‹ Poésies (volume 3)Chapitre 65 sur 140 · L'AME ET LE PÉCHÉ · texte numérisé non relu

L'AME ET LE PÉCHÉ

LÉGENDE THEOLOGiaUE

You sliall see anoii, 'tis a knavish Picce of work.

Hamhl, m, 7.

SUR le bord d'un canal profond dont les eaux vertes Dorment, de néiiufars et de bateaux couvertes, Avec ses toits aigus, ses immenses greniers, Ses tours au front d'ardoise où nichent les cigognes, Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes, Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers. — Vous reconnaissez-vous ? — Tenez, voilà le saule De ses cheveux bla&rds inondant son épaule Comme une fille au bain, l'église et son clocher. L'étang où des canards se pavane l'escadre; Il ne manque vraiment au tableau que le cadre Avec le clou pour l'accrocher.

140 /LBERTUS

[Confort et far-niente ! — toute une poésie 'De calme et de bien-être, à donner fantaisie îDe s'en aller là-bas être Flamand; d'avoir La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes, Le vidrecome large à tenir quatre pintes Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le. soir, Près du poêle qui siffle et qui détone, au centre D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre. Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer, Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade. Au fond d'un de ces chauds intérieurs qu'Ostade D'un jour si doux sait éclairer!

A vous faire oublier, à vous, peintre et poète. Ce pays enchanté dont la Mignon de Goethe, Frileuse, se souvient, et parle à son Wilhem; Ce pays du soleil où les citrons mûrissent, Où de nouveaux jasmins toujours s'épanouissent: Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem ; A vous faire donner pour ces murs verts de mousses Où Rembrandt, au milieu de ces ténèbres rousses. Fait luire quelque Faust en son costume ancien, Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades, Les femmes au teint brun, les molles sérénades. Et tout l'azur vénitien !

Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique, Une méchante femme ayant nom Véronique; Chacun la redoutait, et répétait tout bas Qu'on avait entendu des murmures étranges Autour de sa demeure, et que de mauvais anges Venaient pendant la nuit y prendre leurs ébats. — C'étaient des bruits sans nom, inconnus à l'oreille. Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe réveille Une évocation, de sourds vagissements Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines. Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis de chaînes, D'épouvantables hurlements.

Même dame Gertrude avait, un jour d'orage, Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage, A cheval sur la foudre, un démon noir sortir. Traverser le ciel rouge, et dans la cheminée. De bleuâtres vapeurs soudain environnée, La tête la première, en hurlant s'engloutir. La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase Sans qu'on puisse l'éteindre, et par sa chute écrase. Avalanche de feu, quatre des travailleurs. Des gens digne de foi jurent que Véronique Se trouvait là, riant d'un rire sardonique Et grommelant des mots railleurs 1

La femme du brasseur Cornelis met au monde, Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde Et si laid que son père eût voulu le voir mort. — On dit que Véronique avait sur l'accouchée. Depuis ce temps malade et dans son lit couchée, Par un mj'stère noir jeté ce mauvais sort. Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche Les justifiait bien : — Œil vert, profonde bouche. Dents noires, front coupé de rides, doigts noueux, Dos voûté, pied tortu sous une jambe torse. Voix rauque, âme plus laide encor que son écorce ; Le diable n'est pas plus hideux.

Cette vieille sorcière hjbitait une hutte Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte, L'été comme l'hiver, au choc des quatre vents ; Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre S'étendent à l'entour en nappe irrégulière; L'herbe y pend à foison ses panaches mouvants ; Par les fentes du toit, par les brèches des voûtes, Sans obstacle passant, la pluie à larges gouttes Inonde les planchers moisis et vermoulus. A peine si l'on voit dans toute la croisée Une vitre sur trois qui ne soit pas brisée. Et la porte ne ferme plus.

La limace baveuse argenté la muraille Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille ; Les lézards verts et gris se logent dans les trous, Et l'on entend, le soir, sur une note haute Coasser tout auprès la grenouille qui saute, Et râler aigrement les crapauds à l'œil roux. — Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue, Surtout quand du croissant une ouateuse nue Emmaillotte la corne en un flot de vapeur, Personne, — non pas même Eisenbach le ministre, - N'ose passer devant ce repaire sinistre Sans trembler et blêmir de peur.

