‹ Poète tragiqueChapitre 22 sur 43 · TITANIA · texte numérisé non relu

TITANIA

QUEL ANGE rn éveille ainsi de mon lit de fleurs ? — Mon dieu, c est moi, Bottom, un garçon de valeur, — 0 que je faime ! ô que je suis folle de toi !

— // vaut mieux vous calmer, madame, croyez-moi.

— Dis, doux amour, ne veux- tu rien manger, rien prendre ?

— Une botte de foin : de bon foin, du foin tendre. Rien ne vaut ça.

— Amour, cest un chant que ta voix !

Vivre là, sur ton cœur, et boire tes paroles ! Cupidon est un mauvais drôle De rendre ainsi les pauvres femmes folles.

La grâce, quel mot divin en tous ses sens : dans la grâce, il y a le don et la volupté du don. Mais elle est d abord un don de la beauté à elle-même. Au plus haut de la courbe, ce mot divin est le mot du sacrifice ravissant qui sourit : c*est la croix du sourire.

On fait le don de soi à la lumière, pour s'accomplir et non pour se perdre. La grâce est une source d'amour, partant de joie. La grâce est sans salaire. Si la beauté

est un chant, la grâce en est Tharmonie. La grâce est le sourire, jusque dans les pleurs et la mélancolie.

Elle est pleine de tout bienfait. La beauté se distingue de celui qui Tadmire. Sans s'offrir, la grâce se propose et l'on ne saurait plus la quitter. Dans un être plein de grâce, un doux conquérant donne la main à je ne sais quelle victorieuse victime. D'ailleurs, on se retrouve au plus pur et plus beau de soi à force de tout donner. Et parce qu'on gratifie les autres de ce don irrésistible, soi-même on est comblé. Que cette générosité sans borne est merveilleuse ! Que la grâce est donc du génie et qu'elle est vraiment gratuite. Les êtres bornés s'en tiennent à leur propre plaisir et à ce qu'ils font volontiers : ils ne se sont pas encore élevés à la grâce. On a trop affaibli ce mot céleste : pour moi, il passe toute beauté. Etant le plus riche d'harmonies, il est le plus puissant. Il porte le bien. Il est à la beauté comme une enveloppe spirituelle. Il promet la tendresse et la volupté. La grâce est la sérénité visible.

fl MUSIQUE.

Jeunes filles, jeunes femmes, c'est vous la fleur enivrante de l'homme. Nous n'avons que faire de fleurs non désirées. Roses ou tubéreuses, belles du soir, amies de minuit, il est sans doute dangereux de dormir avec vous ; et l'on ne sait jamais comment on se réveille. Tant pis : pour vous, on peut en courir le risque, et de ne s'éveiller jamais : vous, du moins, vous

en valez la peine ; entre tout ce qui trompe, vous êtes ce qu'il y a de plus vrai, puisqu'enfin Ton vous dépouille pour vous embellir, et qu'on cherche votre nudité.

Les enfants, quoi qu'on dise, ne sont que les graines à l'âge ingrat du bonheur. Sous cloche, à la couveuse ! Ce siècle est ridicule, ou bien vieillot, de tant coucher avec les poupons. Nous n'avons que faire de fleurs non désirées. Et d'ailleurs, il n'est de fleur que désirée qui désire.

J'ai rêvé que fêtais amoureuse d'un âne.

Quel aveu mimitable ! Qu'il est digne d'une fée 1 Le prince des Génies ne peut pas l'entendre sans un frisson. Et pourtant, s'il veut être digne de la vie, et plus près des dieux que des mortels misérables, il lui faut sourire à cette confession.

Shakspeare adore la musique. Mais il ne faut pas le mettre en musique, ou l'on est peu poète. Car luimême est musique.

Il est deux sortes de musique : elles vont toutes deux à la connaissance du cœur, mais par des voies différentes. L'une, qui est la musique des sons, cherche les passions sensibles et les soulève ; l'autre, qui est la musique de l'esprit, anime les idées et les passionne jusqu à nous les rendre personnelles et nous en donner 1 émotion. La première est la musique des musiciens ; et la seconde la musique des poètes : celle-ci plus virile et plus femme celle-là.

