‹ Poète tragiqueChapitre 10 sur 43 · CONTRITION DU POÈTE · texte numérisé non relu

CONTRITION DU POÈTE

JE SUIS LE POÈTE TRAGIQUE, dit-il. Que je pleure ou que je rie, mon lieu est la nécessité La scène est dans le désespoir. Même au jardin des Hespérides, e"e est suspendue dans les pleines ténèbres : qu'est-ce que nie Fortunée, qu'une corbeille de jeunesse et de joie au milieu de l'Océan ? Derrière la toile, c'est l'abîme ; au-dessus du cintre, l'abîme ; et l'abîme sous le plateau. Comme toute création, la scène est un monde fermé ; le manteau de Jupiter, qu'on appelle dérisoirement le manteau d'Arlequin, la couvre et lui fait de strictes, d'innocentes limites : la lumière est captée comme une eau de Jouvence, et le rire et la joie. Mais à droite, c'est l'abîme ; et à gauche, l'abîme. Et dans tout cet abîme, douloureuse ou riante, la scène est le jeu de l'illusion. Qui joue pourtant, sinon la conscience? Le poète le sait bien, et qu'elle est dans le désespoir.

Il ne s'agit plus de bonheur. Nous ne sommes plus en nourrice. Où y a-t-il place au bonheur dans la tragédie? Que cette simple idée entre donc avec peine dans la tête des hommes ! Ils s'en défendent, et sans

doute n'ont pas tort. La conscience est le lot du poète : nous sommes dans le désespoir, mais là seulement, la vie est une œuvre de beauté. Et s'il en est une, la beauté enchante la conscience du mal même qui la désespère.

La gaîté, c'est de n'entrer vraiment en rien : se laisser faire par ce qui passe, vivre à la surface de tout et même de soi, comme les enfants. Le poète tragique fait l'enfant, quelquefois, mais sans l'être. Celui qui a ri, connaissant son bonheur, il se met à pleurer :

Ce que sont les mouches pour les gamins, nous le sommes

pour les dieux :

Ils jouent à nous tuer.

Dans le puits de 1 universelle trahison, — et la mort fait la margelle, — au fond de quelque eau plus dense et plus croupie que l'envie, plus fétide qu'un faux serment, quel homme ne s'est pas dit, un jour d'agonie, où la lumière semble totalement éteinte : « Je ne peux pas faire, pourtant, que je ne sois point né ! » Il n'est seulement pas concevable de le penser. D'où vient, toutefois, que tel est le cri de l'âme en sa tribulation, et toujours celui-là : plût à Dieu que je ne fusse jamais né ! Soupir si naturel au fond de 1 homme, que le plus pur des Anciens, le plus clair l'a poussé, le plus riche en expérience humaine, le plus païen aussi, un dieu pour la sérénité, le poète tragique du Parthénon, Sophocle lui-même, et non pas adolescent, dans l'âge des passions, mais vieillard magnanime, qui contemple la vie entre l'Acropole et le Parnasse, à quatre-vingt-dix ans.

Plût aux dieux que je ne fusse point né, pour leur

servir de mouche ! Je souffre et je fais souffrir. Ma mère est morte, que nous avions encore nos dents de lait. Et le père, et le frère, et tout ce qui engendre joie et confiance. Et plus morts encore, tous nos printemps.

Je connais à présent la déréliction totale. Je suis dans le mortel abandon du puits, où m*ont descendu peu à peu les perfides jours, les perfides ans. Je tâte les parois, qui sont le tunnel glissant de la mort ; et la mort est là haut, à la margelle, si je m*élève ; et si je chois, en bas, dans l'autre cercle inévitable, le disque liquide, Teau noire miroir du ciel, lui-même miroir de Teau.

Et toute la douleur du monde m'entoure : les pauvres, les malheureux, tous les souffrants, cette vermine perdue qui grouille à jamais dans la fétidité du puits. Et les pauvres bêtes, qui ne naissent que pour le supplice ; et tous les hommes, qui n'ont pas de plus haute dignité, la plupart, que d'être de pauvres bêtes aussi.

Le poète tragique, le vrai confident de la nécessité, est toujours diffamé. Shakspeare passe pour un imposteur, et n'être même pas Shakspeare.

Ses ennemis l'accusent de tous les péchés. Contre lui, on insinue beaucoup. Il est le geai qui pille les paons. Sa morale est suspecte ; sa foi, douteuse ; incertame, sa religion. Lui, le plus profond, le plus vif des esprits, qui sait tout d'un trait, qui pénètre tout ce qu'il Ignore et en ravit la connaissance, on le traite d'ignorant. Lui, qui enferme toutes les actions de l'histoire,

qui inscrit toutes les marées des passions dans un cercle parfait, on parle de son désordre et de son chaos. Eschyle est banni. Au soir de la vie, Sophocle est calomnié. Racine a tant de roquets sur les talons, et il est en proie à de si cruelles injures et de si sales soupçons, qu'il déserte son art dans la force de Tâge et du génie. Quoi? Racine eût-il versé du poison à son rival, eût-il commis un crime, tout crime est noble en Racine.