De ces dehors riants l'intérieur est digne: Un pandémonium ! où sur la même ligne Se heurtent mille objets fantasquement mêlés. — Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes. Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frêles, Bouteilles sans goulot, plats de terre fêlés, Crocodiles, serpents empaillés, plantes rares. Alambics contournés en spirales bizarres. Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal, Foetus mal conservés saisissant d'une lieue ' L'odorat et collant leur face jaune et bleue Contre le verre du bocal 1

Véritable sabbat de couleurs et de formes, Où la cruche hydropique, avec ses flancs énormes. Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou. L'ibis égj'ptien au bord du sarcophage De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage I Ivresse d'opium et vision de fou, Où les récipients, matras, siphons et pompes, Allongés en phallus ou tortillés en trompes, Prennent l'air d'éléphants et de rhinocéros. Où les monstres tracés autour du zodiaque, Portant écrit au front leur nom en syriaque, Dansent entre eux des boléros I

Poudreux entassement de machines baroques Dont l'œil ne peut saisir les contours équivoques, Et de bouquins sans titre en langage chrétien! Tohu-bohu ! chaos où tout fait la grimace. Se déforme, se tord, et prend une autre face; Glace vue à l'envers où l'on ne connaît rien. Car tout est transposé. Le rouge y devient fauve. Le blanc noir, le noir bleu ; jamais sous une alcôve Smarra n'a dessiné de fantômes plus laids. C'est la réalité des contes fantastiques, C'est le type vivant des songes drolatiques; C'est Hoffmann, et c'est Rabelais!

ALBERT us 14$

Pour rendre le tableau complet, au bord des planches Quelques têtes de morts vous apparaissent blanches, Avec leurs crânes nus, avec leurs grandes dents. Ht leurs nez faits en trèfle, et leurs orbites vides Q.ui semblent vous couver de leurs regards avides. Un squelette, debout et les deux bras pendants. Au gré du jour qui passe au treillis de ses cotes, Que du sépulcre à peine ont déserté les hôtes, Jette son ombre au mur en linéaments droits. En entrant là, Satan, bien qu'il soit hérétique. D'épouvante glacé, comme un bon catholique. Ferait le signe de la croix.

Et pourtant cejt enfer est, un ciel pour l'artiste. Teniers à cette source a pris son Alchimiste, Callot bien des motifs de sa Tentation; Gœthe a tiré de là la scène tout entière Où Méphistophélès mène chez la sorcière Faust, qui veut rajeunir, boire la potion.

— L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-même (Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thème ;

— Ce type qu'il répète infatigablement,

Meg de Guy Mannering, ressemble à s'y méprendre A notre Véronique, — il n'a fait que la prendre Et déguiser le vêtement ;

Le plaid bariolé de tartan et la toque Dissimulent la jupe et le béguin à coque. L'Ecosse a remplacé la Flandre, voilà tout. Ensuite il m'a volé, l'infdme plagiaire. Cette description (voyez son Antiquaire), Le chat noir, — Marins sur ces restes debout ! — Et mille autres détails. Je le jurerais presque. Celui qui fit l'hymen du sublime au grotesque. Créa Bug, Han, Crorawell, Notre-Dame, Hernani, Dans cette hutte même a ciselé ces masques, due l'on croirait, à voir leurs galbes si fantasques, De Benvenuto Cellini.

Le matou dont il est parlé dans l'autre strophe Était le bisaïeul de Murr, ce philosophe. Dont l'histoire enlacée à celle de Kreissler M'a fait plus d'une fois oublier que la bûche Prenait en s'éteignant sa robe de peluche. Et que minuit sonnait, et que c'était l'hiver. Mon pauvre Childebrand, à l'amitié si franche. Le meilleur cœur de chat et l'âme la plus blanche Qui se puisse trouver sous des poils aussi noirs. Cet ami dont la mort m'a causé tant de peine Que depuis ce temps-là j'ai pris la vie en haine, Était aussi l'un de ses hoirs.