Wagner dit vrai quand il observe que la musique commence où finit la parole ; mais il n'a pas vu que la

musique des poètes peut commencer où finit le chant des musiciens. Cest à la vérité que les plus poètes en Allemagne sont les grands musiciens allemands. Il ne peut pas y avoir de musique pour un sourd de naissance. Le phénomène sonore est un phénomène sensible au premier chef. Les musiciens allemands ont tant donné, dans leurs œuvres, à la rhétorique des poètes, qu'ils ont fini par en oublier la musique et en altérer le caractère sensible. Toute vraie musique est romantique, plus ou moins, qu'on le veuille ou non. Si l'émotion passionnée manque souvent à la poésie, la sublime émotion des idées ne fait pas moins défaut à la musique. Il est un pomt où la poésie appelle le chant ; il en est un autre où la musique a besoin de l'idée. 11 arrive que les poètes ennuient par leur sécheresse ; ils ne satisfont pas toute l'âme, faute d'émotion : car l'émotion est la route du rêve. Et il arrive aux musiciens, faute de pensée, et dans leur vaine effusion, d'ennuyer par leur vide et leur fadeur sentimentale : car les plus beaux rêves du sentiment ne sont pas faits que de sensations. L art n est pas plus la logique et la géométrie qu une perpétuelle éjaculation. La musique de Wagner se suffit, parce qu'il y fait entrer le poids de pensée nécessaire aux plus belles émotions. Mais la poésie de Shakspeare nous comble : 1 émotion des pensées et des sentiments y a tous les aspects d'une harmonie musicale ; et la musique formelle, loin de la rendre plus sensible, ne pourrait que l'abaisser.

Une œuvre avortée nous donne le désir de la musique. Elle excite le sens de la poésie et n'arrive pas à le satis-

faire. Elle n'est pas sans vertu, mais elle est informe. Où manque la grande poésie, nous avons besoin de musique, comme de la nature quand notre passion veille dans l'msomnie et qu'elle est irritée.

La musique est un paysage pour le sentiment. Les cœurs ne se plaisent pas tous dans les mêmes jardins ni dans les mêmes solitudes. Les uns n'aiment que les paysages de la volupté. Pour les autres, ils ne sont pleinement émus que s'ils voyagent dans les plus hautes régions de l'esprit, rêve ou caprice, et dans les paradis de la pensée.

Un art d'impressions pures n'est pas un art : il n'en est que les éléments. Tout part de la sensation, mais rien d'accompli n'y reste. Trop souvent, la musique n'est que cela, La pure impression, naïve et forte, délicate ou profonde, vaut d'ailleurs mille fois mieux que les plus habiles discours de l'école et la géométrie la plus savante.

Je m'en veux parfois d'être si sensible à la musique et de ne pouvoir m'en passer. Ah ! c'est la même séduction et la même nostalgie que l'amour. Trait de jeunesse, sinon d enfance. J'aime tant la musique, j'y ai tant vécu dès le plus jeune âge, que je ne suis pas suspect d'en médire Ainsi les plus amoureux sont toujours en querelle avec l'amour.

La musique est femme. La musique est la faiblesse toute puissante de la poésie. Combien le prince des poètes aime ce délassement du pouvoir souverain et de la souveraine connaissance. Laissez venir à lui ce doux air embaumé qui a passé sur un banc de violettes :

il est essentiel à sa mélancolie, comme il est nécessaire à ses enchantements. La baguette du magicien est musique. La musique est le petit David qui joue de la harpe au maître du monde, et qui lui berce ce cœur si lourd par des chansons. Et s'il le lui perce, ô la douce pluie, ô la blessure désirée ! Que les larmes ne sont-elles toutes et toujours musicales ! La lance de la poésie est d'une autre pointe et d'un autre poids. La lance de la poésie est d'or aigu dans notre âme : elle en fait couler le sang, jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus, et que toute la liqueur vitale soit lumière. Mais le doux poignard de la musique, dans les quatre chambres du cœur, ne nous tire que des larmes et nous attache à nos pleurs.

Encore, encore de la musique ! dit le charmant duc à Viola. Sans doute, et sa mélancolie ne se rassasie pas du doux enchantement : la musique est l'ombre des caresses absentes. Mais ce prince, tout amour, rêverie, et caprice, oublie que s'il veut toujours de la musique, il est lui-même toute poésie.

