‹ Poésies (volume 3)Chapitre 66 sur 140 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Et puis je l'entendais rire sous la feuillée De me tromper ainsi. — Quelque abeille éveillée Sortant d'une clochette, un lézard, un faucheux Arpentant son col blanc avec ses pattes grêles. Une chenille prise aux plis de ses dentelles, La ramenait bientôt poussant des cris affreux. — Elle cachait son front contre moi, toute blanche; Tressaillant quand le vent remuait une branche. Ses beaux seins effarés au tic-tac de son cœur Tremblaient et palpitaient, comme deux tourterelles Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes Entre les doigts de l'oiseleur.

l66 ALBERTUS

Tout en la rassurant, d'une main aguerrie Je saisissais le monstre, et de sa peur guérie Elle recommençait à rire, et s'asse^'ait Sur un de mes genoux, se moquant d'elle-même. Et m'embrassait, disant : «Mon Dieu, comme je l'aime 1 1 Puis, le baiser rendu, rêveuse, elle appuyait Sa tête à mon épaule, et fermait sa paupière Comme pour s'endormir. — Un long jet de lumière. Traversant les rameaux, dorait son front cliarmant ; — Le rossignol chantait et perlait ses roulades. Un vent tout parfumé sous les vertes arcades Soupirait langoureusement.

Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste, Et pourtant, ô mon Dieu ! si le bonheur existe Qjaelque part ici-bas, nous étions bien heureux.

— Qu'eût servi de parler ? — Sur nos lèvres pressées Nous arrêtions les mots, nous savions les pensées; Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule âme à deux.

— Comme emparadisés dans les bras l'un de l'autre. Nous ne concevions pas d'autre ciel que le nôtre. Nos artères, nos cœurs vibraient à l'unisson ; Dans les ravissements d'une extase profonde. Nous avions oublié l'existence du monde,

Nos yeux étaient notre horizon.

AT. BERTUS 167

Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit ? nous sommes Comme des étrangers l'un pour l'autre; les hommes Sont ainsi, — leur toujours ne passe pas six mois. — L'amour s'en est allé, Dieu sait où ; — ma princesse, Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse Qu'une poussière rouge et bleue au bout des doigts, Pour ne plus revenir, a déployé son aile, Ne laissant dans mon cœur, plus que le sien fidèle, Que doutes du présent et souvenirs amers. Que voulez-vous ? — la vie est une chose étrange ; En ce temps-là j'aimais, et maintenant j'arrange Mes beaux amours en méchants vers.

Bénévole lecteur, c'est toute mon histoire Fidèlement contée, autant que ma mémoire, Registre mal en ordre, a pu me rappeler Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose Et dont on rit ensuite. — Excusez cette pause : La bulle que j'avais j^ris plaisir à soufiler, Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte, En une goutte^d'eau tout à coup s'est éteinte ; Elle s'était crevée au coin d'un toit pointu. — En heurtant le réel, ma riante chimère S'est brisée, et je n'aime à présent que ma mère; Tout autre amour en moi s'est tu.

Excepté cependant le tien, ô Poésie, Qui parles toujours haut dans une âme choisie ! — Poésie, ô bel ange à l'auréole d'or, Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre, Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le nôtre. Dans notre nuit suspends un moment ton essor. Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile Sèches nos pleurs amers; — et toi, sa sœur jumelle, Peinture, la rivale et l'égale de Dieu, Déception sublime, admirable imposture.

Qui redonnes la vie et doubles la nature, Je ne vous ai pas dit adieu 1

— Revenons au sujet. — Le jeune enthousiaste Était beau cavalier, et, certe, une plus chaste Que Véronique eût pu s'énamourer de lui. Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-être D'esquisser son portrait. — Le dehors fait connaître Le dedans. — Un soleil étranger avait lui Sur sa tête et doré d'une couche de hâle Sa peau d'Italien naturellement pâle; Ses cheveux, sous ses doigts en désordre jetés, Tombaient autour d'un front que Gall avec extase Aurait palpé six mois, et qu'il eût pris pour base D'une douzaine de traités.