Ce digne chat était, du reste, l'être unique Admis dans ce repaire, et pour qui Véronique Eût de l'affection ; peut-être bien aussi Était-il seul au monde à l'aimer: — vieille, laide Et pauvre, qui l'eût fait? C'est un mal sans remède; Ceux qu'on hait sont méchants, et l'on s'excuse ainsi.

— Il fait nuitj tout se tait; une lumière rouge, intermittente, oscille aux vitrages du bouge ;

— Notre matou, couché sur le fauteuil boiteux. Regarde, d'un air grave et plein d'intelligence, La vieille qui s'agite et qui fait diligence

Pour quelque mystère honteux ;

Ou bien, frottant sa patte à sa moustache raide. Lustre son poil soyeux comme l'hermine, à l'aide De sa langue âpre et dure, et frileux, pour dormir. Entre les deux chenets près des tisons, en boule, La tête sous la queue, artistement se roule. — La bise cependant continue à gémir, L'orfraie aux sifflements rauques de la tempête Mêle ses cris, le toit craque, la bûche pète, La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron. Sous des flocons d'écume, une eau puante et noire Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire Et le matou qui fait ron rou.

Minuit est le moment venu pour l'œuvre inique; Minuit sonne. — Aussitôt l'infâme Véronique Trace de sa baguette un rond sur le plancher, Et se place au milieu ; — des milliers de fantômes Hors du cercle magique, ainsi que des atomes Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher, Tremblent, points lumineux sur la tenture noire. — La vieille cependant murmure son grimoire, Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son. Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge, Vous écorche l'oreille et vous prend à la gorge Comme une mauvaise boisson.

Mais ce n'est pas là tout : — pour finir le mystère, Elle jette un par un ses vêtements à terre Et se met toute nue ; — oh ! c'était effraj'ant 1 — Le squelette blanchi dont la bise se joue, Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue Du haut d'une potence, est un objet riant Près de cette carcasse aux mamelles arides. Au ventre jaune et plat coupé de larges rides, Aux bras rouges pareils à des bras de homard : — Horror ! horror ! horror ! comme dirait Shakspeare, - Une chose sans nom, impossible à décrire, Un idéal de cauchemar I

Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune Et s'en frotte trois fois la gorge. — Non, aucune Langue humaine ne peut conter exactement Ce qui se fit alors ! — Cette mamelle flasque, Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque D'un vieil habit rdpé, miraculeusement Se gonfle et s'arrondit; le nuage de hâle Se dissipe : on dirait une boule d'opale Coupée en deux, à voir sa forme et sa blancheur ; Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille De manière à pouvoir, même avec une fille De quinze ans, lutter de fraîcheur.

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Elle se frotte l'œil et puis toute la foce :

— La rose y reparaît, le moindre pli s'effltce, Comme les plis de l'eau quand le vent est tombé; L'émail luit dans sa bouche; une vive étincelle. Un diamant de feu nage dans sa prunelle;

Ses cheveux sont de jais; son corps n'est plus courbé.

— Elle est belle à présent, mais belle à faire envie ! Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie Seulement pour toucher sa main du bout du doigt ; Et l'on ne songe pas, en voyant cette tête

Si charmante, ce corps, cette taille parfaite, A quels moyens elle les doit.

IJO ALBERTUS

Une perle d'amour ! — De longs yeux en amande, Parfois d'une douceur tout à fait allemande, Parfois illuminés d'un éclair espagnol, Deux beaux miroirs de jais, à vous donner l'envie De vous y regarder pendant toute la vie ; — Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol, Sontag et Malibran, dont chaque note vibre Et dans le cœur se noue à quelque intime fibre; La malice de Puck, la grâce d'Ariel, Une bouche mutine où la petite moue D'Esmeralda se mêle au sourire et se joue : — Un miracle, un rêve du ciel! —

1 Lecteur, sans hyperbole, elle était vraiment belle, j — Très belle! — c'est-à-dire elle paraissait telle, Et c'est la même chose. — Il suffit que les yeux Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime. — Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le même Que s'il était prouvé par l'algèbre. — Être heureux, Qu'est-ce ? Sinon le croire et caresser son rêve, I

Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achève ; /

Car la foi seule peut nous faire voir le ciel Dans l'exil de la vie et ce désert du monde. Où la félicité sur le néant se fonde.