L'exquise vertu des jeunes femmes n'est pas dans ce qu'elles comprennent, mais dans ce qu'elles devinent. Jeunes, celles qui le paraissent ; qui, toujours neuves, semblent attendre l'événement ; prêtes au départ et n'être pas arrivées : cet air de fatigue, après un voyage, est la fin de la jeunesse. Il leur faut une connaissance sensible du cœur. Par là elles sont plus proches des poètes que le reste des hommes. Leur génie n'est pas de savoir, mais de pressentir. Et même ce qu'elles ne sauront jamais, elles le pressentent. A peine mariées, le peu qu'elles ont appris, et qui, tantôt, leur fait hor-

reur, tantôt les contente, tue en elles cette charmante générosité. Elles meurent en même temps et du même coup que leur grâce de pressentiment. Les hommes meurent aussi à vmgt-cmq ou trente ans, la plupart : en eux se flétrit la vertu de penser au delà de leurs intérêts propres et de soi-même ; leurs frontières sont fermées pour jamais. Tel homme, même plein de force et de volonté, est pourtant un demi-mort : parce qu*il ne se renouvelle plus, qu'il tient une vérité et qu il la fait valoir comme un domaine. Que de poètes morts jeunes ! Les vrais poètes ne sont pas ainsi. Ils découvrent et ils inventent sans cesse. La nécessité de se contredire est à peine moins forte que la fatalité de souffrir. Le caractère fait Tunité. Sur la route qui monte, la douleur est aussi un échelon, un palier d*oii ils bondissent. Ainsi le monde est toujours jeune pour eux, et il leur rend la jeunesse qu'eux-mêmes lui prêtent. Voilà mon unique consolation. Car, en dépit de la sérénité que vous m'avez vue, j'ai besoin de me consoler, si je ne l'ai pas qu'on me console. J'ai passé la borne où le voyageur ht en lettres de feu qu'il a fait la moitié du chemin ; et pourtant il me semble que j'en sois à mes débuts, si l'on en juge au traitement que me réserve l'opinion de mon siècle. Parfois je m'irrite et, parfois je sens une joie étrange d'être l'éternel débutant. Elle est sans orgueil, mais non pas sans une ravissante promesse ; 1 automne couronné de regrets ne me reconnaît pas, m le hideux hiver : sans le vouloir, je m'adresse toujours de la sorte à la seule part des hommes qui soit bien vivante, la jeunesse, laquelle ne se mesure pas à

l'âge, mais à l'ardeur de l'esprit comme à l'élan de l'âme.

Où sont les vrais poètes, smon dans une certaine faculté qui les invite à rêver une vie plus belle et plus parfaite, dût-elle naître de la douleur qu'ils prennent à celle-ci? Une ivresse douloureuse est la poésie même. Le réel ne suffit pas au poète, s'il ne l'a sauvé de la condition illusoire du vulgaire où tout est enchaîné. La poésie est le royaume de la grâce. Rien n'est plus vrai que les peintures et les analyses du poète ; mais tout est recréé par lui dans l'ordre plus pur et plus grand de la passion achevée. La vraie poésie est une réalité que le sentiment transfigure. Le plan de la profondeur est celui de l'ardeur même : l'esprit de vérité s accroît ainsi de la dimension idéale.

Tant que leur vie n'est pas asservie à la matière, les jeunes femmes sont les meilleures lectrices des poètes et leurs plus douces amies. Bottom n'est pas si rustre qu'on pense : il est peut-être poète lauréat ; en tous cas, la fée met un art incomparable à le lire. Entre toutes, les jeunes filles sont proches des poètes, si menteuses qu'elles soient : parce qu'elles engagent toute leur vie dans la passion qu'elles se promettent et l'amour qu'elles donnent. Leurs amants les plus intimes n'auront peut-être jamais d'elles ce qu'elles abandonnent en secret aux poètes de leur choix. Eux et elles, cette idée les venge ensemble des maris. La grâce de Shakspeare me semble faite de ce don adorable que lui prodiguent d'elles-mêmes les jeunes femmes et les jeunes filles. Il m'apparaît parmi les poètes comme Prospéro, qui sourit d'un si beau, si tendre et si mélancolique

sourire à Miranda, à Rosalinde et Ariel. Ce sourire est haut comme le ciel, et souverain comme lui. Il comprend tout et il pardonne. Il n'a pas besoin d'être compris : il ne peut l'être : il est la pensée de l'univers dans un esprit qui contemple. Mais il se fait sentir ; il conquiert les cœurs ardents et jaloux de se donner totalement. Il les possède assez pour leur inspirer le sens même de ce qu'ils ne sauraient comprendre.