C'est la marque du poète tragique d'être mal compris, même si on l'admire. Car il est celui qui contemple. Sa puissance, son action même est contemplation.

On voudrait toujours qu'il prît parti. Mais il regarde ; et toute sa vie tient dans quelques paroles, que nul n'écoute, et qu'on ne se lasse pas d'entendre, quand on a le sens du poète et qu'on l'a compris.

Je suis au-dessus de vos querelles, dit-il. Si loin, que je n'y peux pas entrer, le voudrais-je : l'homme, après tout, est quelquefois tenté. Il fait alors pitié au poète. La plupart, vous ne pouvez même pas comprendre que je sois tout regard où je suis sans intérêt. Et bien plus même, que je prenne un intérêt passionné aux partis les plus contraires, sans y mettre rien de moi ni leur rien demander. Je n'exige de tout que la beauté : à la violence qui me poursuit, je ne reproche rien que la laideur qu'elle y met, et à la haine même. Je suis prêt à être contre moi-même avec toute beauté.

Voilà l'unique devoir que je me connaisse : devoir,

j'appelle ainsi une nécessité de ma nature. On n'est pas fidèle à son devoir pour les autres : on ne le fait que pour soi. Il s'agit de se plaire à soi-même, et non d'être loué.

On veut pourtant être compris. Mais de qui?

Une pensée réelle et bien active est, de tous les biens, le moins également réparti entre les hommes. Pour aller plus loin, la réalité est ce qu'il y a de plus rare. Fort peu de gens vivent réellement.

On ne vit vraiment que dans les passions, ou par la pensée. L'art et la poésie sont le plan unique de l'une et des autres, au delà de l'action.

Le nombre des hommes qui vivent par la pensée est infiniment petit. Et presque pas une femme. Non pas vivre une heure ainsi, de temps en temps ; mais en tout temps, et sans perdre une heure.

Vivre dans les passions n'est pas si rare, tout en ne laissant pas de l'être étrangement. Vivre dans les passions, c est se confondre dans un monde révélé par l'illusion. Mais vivre par la pensée, c'est créer l'illusion ; et même si on va jusqu'à la connaître, c'est donc créer son monde.

Moins l'illusion, la pensée détruit l'univers, bien plus qu'elle ne le crée. Ou du moins, sur tout ce qu'elle touche, la pensée porte une lumière qui enveloppe

Ie6 objets, les détache de tout support, leur ôte toute substance, comme toute gravité, et les fait tourner dans le doute absolu. Rien n'est absolu que le doute.

Voilà qui est penser. Mais penser n*est pas connaître. Le comment de toutes choses est l'objet même de la pensée. La possession de toutes choses, seule, en est la connaissance. Elle ne se trouve que dans la possession de la cause. L'invention de la cause, telle est l'œuvre de la divine illusion.

Qu'est-ce que posséder la cause, sinon aimer? Amour est un acte de foi. Amour est création. Par quel instinct, au plus profond de la vie, l'illusion peut-elle naître, sinon par un instinct d'amour? Ce n'est pas la terreur, c'est l'amour qui crée les dieux. Et les dieux, qui sont dieux d'amour, sont là pour nous créer l'illusion du monde.

L'amour est la connaissance.

Dans la Bible, connaître c'est aimer ; et dans tous les sens, jusque dans la possession de la femme. Ainsi, la Bible dit avec une profondeur qui effraie : Et cogno" vit eam. Certes, on n'a jamais jeté le croc plus avant dans le mystère de la femme. Mot d'une portée sans bornes. Or, ce mot est le mot de toute possession.

Il n'est point d'homme, à moins de cette connaissance qui possède. Il n'est point de femme, à moins de cette connaissance possédée. C'est pourquoi la femme non possédée est une infirme ou une ombre.

Toutes contradictions me plaisent, dit le poète tragique. Et je n'en crains pas une. Je sais faire laccord.

Ou plutôt j*ai mon accord, et il y faut entrer peu à peu. Moi-même, je n'ai pas toujours été capable de l'entendre. Je réponds de la sorte à la dure question : De qui être compris? Où les sourds ricanent, et les têtes sans musique ne perçoivent que du bruit, il est une harmonie, et qui fera les délices de leurs petitsenfants, peut-être.

Tout homme qui a créé son monde, tout artiste peut dire : « J'ai mes harmonies, dont vous ne vous doutez pas. Pour vos oreilles injustes, c'est l'accord le plus rare et le plus beau qui fait la plus cruelle dissonance. Vous y viendrez à la longue, si Dieu vous prête vie. Mais c'est, d'abord, en ne ricanant pas. »

Toutes contradictions me plaisent. Mais où sontelles, qu'en vous?