Et le malheur sur le réel.

La flamme qui dormait s'éveille; — Véronique Sort du cercle, revêt une blanche tunique, Une robe de pourpre, — au lieu du béguin noir Qu'elle portait avant, sur sa tète elle place Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace, S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir. La lune en ce moment, par une déchirure De nuage, dardait sa clarté faible et pure; ■ — La porte était ouverte, en sorte qu'on pouvait Du dehors distinguer le dedans, et sans doute Si quelqu'un à cette heure eût passé sur la route, Il aurait pensé qu'il rêvait.

Véronique du bout de sa baguette touche Le matou, qui lui lance un regard faux et louche Et se roule à ses pieds en faisant le gros dos. Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques, Et prononce tout bas des mots cabalistiques :

— Spectacle à vous figer la moelle dans les os ! — A la place du chat paraît un beau jeune homme. Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme La jeune fille en voit dans ses songes d'amour.

— Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie. Sa dague de Tolède au pommeau qui chatoie.

Vraiment il était fait au tour!

I' C'est bien, — dit Véronique en tendant sa main blanche Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche, En silence attendait; — don Juan, conduisez-moi. » Juan s'inclina : « Madame, où faut-il qu'on vous mène r » La dame se pencha sur son oreille ; à peine Deux syllabes ; — don Juan comprit : « Holà donc ! toi, Leporello, dit-il d'une voix haute et claire, Madame veut sortir, prends une torche, éclaire Madame. » — A l'instant même, une cire à la main, Leporello parait amenant la voiture ; Us y montent, — le fouet claque, le cocher jure, Et les voilà sur le chemin.

Mais quel chemin encor? — C'est un profond mystère. — Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire Q.ui diable eût pu les voir? Personne; tout dormait; La lune avait bandé ses yeux bleus d'un nuage, De peur d'être indiscrète. — Au terme du voyage. Sans que nul se doutât de ce qu'elle enfermait, La voiture parvint. — Pas un seul grain de boue .\ ses larges panneaux armoriés; la roue, Comme si les cailloux eussent été doublés De soie et de velours, roulait muette et sourde A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde Qu'elle ne couchait pas les blés !

Pour le présent, la scène est transportée à Leyde.

— Ce singe enjuponué, cette sorcière, laide A faire à Belzébuth tourner les deux talons,

— Jeune et belle à présent, vivante poésie, Trésor de grâces, fait sécher de jalousie Sous leurs vertugadins chamarrés de galons. Leurs bonnets à carcasse élevés de six toises. Les beautés à la mode et les Vénus bourgeoises De l'endroit; — le salon de dame Barbara

Von Altenhorff, — celui de la comtesse anglaise Cecilia Wilmot est vide ; on est à l'aise Chez la landjïrave de Gotha !

Jeunes et vieux, — robins en perruque poudrée. Fats portant autour d'eux une atmosphère ambrée, Militaires en beaux uniformes, traînant Sur le parquet sonore une épée incongrue. Peintres, musiciens, — tout le monde se rue Chez l'étrangère, et, bien qu'il soit peu convenant, Au dire d'une vieille et méchante bégueule, D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule. Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonné Et la beauté du diable, — on s'y portait; — l'unique Entretien de la ville était sur Véronique : Jamais nom ne fut plus prôné !

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C'était un engouement, un délire, une rage. Des battements de mains, des bravos, un tapage, Quand elle paraissait, à ne s'entendre pas.

— Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'éloges, De bouquets et de vers, certes, qu'à chaque pas La belle Véronique — aux bals, dans les théâtres, Partout, — n'en recevait des Meiii hers idolâtres.

— Les poètes faisaient des sonnets sur ses yeux Et l'appelaient soleil ou lune — en acrostiches; Les peintres barbouillaient son image ; — et les riches

Se ruinaient à qui mieux mieux.