On dirait parfois de Bottom qu'il est le Beckmesser de Shakspeare. Mais combien plus heureux, combien meilleur et plus doux ! Combien plus caprice et climat de l'Océan ! Dans Bottom, pas ombre de satire ou de rancune personnelle. L'ironie de Shakspeare est sourieuse comme sa tendresse. Celle de Wagner est compacte comme lavengeance. Bottom n'a jamais été maître d'école. Dieu te bénisse, Bottom ! Dieu te bénisse !

Le miracle que, sans le savoir, cet enfant merveilleux, Aristophane, opère avec le rire, Shakspeare veut le faire avec les plus douces émotions du cœur. On ignore d'ailleurs s'il en a le dessein, tant il l'accomplit naturellement. Aristophane touche les sujets les plus graves pour l'homme et la cité ; mais il en efface la gravité dans un rire inextinguible. Shakspeare décante tout le ton aigre de la vie, et il la sublime, tantôt dans la mélancolie tendre, tantôt dans la tendresse heureuse. Plus que Gentle, plus que tout, le Soft, le Stoeet Shakspeare, le tendre Shakspeare ^^\ Il sauve ainsi les hommes et la nature par une rédemption toute tendre.

(I) Tendre est le nom même du souci : Shakspeare, dans la douceur, va jusque-là : KiNG LEAR, I, 4, 230.

Titania, adorable fée, plus que fée, plus que rose, rayon de lune sur un rosier de mai, que balance le doux vent de la nuit chaude, tout désir vient de vous et tout désir va vers vous, parce que vous en êtes la caresse sans poids et le sourire. Quelle douceur vous avez de ne pas peser plus qu'une bague de rire à la pensée, moins qu'une marguerite aux doigts, aux lèvres moins qu'un baiser. Le rêve de l'amour se reconnaît en vous, et les rêveurs d'aimer n'aiment que vous, peut-être.

C'est au seul Don Quichotte que je vous compare, ma plus que belle. Quand vous baisez le museau de votre Aliboron et que vous l'appelez poète, en le couronnant de roses, vous n'êtes pas moins miraculeuse que le sublime chevalier : miraculeuse et miraculée, votre prestige à tous les deux est incomparable : vous créez votre objet. Vous êtes les seuls amants qui ne seront jamais dupés. Il n'est que vous, ma toute chère, pour vous enchanter vous-même de votre amour comme le Sire de la Triste Figure saluant la princesse des Grâces dans une fille de ferme et l'impératrice de toute beauté dans cette vierge rudanière et sans doute ébréchée.

Sur votre sein d'avril neigeux que parfume la pointe de deux fraises, ah ! serrez-moi encore un peu la grosse tête d'âne. Bon, le mufle de Bottom vous enivre ; et son poil, aussi aimable qu'une étrille, semble plus doux à votre main qui le flatte, que la joue de vos petites sœurs Marjolaine et Jonquille. Plus vous l'entendez braire, plus vous lui soupirez, avec ravissement : « 0 mon amour, tu es le rossignol que j'attendais !

chante, mon poète, chante encore ! » Ainsi, la sale maritorne en cottes grasses et en sabots, les mains noires de récurer Tauge de ses poussins grognant, la bouche plus empestée encore de rires grossiers et de jurons, paraît au Chevalier des Chevaliers la Béatrice de ce monde. Et il ne la soupçonne même pas d avoir été avilie par les maléfices de quelque affreux sorcier : cest lui-même, sublime amant, qu'il accuse de ne pas mériter son amour, de n'en être pas digne, de sorte qu'ensorcelé par ses imperfections et ses péchés, il ne peut pas encore voir sa déesse telle qu'elle est, mais telle seulement que sa propre mdignité la lui propose et son démérite.

