustrer un pauvre homme ! Une telle action me renverse et m'assomme; C'est affreux!... — Il ne peut encore être bien loin; Afin de le trouver, bâtonnons chaque coin : Tapons, faisons des bleus sur le dos de l'espace; Dans notre moulinet il faudra bien qu'il passe 1 Frappons à tout hasard... Pan ! pan! pan!... pif! pafi pouf I En long, en large, en haut, en bas, en travers 1...

GÉRONTE

Ouf!...

Ah, la cuisse 1 ah, le bras ! ah, le dos 1 ah, l'épaule !

FRONTIN

Je m'escrimerai tant du bout de cette gaule,

Que je l'attraperai... Si je ne le vois pas,

Je l'entends qui renifle et geint à chaque pas...

A part.

D'un revers de bâton faisons cesser le charme.

// fait tomber le chapeau.

GÉRONTE, à part.

Je suis tigré, zébré 1

FRONTIN

Çà, déposons notre arme.

— Votre éclipse m'avait vraiment inquiété; Je vous cherchais partout. Vous aurais-je heurté?

Nullement.

FRONTIN

J'aurais pu vous faire quelque bosse.

GÉRONTE

Je suis dur. — Je paierai quelqu'un pour qu'il te rosse, Assassin !

FRONTIN, lui présentant le chapeau.

Achevons promptement le marclié.

Nous sommes confiants... Quand vous aurez lâché, Je lâcherai.

GÉRONTE, lui donnant une hnnte.

C'est fait.

Heureux mortel ! Le monde Est à vous maintenant, moins cette bourse ronde.

// l'empoche.

Vous êtes comme l'air, vous entrez en tout lieu ; Homme, vous possédez la science d'un dieu I Rien ne vous est caché, vous lisez dans les âmes, Et, ce que nul n'a fait, vous connaissez les femmes... Marinette à propos se dirige vers nous ; Disparaissez, je vais la confesser sur vous.

Gérante se coiffe du chapeau.

SCÈ'N.E XI Les Mêmes, MARINETTE.

Qju'as-tu donc, mon enfant?

marinette, feignant de ne pas voir Gérante. Je n'ai rien.

Si; ta mine, Qu'un sourire joyeux d'ordinaire illumine, Est lugubre, aujourd'hui, comme un enterrement; On dirait que tu viens de perdre ton amant.

MARINETTE, même jeu.

Pour le perdre, il faudrait l'avoir eu... Je suis sage, Et n'admets que soupirs tendant au mariage, Frontin !

GÉRONTE, à pari.

Où diable va se nicher la vertu?

FRONTIN

Mais, alors, d'où te vient cet air morne, abattu?

MARINETTE, niéiiie jeu .

D'une tout autre cause. A me flatter trop prompte, J'avais l'espoir de plaire au bon monsieur Gérontc Et d'entrer, pour tout faire, en service chez lui... Tu sais le résultat, et j'en ai de l'ennui.

GÉRONTE, même feu.

Je suis vraiment fâché de ne l'avoir pas prise.

MARINETTE, même jeu .

Maintenant, il est seul. Qui le coiffe et le frise? Qui lui met sa cravate et lui cherche ses gants? Moi, j'aurais eu pour lui tous ces soins fatigants, Et je l'aurais choyé comme une fille un père 1

GÉRONTE, même jeu.

Ce que je n'ai pas fait, je puis encor le faire.

MARINETTE

C'est un homme si doux, si poli, si charmant !

FRONTIN

Je ne partage pas du tout ton sentiment. Un vieux...

GÉRONTE, bas, à Froniin.

Comment?

Laid, sot...

GÉRONTE, même jeu.

Gredin 1

Acariâtre.

GÉRONTE , (k même.

Bandit !

FRONTIN

Crasseux !...

GÉRONTE, de même.

Je vais te battre comme un plâtre.

Si...

FRONTIN, bas, à Gcronte.

C'est pour l'éprouver, monsieur ; tenez-vous coi ! Haut, à Martnellf.

Tu le trouves donc bien?

Il a je ne sais quoi De franc, d'épanoui, qui me plaît et m'enchante. Ah ! que de le servir j'aurais été contente !

GÉRONTE, à part.

Quel bon cœur! Je me sens le coin de l'œil mouillé, Et par l'émotion j'ai le nez chatouillé.

// e'ieniue.

MARINETTE

J'entends éternuer, et je ne vois personne !

C'est moi qui...

MARINETTE

Mais quelle est cette voix qui résonne? Un fantôme, un esprit!...

GÉRONTE

Eh ! non ; c'est moi.

MARINETTE

Qui donc?

Géronte.

GERONTE, MARINETTE.

Et votre corps, où donc est-il?

F R O N T I N , décoiffanl Géron le.

Pardon 1 Monsieur, vous oubliez que pour être visible II faut vous décoiffer.

MARINETTE

Ah! quelle peur horrible, Monsieur, vous m'avez faite !

Allons ! rassure-toi ; Je vais, en quatre mots, dissiper ton effroi : Ce chapeau, qu'il suffit d'ôter et de remettre, Me fait à volonté paraître et disparaître 1

MARINETTE, à part.

Feignons d'être timide et jouons l'embarras.

GÉRONTE

La place que tu veux, mon enfant, tu l'auras.

MARINETTE

Vous étiez là, monsieur? Vous m'avez entendue?... Le trouble..., la pudeur... Ah! je suis confondue!

GÉRONTE

Ton dévouement pour moi s'est fait connaître ainsi.

FRONTIN

Pendant que nous voilà, si nous tentions aussi.

Avec ce talisman, une autre expérience,

Pour savoir ce qu'Inez sur votre compte pense?

GÉRONTE

Pourquoi faire, Frontin ? Je ne suis pas aimé !

FRONTIN

Si, vous l'êtes; Le cœur est un livre fermé;

Il faut qu'il soit ouvert pour qu'on y puisse lire.

Voulez-vous qu'une femme aille d'abord vous dire Les feux dont en secret elle brûle pour vous?

Mais elle m'a vingt fois refusé pour époux 1

Et vous vous arrêtez à de telles vétilles? Le véritable sens du non des jeunes filles. C'est oui!

MARINETTE

Monsieur, je suis de l'avis de Frontin : Mademoiselle Inez vous aime, c'est certain.

GÉRONTE

Prends ma clef, Marinette ; ouvre, entre, et fais en sorte, Sous un prétexte en l'air, que ma pupille sorte.

Marinelle entre dans la maison.

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