‹ Poète tragiqueChapitre 11 sur 43 · GRACE · texte numérisé non relu

GRACE

l'amant, on parle de son amoureuse :

— Est-elle grande ?

— Juste à la hauteur de mon cœur.

Titania caresse son gros âne, qui veut du foin, du foin !

— Dis, mon doux amour, veux-tu un peu de musique?

Minuit sonne. Et le duc d'Athènes :

— Amants, au lit ! voici presque l'heure des fées.

L'homme trompé, dont le cœur est le nid à toutes les vipères de la jalousie et du soupçon :

— Et moi qui la croyais aussi chaste que la neige à lombre !

Viola

Mon père avait une fille qui aima.

Comme je pourrais aimer Votre Seigneurie

Si j'étais femme.

Le Duc Dis-moi son histoire.

Viola

Une page blanche, Seigneur. Jamais elle ne dit son amour.

Elle en laissa le secret, comme le ver dans le bouton. Ronger la rose de sa joue : languissant en pensée. Verte, pâle et jaunie bientôt de mélancolie. Elle pencha comme la patience sur un tombeau. Souriant à sa peine. Est-ce là de l'amour?

Dans l'enfer de la douleur et de la violence, la rose de la tendresse élève une haleine si embaumée qu'on ne sent plus la pestilence infernale. Qu'est-ce que le mal?

et le crime ? et la mort ? Viens, dit le vieux roi captif à Cordélia captive :

— Viens, allons en prison !

Nous chanterons tous deux, paire d'oiseaux en cage»

Imogène outragée, la plus pure des femmes, veut bien mourir, puisque son bien-aimé la condamne :

— Frappe : au cœur, innocente maison de mon amour !

Ne crains rien : elle est vide de tout, fors ma douleur.

Vite, je t'en prie :

L*agneau implore le boucher : où est ton couteau?

— 0 fleurs, vous êtes pareilles aux joies du monde» Mot d'une fleur dans la douleur.

Cléopâtre, dans la tour, veut bien prendre le suprême baiser d'Antoine ; elle adore ce grand amant à l'agonie ; elle se penche, pour le voir, rouge de sang ; elle jette des cordes pour qu'on hisse le mourant jusqu'à elle ; et tirant elle-même sur le câble, elle en plaindra ses ravissantes mains, toujours reine, toujours folle et sirène rieuse. Elle appelle ce baiser sublime : « V^iens, viens ! « Mais elle ne consent pas à descendre de la tour et à quitter son asile.

— Je n'ose pas, cher, o mon cher seigneur, pardon ! Je n'ose pas descendre : j'ai peur d'être prise.

Et quand on l'a hissé là-haut, elle étreint son héros, elle le colle à elle, et le serre dans ses bras, murmurant :

— Meurs où tu as vécu, revis sous les baisers.

Le Duc adore la musique. Dans la tristesse d'amour, il s'enivre d'un chant,

— O qui vient à mon oreille doux comme la douce brise

Qui a passé sur un banc de violettes.

— Je suis votre femme, si vous voulez de moi.

Sinon je mourrai votre servante.

Voici ma main, et mon cœur est dedans.

On demande à la femme douloureuse et qui ne cesse pas d'aimer :

— Quel est ton nom?

— Fidèle ^^\ Monseigneur.

Mots divins, qui passent toutes les beautés de tous les autres poètes ensemble. Mots inventés par le génie de la tendresse et de l'amour, pleins d'une subtilité

(1) Dans le tecte de Shakspeare, Fidèle est en français.

infinie, comme la délicatesse, et d'une exquise profondeur. Ils vont si loin en nous qu'ils y vivent de cent manières : ils nous épousent. Voilà Shakspeare. C'est le sublime de la grâce ; et il l'emporte même sur le sublime de la grandeur et de la force, tel que Shakspeare le prodigue.

Shakspeare, Wagner, Dostoïevski, eux seuls ont donné à la suprême puissance la douceur souveraine. En eux seuls, la tendresse apaise enfin tous les excès de la violence. La merveilleuse tendresse porte toute justice. La violence excède toujours.

Shakspeare est né ainsi, le dieu tendre de toute la nature ; et il n'a pas cessé de l'être. Les fées sont avec lui ; Ariel est son petit page. Deux sortes d'hommes et surtout de poètes : ceux qui vivent avec les fées, et ceux que jamais les fées ne visitent. Les ogres, les géants, les sibylles ne sont pas les fées, ni César, ni Spinosa. Dans Shakspeare, Prospéro est toujours présent, jusqu'au jour où il achève son œuvre, et où il congédie son art avec la vie.

Dostoïevski est l'âme la plus dévorée de compassion, sensible à toute émotion, à toute peine, les éprouvant toutes ; une femme pleine de larmes qui triomphe de tous les démons.

Wagner, lui, violent à l'égal de toute puissance, armé de la foudre, respirant la conquête et la domination, a fmi par brider la violence. Il a percé le roc : il a fait jaillir sa tendresse toujours plus abondante, toujours plus haut, jusqu'au soir de sa vie où elle le lave de toutes les impuretés que roule la possession de l'empire et le

désir de la prépotence. Alors, dans Parsijal, il a un cœur pour toute la nature ; il pleure la mort et la blanche veuve du cygne ; il baise la prairie ; il connaît les raisons de la rosée sur Therbe, du sang à notre flanc, et des pleurs dans tous les yeux. Il est tendre comme la main qui caresse et le regard qui chérit. La puissance est toujours dans la maison : mais elle n'est plus que la servante.

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