III
INEZ
Oui.
Je sais une veuve, Belle de deux maisons et de cent mille francs; Qnels yeux à ses appas seraient indifférents?
INEZ
C'est un fort bon parti : Faites ce mariage.
Le monde va finir : mon neveu devient sage 1
Cet hymen m'enrichit, et j'en veux profiter, Comme tout bon neveu le doit, pour acquitter. Sans y jeter les yeux, les comptes de tutelle De mon oncle.
C'est grand !
Une femme peut-elle Abandonner ses biens à l'époux de son choix ?
Assurément.
INEZ
Je cède à Géronte mes droits.
Ah 1 quel beau trait 1
FRONTIN
Fort beauj
INEZ
Mes deux fermes de Brie, Mes terres au soleil, tant en bois qu'en prairie, Mes rentes, ma maison sur le pont Saint-Michel, Mes nippes, mes bijoux...
GÉRONTE
Poursuis, ange du ciel !
INEZ
J'en veux faire présent à Géronte.
J'approuve Le dessein.
GÉRONTE
Cher neveu !
INEZ
Si mon tuteur me trouve Digne d'être sa femme, ayant déjà mon bien, Alors à mon bonheur il ne manquera rien.
GÉRONTE
Quelle délicatesse !
Et je serai bien sûre, Étant pauvre, que c'est par affection pure.
Va! je t'épouserai, sois tranquille!
FRONTIN
Comment Reconnaitre jamais un pareil dévouement ?
INEZ
Faut-il faire un écrit?
Pour qu'elle soit exacte, De la donation on dresse un petit acte. Chez un notaire, avec deux témoins pour signer, Marinette et Frontin vont nous accompagner.
GÉRONTE
Si l'on faisait venir le notaire ?
FRONTIN
Non, certe.
On n'instrumente pas sur une place ouverte.
GÉRONTE
Au théâtre pourtant cela se fait ainsi.
FRONTIN
Mais nous ne jouons pas la comédie ici.
Ils sortent.
SCÈlsiE XV GÉRONTE, /)/»s CHAiMPAGNE.
GÉRONTE
Frontin avait raison, c'est moi qu'elle préfère : L'oncle bat le neveu ! Géronte bat Valère ! Ils me donnent leurs biens ! Grâce à ce vieux chapeau, Le monde m'apparait sous un jour tout nouveau !
CHAMPAGNE, ivre et chantant.
Quand sous la treille Une bouteille, Blonde ou vermeille, M'a fait asseoir, Ma foi ! j'ignore Si c'est l'aurore Qui la colore, Ou bien le soir.
GÉRONTE, mettant son chapeau.
Il est comme une grive au temps de la vendange. Très soûl.
CHAMPAGNE
Bonjour, monsieur!
GÉRONTE
Hein ! bonjour ! C'est étrange 1 Faquin, tu me vois donc?
CHAMPAGNE
Pardieu, si je vous vois ;
Pourtant, je suis couvert.
CHAMPAGNE
Je vous verrai deux fois Plutôt qu'une, ayant bu; tout homme ivre voit double. C'est un fait avéré.
GÉRONTE
Ce qu'il a dit me trouble.
CHAMPAGNE
Dieu n'a fait qu'un soleil, et le vin en fait deux... Heu!
GÉRONTE
Je ne me suis pas assez méfié d'eux 1 — Tu ne peux pas me voir, car je suis invisible. En vertu d'un chapeau magique.
CHAMPAGNE
C'est possible, Mais voici votre dos...
// hi! donne un coup.
Ai-je bien attrapé?
GÉRONTE
Très bien.
CHAMPAGNE
Votre gros ventre...
Oh!
CHAMPAGNE
Aie suis-je trompé?
GÉRONTE
Non pas.
CHAMPAGNE
Ce coup de pied, ce n'est pas votre tête Qui le reçoit?
GÉRONTE
Oh ! non 1 — Grands dieux 1 ai-je été bête ! Je suis dupé, volé, joué comme un enfant!
CHAMPAGNE, à part.
Q.u'a-t-il donc à pousser des soupirs d'éléphant ?
GÉRONTE
On m'a pris cent écus ! on m'a pris ma pupille ! A l'assassin ! au feu !
SCÈ'KE XVI Les Mêmes, FRONTIN.
FRONTIN
Quel vacarme inutile
Ils ne sont pas perdus. — Tiens ! Champagne ! A propos, Devant un homme gris il fallait deux chapeaux ; J'aurais dû vous le dire. Il vous a vu, sans doute ?
Puisse le ciel, croulant, t'écraser sous sa voûte ! Filou, galérien, faussaire, empoisonneur!
FRONTIN
Que de titres, monsieur ! vous me faites honneur I Inez revient avec Valère et Marinette.
Tenez !
SCÈ'X.E XVII
Les Mêmes, INEZ, VALÉRE, MARINETTE.
GERONTE.
D'où sortez- VOUS?
MARINETTE
D'un endroit fort honnête.
Nous avons fait dresser, chez le tabellion, Un acte en bonne forme.
Oui, la donation.
Non pas! mais un contrat...
Comment ?
De mariage, Entre Madame et moi !
GÉRONTE
J'éclaterai de rage !
Nous avons réfléchi que l'amour et l'hymen Peuvent marcher ensemble en se donnant la main.
GÉRONTE
C'était moi qu'elle aimait.
M ARINETTE.
Femme souvent varie, A dit un roi de France, et bien fou qui s'y fie !
Faites le mouvement de bénir les époux.
GÉRONTE
Si tu railles encor, je t'éreinte de coups !
M ARINETTE.
Valère est si gentil !
GÉRONTE
Gourgandine ! carogne !
Monsieur, reprenez-moi.
GÉRONTE
Que me veut cet ivrogne?
Des calottes ? J'en ai !
// le soufflette.
CHAMPAGNE
Ma place, ou mon argent !
GÉRONTE
Je t'ai ramassé nu comme un petit saint Jean, Et t'ai payé fort mal des gages très minimes ; Comment as-tu gagné cet argent? par quels crimes?
CHAMPAGNE
Monsieur, c'était du temps que vous étiez... cocu...
GÉRONTE
Je te reprends !
CHAMPAGNE
Oh ! si Madame avait vécu !
GÉRONTE
Tais-toi.
Ne soyez pas un oncle coriace !
A ce couple charmant, de bon cœur, faites grâce !
Jamais !
INEZ
Mon cher tuteur, nous vous aimerons bien.
GÉRONTE
Point.
En foveur du but, oubliez le moyen.
Mon oncle !
Mon neveu, vous êtes un fier drôle!
Mais je suis un Géronte, il faut jouer mon rôle... Je pardonne 1