APRES LE BAL
O Temps ! que nous voulons tuer et qui nous tues, Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied, D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues, Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied ?
Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare. Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu Comme devant les chiens court un cerf qui s'efFare, Comme un cheval que fouille un éperon pointu ?
Hier, j'étais heureux. J'étais! Mot doux et triste! Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir. Hélas ! et pour ne pas oublier qu'il existe, Il le fout embaumer avec le souvenir.
J'étais ; je ne suis plus ; toute la vie humaine Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent. Mon Dieu ! n'est-il donc pas de chemin qui ramène Au bonheur d'autrefois regretté si souvent ?
Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre. Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre, La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau.
Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore, Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit, Et mon cœur effeuillé peut refleurir encore ; Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.
Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule, Nous faisant dans notre âme une chaste oasis. Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule. Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.
Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque, De quelle passion ta figure vivait, Et ma pensée, au vol amoureux et fontasque, Réalisait en toi tout ce qu'elle rêvait.
Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate. Je posais sur ta bouche un sourire charmant, Et sur ta joue en fleur la pourpre délicate Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.
Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle Une larme brillait au lieu d'éclair joj-eux, Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle, S'écoulait sous le masque, invisible à mes yeux.
Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride,
Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,
Au lieu de marque rose, une tache livide
Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.
Car si la face humaine est difficile à lire,
Si déjà le front nu ment à la passion.
Qu'est-ce donc, quand le masque est double ? Comment dir
Si vraiment la pensée est sœur de l'action ?
Et cependant, malgré cette pensée amère.
Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant;
Jamais rêve d'été, jamais blonde chimère.
Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement.
Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées. Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur, Comme au sortir du bain, les péris et les fées. Luire des seins d'argent et des cols en sueur.