Allez, ma plus que belle, il faut que toute femmefée bottomise son amant ; et peut-être faut-il qu'un amant voyage en Toboso, fût-elle fée, avec toute maîtresse.

Vous, du moins, vous êtes le regard de la jeune tendresse, un doux éclair qui caresse, je ne sais quoi qu'on adore, qui passe et que l'on croit garder, une femme en pétales qui s'effeuille au toucher, et qui renaît sous l'ardeur du désir qui la presse. Quelle amoureuse vous êtes, vous qui ne fûtes jamais ! Titania, ma ravissante fée, toute la féerie de l'amour est en vous.

Le rêve sans plus ne suffirait pas au salut de la vie, s il n'était pas le rêve de l'amour dans sa tendresse la plus exquise et sa plus fine fantaisie. Rien ne reste enfin, comme le parfum de la fée évanouie, que ce sourire de Shakspeare, sourire d'une adorable mélancolie,

qui est la sienne, bien à lui, la racine de son génie et sa fleur la plus rare :

J'ai ma mélancolie à moi, faite de toute sorte de simples et où tout entre.

i COMIQUE ET TRAGIQUE.

Sauf dans Shakspeare et Molière, les passions font la différence entre la tragédie et la comédie. Dans la comédie, il n'est pas de vraies passions puisqu'elles sont ridicules. La comédie est sociale. Elle concerne 1 homme dans la vie ordinaire, où les passions sont si rares. La tragédie est de l'individu, qui est à lui seul avec ses passions tout un monde, et une cité dans la cité.

Au fait, pour que les passions soient tragiques, il est nécessaire qu'elles soient prises tragiquement par les témoins comme par les héros : les passions n'ont de sens que pour des témoins complices. Le rire les dissipe. Ici, le ridicule tue.

Dans la comédie, les témoins des passions ne croient ni aux passions ni aux héros : ils en rient et veulent en rire. Arnolphe et Alceste ne sont séparés de la tragédie que par le fil de l'opinion : si l'on ne se moquait pas d'eux, ils seraient profondément tragiques. Et tout de même Georges Dandin, Harpagon, voire Argan. Il est si vrai, que l'action prenant un tour odieux. Tartufe et Don Juan ne font pas du tout rire.

La vie moderne efface de plus en plus les occasions

tragiques en effaçant les individus. La société est tout. Il est déjà ridicule de ne pas porter le même habit que tout le monde et la même coupe de cheveux. Il arrive donc que les faits soient tragiques, parce que les auteurs le veulent ainsi ; mais faute de héros, ils ne font pas des tragédies.

Pour faire croire à la tragédie, les modernes abusent du fait tragique. Et personne ny croit. On sait bien que ces bourgeois, ces gens du monde, ces intérêts dargent et de vanité ne sont pas héroïques. Ils jouent avec les armes à feu ; mais ils ont sur le cœur la cuirasse du portefeuille. Derrière ces amants, au lieu de Némésis, on devine l'homme de loi. On ne doute pas moins de leur mort que de leur vie, et même s'ils tuent, même s'ils meurent. Je dirai enfin qu'ils ne peuvent pas être tragiques, parce qu'ils n'ont pas de beauté.

La beauté seule et la grandeur sont tragiques. La misère des humbles, comme on les appelle, l'asile de nuit et les salons bourgeois ne sont pas des lieux à tragédie. La Morgue n'est pas la maison des Atrides.

Dans le théâtre moderne, toutes les passions sont fausses ou ridiculement outrées. Les amours et les hames de ces gens-là n'ont pas de réalité, parce que la grandeur manque. En quelque sorte, faute de grandeur, il n'est pas de passion réelle. Il en résulte que la matière du théâtre moderne est tragique et que les œuvres, bien loin d'être des tragédies, ne sont même pas des comédies : ce sont des pièces, comme on dit, et le tragique n est tout au plus que l'ennuyeux ; car elles sont sérieuses à crever, l'auteur y bourrant de sciure sen-

timentale l'enveloppe du fait divers le plus vulgaire. Le génie moral d'Ibsen nous fait accepter le tragique de ses petites gens : la mort et les catastrophes terribles ne sont pas disproportionnées à la grandeur de la conscience.