Un front impérial d'artiste et de poète, Occupant à lui seul la moitié de la tète, Large et plein, se courbant sous l'inspiration, Qui cache en chaque ride avant l'âge creusée Un espoir surhumain, une grande pensée.

Et porte écrits ces mots: — Force et conviction. Le reste du visage à ce front grandiose Répondait. — Cependant il avait quelque chose Qui déplaisait à voir, et, quoique sans défaut, On l'aurait souhaité différent. — L'ironie, Le sarcasme y brillait plutôt que le génie ; Le bas semblait railler le haut.

Cet ensemble faisait l'effet le plus étrange; C'était comme un démon se tordant sous un ange. Un enfer sous un ciel. — Quoiqu'il eût de beaux yeux. De longs sourcils d'ébène effilés vers la tempe, Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe, Une frange de cils palpitants et soyeux, Son regard de lion et la fauve étincelle Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle Vous faisaient frissonner et pâlir malgré vous. — Les plus hardis auraient abaissé la paupière Devant cet œil. Méduse à vous changer en pierre, Qu'il s'efforçait de rendre doux.

Sur sa lèvre sévère, à chaque coin ombrée D'une fine moustache élégamment cirée, Un sourire moqueur quelquefois se posait ; Mais son expression la plus habituelle Était un grand dédain. — Vainement notre belle, L'ayant revu depuis dans le monde, faisait Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire Pour en grossir sa cour : — chose extraordinaire ! Rien ne put entamer ce cœur de diamant. Coups d'œil sous l'éventail, soupirs, minauderies, Aveux à mots couverts, vives agaceries, — Elle échoua totalement 1

Ce n'était pas un homme à se laisser surprendre Aux lacs que Véronique essayait de lui tendre. — Le grand aigle, à la glu qui retient le moineau, Laisse à peine une plume ; — une mouche étourdie A la toile en un coin par l'araignée ourdie Se prend l'aile, la guêpe emporte le réseau ; Gulliver d'un seul coup rompt les chaînes de soie Des Lilliputiens. Une si belle proie Valait bien cependant qu'on y prit peine; aussi. Excepté de lui dire en propres mots : « Je t'aime ! » Elle essaya de tout; — mais lui, toujours le même, N'en prit aucunement souci.

C'était là le motif qui faisait que sa porte Était fermée à tous. En effet, eh ! qu'importe A son cœur occupé cette cour qui la suit ? Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient naguères Lui semblent maintenant ou guindés ou vulgaires; Leurs madrigaux musqués la fatiguent; le bruit Et le jour lui font mal; tout l'excède et l'ennuie. Sur sa petite main son front penche et s'appuie, Son bras potelé pend au bord de son fauteuil, La pauvre enfant ! voyez, sa joue est toute pâle. Le dépit a changé ses roses en opale, Une larme luit à son œil.

Le papier que la belle, avec un air d'angoisse, Dans sa petite main aux ongles roses froisse. Indubitablement est un billet d'amour,

— Un vélin azuré qui par toute la chambre Jette une fashionable et suave odeur d'ambre.

— Je m'y connais ; — pourtant l'écriture et le tour Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme.

— Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame Pour son compte écrit-elle à quelque jeune Beau? Le fait parait prouvé par cette tache noire

Au bout de ce doigt blanc, et par cette écritoire Et cette plume de corbeau.

Tout à coup, relevant comme un oiseau sa tête

Et poussant en arrière une boucle défaite, '

Elle quitta sa pose indolente, et se prit,

Avant de demander la bougie et d'y mettre

La cire et le cachet, à relire sa lettre

Tout bas, — comme ayant peur que l'écho la comprît.

— « Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal écrite, Dit-elle, déchirant la feuille; elle mérite. Comme celle d'hier, d'être jetée au feu. »

— Il faisait un grand froid, la flamme était ardente: ,Le papier se tordit comme un damné du Dante

' En dardant un jet de gaz bleu.

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