L'unité est dans l'artiste, et dans la beauté qu'il réalise. Il accorde les objets, en leur donnant également son être. Les plus différents ne sont pas les moins accordés.

Chaque objet est une illusion pour tous les autres, et une illusion pour lui-même, dès qu'il commence à se connaître. Qu'importe? La réalité, c'est la forme belle.

Par 1 illusion suprême, toutes les illusions sont ainsi promises à la vie de l'art, qui est Tunique réalité. Toute beauté créée est réelle, enfin, pour la force créatrice. Encore un coup, rien n'est réel que la beauté.

Le même objet, avant d'être connu et possédé, n'est point réel, qui le devient et qui l'est, quand l'artiste lui donne la vie de la forme belle. C'est dans l'artiste qu'il faut faire crédit à la bonne nature.

La beauté du créateur fait celle des créatures ; et sa réalité, leur réalité.

Je le sais trop. J'ai trop sué de sang là-dessus. Dans le secret de l'homme, la pensée fait le désert universel et l'universel néant. C'est afin que le poète naisse.

La force de l'art ressuscite un monde. La force de l'art confère à l'objet la vie qu'elle possède.

La science ne peut seulement pas définir la vie. L'art la prouve.

La vraie science ne veut rien savoir de la fin. Et elle ne sait rien de l'origine. La vraie science est du flux. Telle est sa grandeur, héroïque et vaine.

Elle énumère, elle pèse, elle tâte : pour ne rien

tenir. Elle n'explique pas, à vrai dire : elle interprète. Elle consiste uniquement à une sublime et misérable tautologie. Je parle pour ceux qui ont l'instinct de plénitude et de connaissance.

La vie n'a point de définition, pour la pensée. L'herbier parfait n'est pas la forêt. La science pressent que le fait de conclure n'est pas de son ordre : c'est le fait de l'instinct, si l'on veut, et le mouvement de la bête dans le temple pur de la pensée. Mais le temple n'est habité que par une idole.

S'il n'y a point de définition, il est un sentiment de la vie, le plus fort, le plus complet, le plus riche en certitude, et qui certifie, avec tous les autres sentiments, toutes les pensées de l'être vivant. Ce sentiment est la nébuleuse formidable où tous les mondes de l'illusion sont en formation continuelle. C'est là-dessus que le poète travaille ; sa matière est celle-là.

La vie qui n'est qu'un mot pour la science, et tout au plus un chiffre, est pour le sentiment la réalité unique : elle contient tous les probables et tous les possibles.

Pour le poète, pour l'homme de la connaissance enfin, divin potier de l'illusion, la vie c'est le Moi, c'est la conscience.

De là, que tout mène à la vie, sans y atteindre ou sans s y fixer pourtant. De là, qu'il n'y a vraiment de vie que dans l'homme ; et seulement dans quelques hommes, tous les autres n'étant que des essais à vivre.

Là-dessus, on ferait bien une théologie.

Je crée Dieu, parce que j'ai besoin de Lui.

Il m a créé, parce qu'il avait besoin de moi. Je ne sais pas ce que c'est que le poème sans le poète.

Un monde sans cause, une conscience sans recours ni espoir, une vie qui a la mort pour unique effet, et l'amour même n'y échappe pas, — quand la raison pourrait s'en accommoder, le cœur y sent un mal incurable et qui corrompt toute certitude avec toute joie. Il n'est de joie que dans les enfants et la vie sans conscience : il n'y a donc de joie que dans les êtres qui ne connaissent pas leur joie.

L'orgueil est la plus misérable des félicités, dès qu'elle n'est pas la plus précaire. L'orgueil est la joie de la force, tout au plus : une joie sans allégresse, une ivresse de torrent qui se sent grossir et rouler, de chêne qui se sent pousser, pour la cognée prochaine. Ivresse de la vie, si triste dès qu'elle se considère et n'est plus folle.

Je ne dis pas que le poète tragique prend son parti de la douleur universelle : il y est. Etant dans la nécessité, il voit, il parle, il sent, il sait pour elle.

C'est dans le poète tragique et la tragédie qu'on trouve la vraie philosophie de la connaissance.

Je ne sais pas ce qu'est la vie, sans la conscience du moi. Or, cette conscience que tout l'univers réclame, où tout l'univers aspire, pour connaître son imperfection et son néant, ne tend qu'à la perfection et à la plénitude. Quoi de plus tragique? C'est le moi qui veut

faire un divin poème de toutes ces vaines nuées, pleines

de rayons, d'orages ou de folie.

C'est lui qui exige le poète de la

tragédie. Il soupire : Je ne m'aime pas.

Ah ! je voudrais m'aimer. A force de

créer, puissé-je enfin m'aimer en tout ce

que j'aime. Voilà bien le poète

tragique : Dans le rêve, je fais la

tragédie ; je monte le

spectacle ; et oubliant

qu'il m'est dû, je

le contemple.

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