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RIRE ET SOURIRE

EN PERSONNE, la nécessité ne parle plus terriblement qu'en Shakspeare. Elle est toujours présente, parce qu'en lui la nature et l'univers sont partout. Pas un poète, d'ailleurs, n'aspire comme lui à la divine liberté de l'esprit, et n'en donne mieux le sentiment : parce que Shakspeare sait qu'il rêve, et qu'il veut faire un beau rêve même si tout l'univers le dément.

Il se meut entre le tonnerre rieur de la farce et la stupeur de notre âme, cette Niobé qui suspend ses sanglots dans le sang de la tragédie : elle est muette devant l'horreur universelle de la mort de tous ses enfants, en attendant la sienne. Elle les regarde, et le sein d'où ils sont sortis : puis, elle se contemple dans son abandon ; et c'est quand elle ferme les yeux sur elle-même que ses pleurs recommencent de couler sous les paupières closes.

La grande farce est plus belle et de sens plus fort que la grande comédie. Car la grande comédie est tragique, sauf qu'elle finit par des mariages ; et cruellement sérieuse en tout cas. Le sérieux est plus pesant

que le tragique, il me semble, et plus esclave : Témotion délivre, elle largue les amarres, elle les rompt ; et l'on part pour le nouveau monde. Le sérieux nous retient à celui-ci. La part de la comédie est fort mince dans Shakspeare.

Il est toujours dans l'amour, qui n'est presque jamais comique, pour peu qu'il soit noble et tendre. Ces comédies sont les hirondelles et les rossignols de la pensée, les contes de l'amour à la suave mélancolie. Shakspeare tient les deux extrémités de la douleur et de la farce, de la tristesse amoureuse et de l'ivresse passionnée. Il n'est pas l'homme de l'entre-deux. Le monde de Shakspeare est vraiment sans bourgeois, ni boutiques, ni boutiquiers, ni auteurs, ni gens de métier, ni respectables coquins garnis de bonnes rentes. Les comédiens lui sont plus familiers que les professeurs ; les reines et les rois plus proches que les marchands ; et plus que les juges, les fées. Homme adorable, qui vit en confidence avec les fées.

Ariel, est-ce une fée? Le savez-vous, Titania? Mais vous ne le direz pas, chérie. Vous ne faites d'aveux qu'une fois par an, et à une tête d'âne. Les jeunes filles et les amoureuses de Shakspeare sont des fées apprenties. Avant de faire profession dans le cloître d'amour, qui est mariage, ces ravissantes novices, comme Ariel lui-même, s'évanouissent en un baiser.

0 que j'aime les fiançailles de Rosalinde, d'Olivia, et d'elles toutes. N'est-ce pas pour toutes les autres qu'une d'elles s'appelle Perdita? Je n'y assiste jamais qu'il ne me semble voir mourir des roses. A la fin du

jour, comme à la fin de la comédie, pour les fleurs la douce mort vient avec l'amant qui les respire. Ce n'est même pas la peine de les cueillir. Il n'y a presque jamais d'enfants dans Shakspeare : on n'en parle seulement pas. La féerie ne serait pas tant exquise, si elle multipliait.

L'homme n'en fmit pas de dire sa miserelle. La plainte le lie et le relie à lui-même. Telle est la chaîne de la misère et sa laideur dans la plupart des pauvres mortels.

Le rire délivre. Le rire est le propre de la liberté. Dans le rire, l'homme paraît libre, soudain, de la nature et de la nécessité. C'est pourquoi les bêtes ne savent ni ne peuvent pas rire. Elles sont toujours dans l'esclavage de la nature.

Plus haut encore, dans le rire, l'homme oublie la conscience : il la laisse au vestiaire. Par le rire, l'homme se rend libre même de la raison. En quoi la farce peut être une forme puissante de l'art. On le voit bien dans Rabelais. Il y a beaucoup plus de farce qu'on ne croit dans Molière et dans Aristophane.

Rien n'est supérieur au rire, si ce n'est le sourire. Le divin sourire est le rire des larmes.

Les larmes enchaînent presque toujours. Mais dans une âme assez grande pour être libre, la douleur mène à la délivrance par une ascension d'amour. Là-haut, dans les larmes qui ne peuvent être taries, l'homme se dépouille de l'mtérêt égoïste qu'il a dans sa souffrance, sans vouloir se délivrer de l'amour qui la cause. Alors naît le sourire.

L'ironie n'est que le sourire de l'esprit.

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