Elle donnait le ton, et, reine de la mode. Elle était adorée ainsi qu'une pagode ;

— Personne n'eût osé la contredire en rien : — La forme des chapeaux, et la coupe des manches. Lequel tait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches.' Quelle parure sied? — quelle couleur va bien?

S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!)? Elle décidait tout. — La femme du margrave Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc. Avaient beau protester par leur mise hérétique,

— A peine voyait-on dans leur salon gothique

Un laid Sigisheo caduc.

Young fût devenu gai, le pleureur Heraclite, S'essuyaiit l'œil, eût ri plus fort que Démocrite, Au spectacle plaisant des efforts que faisaient Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses. Pour s'habiller comme elle et copier ses grâces:

— Des ingénuités dont les moindres pesaient Trois ou quatre quintaux, des faces rubicondes Avec des fleurs, des nœuds de rubans ; et des blondes,

— Des montagnes de chair à la Rubens, — au lieu De bons velours d'Utrecht, de brocards à ramages. Portant de fins tissus, des gazes, des nuages 1

Quel travertissement, bon Dieul i

^ /-.jilujyir

Notre héroïne, au reste, était toujours charmante. Parée ou non, — avec son voile, avec sa mante, En bonnet, en chapeau, — de toutes les façons 1

— Tout sur elle vivait. — Les plis semblaient comprendre Quand il fillait flotter et quand il fallait pendre;

La soie intelligente arrêtait ses frissons. Ou les continuait gazouillant ses louanges;

— Une brise à propos faisait tomber ses franges; Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes ;

— Une invisible main soutenait ses dentelles

Et se jouait dans leurs réseaux.

La moindre chose, un rien, elle était bien coiffée; — Chaque bout de ruban, chaque fleur était fée; Tout ce qui la touchait devenait précieux; Tout était de bon goût, et, qualité bien rare, Qiiel que fût son habit, galant, riche, ou bizarre. On n'apercevait qu'elle, — elle seule; — ses yeux Faisaient des diamants pâlir les étincelles. Les perles de ses dents paraissaient les plus belles, La blancheur de sa peau ternissait le satin. — Désinvolture, esprit lutin, grâce câline, — Tour à tour Camargo, Manon Lescaut, Philine, Une ravissante catin 1

— Le conseiller aulique Hans et Meister Pliilippe Pour elle avaient laissé le genièvre et la pipe;

— C'était vraiment plaisir de voir ces bons Flamands, Types complets, — gros, courts, la face réjouie. Négligeant leur tulipe enfin épanouie.

Transformés en dandys, et faire les charmants Auprès de la Diva. — Les femmes et les mères Ne lui ménageaient pas les critiques amères;

Mais elle allait toujours son train,— sans en perdre un. Et, s'inquiétant peu de ce vain caquetage. Accueillait tout le monde et recevait l'hommage Et les rixdales de chacun.

Deux mois sont écoulés. — Capricieuse reine, Ce jour-là Véronique avait une migraine, Ou prétendait l'avoir, et ne recevait pas. Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre. — Dans un riche boudoir où des pastilles d'ambre Jettent un doux parfum, où tous les bruits de pas Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent. Où le timbre qui chante et les bûches qui pleurent Troublent seuls le silence avec leurs grêles voix. Notre belle, — en peignoir du matin, pâle et blanche Comme une perle, — au bord d'un guéridon se penche. Froissant un papier sous ses doigts.

Elle boude! — Mon Dieu, qu'une femme qui boude A de grâces! La main sous le menton, le coude, Tel qu'un arceau de jaspe, appuyé mollement Sur un genou, — le corps qui s'affaisse et se ploie, Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie, — Les cheveux débouclés qui cachent par moment Ou laissent voir, selon que le zéphyr s'en joue, Ou que les doigts mutins les peignent, une joue Transparente et nacrée, un front veiné d'azur, Comme dans les jardins font les branches des arbres. De leurs réseaux voilant ou découvrant les marbres Debout sous leur ombrage obscur.

Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle Dans sa glace trouvée ou vieillie ou moins belle?

— A-t-elle découvert dans ses boucles de jais Un pale fil d'argent? à ses dents une tache?

Les deux bouts de ruban, sous la main qui l'attache, Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus épais?

— Cette robe attendue et sur laquelle on compte Pour enlever à miss Wilmot le cœur du comte, S'est-elle déchirée ou fripée en chemin?

Son épagneul est-il malade? — Quelque fièvre, Après trois nuits de bal, a-t-elle de sa lèvre Décoloré le pur carmin?

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Son œil est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale De son visage grec moins pur? — Quelque rivale, Avec plus de jeunesse ou plus de diamants, A-t-elle au dernier raoni fait tourner plus de tètes? Non ! — elle est bien toujours la déesse des fêtes; — Tout ploie à ses genoux. — Hier, l'un de ses amants, Pris d'un beau désespoir, la voyant infidèle. S'est jeté dans le Rhin; — et ce matin, pour elle, Ludwig de Siegendorfr en duel s'est battu ; Son adversaire est mort, — lui, blessé; — voilà, cette. Un beau succès ! — tout Leyde est en l'air et disserte. Pourquoi donc ce front abattu?

Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent? Ces longs cils noirs baissés où quelques larmes glissent, Qui palpitent, jetant sur le satin des chairs Une auréole brune, une ombre veloutée, Comme Lawrence en peint ? — cette gorge agitée Dans sa prison de crêpe et sous les réseaux clairs Ondant comme la neige au vent d'une tempête î Quelle pensée étrange à cette folle tête ^-,

Donne un air si rêveur ? — Est-ce le souvenir j De son premier amour et de ses jours d'enfoncé ? — Regret d'avoir perdu cette belle innocence ? — Est-ce la peur de l'avenir?

Ce n'est pas cela, non ; — elle est trop corrompue Pour ne pas oublier, et la chaîne est rompue Qui liait son présent à son passé. — D'ailleurs, Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son âme Un de ces souvenirs qui dans tout cœur de femme, Si dépravé qu'il soit, restent des jours meilleurs Et se gardent sans tache au fond de sa mémoire, Comme fait une perle au creux d'une onde noire. — Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aimé : Le bal, un souper fin, quelque soirée à rendre. Le plaisir l'étourdit, et l'empêche d'entendre La voix de son cœur comprimé.

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I Voici k fait: — la veille, on jouait au théâtre I Le Don Juan de Mozart. Avec sa cour folâtre De jeunes merveilleux, papillons de boudoir, Dont quelque Staub de Leyde a découpé les ailes, Véronique était là, le pôle des prunelles, Coquetant dans sa loge et radieuse à voir. — Les femmes sous leur fard palissaient de colère Et se mordaient la lèvre; — elle, sûre de plaire, Comme le paon sa queue, ouvrait son éventail, Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette, Otait son gant, faisait sentir sa cassolette Ou chatoyer son riche émail.

Les acteurs avaient beau s'évertuer en scène, Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine.

— En vain Leporello pas à pas suivait Juan,

En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes, Zerline gazouillait jouant avec les notes, Dona Anna pleurait. — Ils auraient bien un an Continué ce jeu sans que l'on y prit garde :

— Le parterre est distrait, — l'on cause, l'on regarde. Mais d'un autre coté; — sous les binocles d'or Braqués au même point, le désir étincelle ; Véronique sourit ; — le bonheur d'être belle

La fait dix fois plus belle encor.

ALBERTUS l6l

Seul, un homme debout auprès d'une colonne. Sans que ce grand fracas le dérange ou l'étonné, A la scène oubliée attachant son regard, Dans une extase sainte enivre ses oreilles. De ces accords profonds, de ces hautes merveilles Qui font luire ton nom entre tous, — ô Mozart ! - Ton génie avait pris le sien, et de ses ailes Le poussait par delà les sphères éternelles. L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien, Il s'était fait musique, et son cœur en mesure Palpitait et chantait avec une voix pure, Et lui seul te comprenait bien.

Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle Jeté l'œil, froidement, et sans que sa prunelle S'allumât, comme si le regard contre un mur Eût été se briser. — Pourtant, comme une balle, Cette œillade d'un bout à l'autre de la salle, Au cœur de Véronique arrivant d'un vol sûr, Y fit sans le vouloir une blessure grave, ,

— Une blessure à mort. — Ainsi l'on voit un brave \y Etre tué sans gloire, à l'angle d'un buisson, Par le coup de fusil tiré sur quelque lièvre. Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fièvre En revenant dans sa maison.

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Celle qui jusqu'alors, comme la salamandre, Froide au milieu des feux, daignait à peine rendre Pour une passion un caprice en retour, Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes) De torturer les cœurs et de damner les âmes. Celle qui sans pitié se jouait d'un amour, Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse Et rejette bien loin aussitôt qu'il le lasse, Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier: Elle faisait aimer, et maintenant elle aime! L'oiseleur à la fin s'est englué lui-même; Il est vaincu, ce cœur si fierl

C'est le train de la vie et de la destinée; Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonnée, Nul ne peut retarder sa défaite d'un jour.

— Quelque vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste, Tout cède à ce pouvoir infernal ou céleste :

On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour.

— Amour, joie et fléau du monde, — douce peine. Misère qu'on regrette et de charmes si pleine ;

— Rire qui touche aux pleurs, — souci pâle et charmant, Mal que l'on veut avoir; — Paradis, — Enfer, — Songe Commencé dans le ciel, que sur terre on prolonge;

Mystérieux enchantement 1

Poignante Volupté, — plaisir qui fait peut-être L'homme l'égal de Dieu 1 qui ne veut vous connaître S'il ne vous a connus, moments délicieux. Et si longs et si courts, qui valent une vie, Et que voudrait payer l'Ange qui les envie De son éternité de bonheur dans les cieux! — Mer de félicité, — ravissement, — extase. Dont ne saurait donner l'idée aucune phrase, Soit en vers, soit en prose ! — Heures du rendez-vous, Belles nuits sans sommeils, râles, sanglots d'ivresse. Soupirs, mots inconnus qu'étouffe une caresse, Baisers enragés, désirs fousl

Amour, le seul péché qui vaille qu'on se damne I

— En vain dans ses sermons le prêtre te condamne ; En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez,

La maman te dépeint comme un monstre à sa fille,

— En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille Ses fenêtres. — En vain dans leurs livres mort-nés Contre toi longuement les moralistes crient.

En vain de ton pouvoir les coquettes se rient; — La novice à ton nom fait un signe de croix ; Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blême, Anglais, Français, païen ou chrétien, — chacun aime Au moins dans sa vie une fois.

Moi, ce fut l'an passé que cette frénésie Me vint d'être amoureux. — Adieu, la poésie! Je n'avais pas assez de temps pour l'employer A compasser des mots : — adorer mon idole, La parer, admirer sa chevelure folle.

Mer d'ébène où ma main aimait à se noyer ; L'entendre respirer, la voir vivre, sourire Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire Ses désirs dans ses yeux ; sur son front endormi Guetter ses rêves ; boire à sa bouche de rose Son souifle en un baiser, — je ne fis autre chose Pendant quatre mois et demi.

Sans cela l'univers aurait eu mon poème En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tôt même; M.iis, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles Dans un cordon. — J'allais ouïr siffler les merles Avec elle aux grands bois ; — l'on était au printemps. Elle, comme un enfant, courait dans la rosée Après les papillons, et, la jambe arrosée D'une pluie argentée, allait chantant toujours; Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle. — Moi, je la regardais; — la nature était belle, Et riait comme nos amours.

LU

Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise :

— Dès qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise, Elle accourait bien vite et voulait partager;

Moi, je ne voulais pas; c'était une bataille! D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille, Et de mon autre main je la faisais manger. Elle me résistait d'abord, mais, bientôt lasse D'une lutte inégale, elle demandait grâce. Promettant de payer en baisers sa rançon.

— Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage. Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage,

Se cacher derrière un buisson.

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