Dans Molière, la matière est de comédie sans doute ; mais les passions pourraient être tragiques, si le poète ne les rendait pas décidément ridicules.

Shakspeare est aux antipodes du théâtre moderne : tout est tragique chez lui, la matière et les héros, parce que tout est passion. Mais son génie préfère quitter la tragédie à s'y fixer, après avoir parcouru les cimes les plus tragiques. Encore moins veut-il tourner le drame en farce et les héros en bouffons. Il cherche seulement à les sauver tous ensemble par l'amour et les émotions les plus tendres. Il les délivre de la pesanteur. Il les rappelle d'exil et les rend à la patrie désirée. De là, ce royaume déchu ouvert à la tragédie, où tout est poésie et tendresse : ni l'aveugle destin des Grecs, ni l'infaillible malheur des passions à la française ; m cet autre destin des passions, implacable également, qu'il a révélé lui-même dans ses terribles drames, ni la fatalité de la conscience comme dans Ibsen ; mais toutes ces tragédies en une seule qui se dépouille de l'odieuse nécessité dans un purgatoire d'amour. Et la fleur du drame, au-dessus de la forêt pleine de monstres, s'épanouit enfin dans le pur séjour des émotions tendres.

Conte (T hiver est un autre Othello, La Tempête pourrait être un second Roi Lear, à l'échelle de l'espèce plutôt que de la famille ; Cymheline, on ne

sait quoi de plus noir qu'Iphigénie et Thyeste ensemble, le père tuant ses fils, la calomnie immolant dans Imogène sa plus pure victime, la plus douce innocence. Un monde égaré par toutes les folies est en germe dans le Soir des Rois : tous les héros y sont aveugles, ils se trompent à Tenvi, ils s'abusent tous les uns ou les autres : ils en sont même cruels et presque féroces. Tous, sauf la jeune fille amoureuse : c'est elle qui retient toute l'histoire sur les bords de l'abîme, et qui la rend, plus légère que le chant, au rêve et au caprice. Dans Shakspeare, partout l'amour est le magicien.

Sa violence, quelle qu'elle soit, n'est jamais la plus forte. Elle le cède à la douceur. L'ivresse d'aimer, qui fait le comble du bonheur, est un berceau de suave mélancolie. Toutes les énergies de l'âme ont pour fin la tendresse. Et l'on entend l'alouette des caresses heureuses chanter, comme une source qui déborde, l'allégresse d'un cœur plein de larmes bénies.

La Tempête est une œuvre sans pareille à tous égards, et avec Hamlety le sommet de la poésie humaine. On y saisit la magie de Shakspeare et comment il peut, du même coup, soustraire le drame à la comédie et à la tragédie. Le gorille de l'instinct s'entend avec ses frères glabres, les primates humains, pour souiller et meurtrir l'élite sublime de la beauté. Les instincts sont vraiment dressés contre l'esprit. Quelle révolte plus affreuse? Quelle intrigue plus tragique? Rien n'est plus réel et rien n'est plus accompli. Rien n'est plus humain et rien n'est plus au-dessus de l'homme. J'en ferais sortir une religion. La liberté du poème résout le con-

flit. Toutes les oppositions s'accordent et s'épuisent dans l'harmonie suprême que répand la sérénité du poète. Un esprit divin confère la divinité à tout ce qu'il pense. Les dieux ne sont pas dérobés aux passions humaines ; mais, au contraire, ils sont sujets à toutes : cependant, comme ils en ont la plénitude, ils en ont aussi la possession et la beauté. Ainsi une œuvre est faite pour tous les temps.

Entre toutes ses inventions, il faut bien prendre garde à la fin du Marchand de Venisey pour entrer dans l'esprit de Shakspeare. Pas un drame populaire ne pourrait être plus hideux. Tout nourri de haine et de rancune, d'injustice et de mépris, il y va de passions inexpiables, et personne, en effet, n'y a pitié de personne. Shylock est aussi cruel que ses juges, chacun selon ses moyens. Pour finir, on le mène au gibet. La même nuit, sa propre fille en amour n'a pas une pensée pour le misérable : tandis qu'on est en train de le pendre et que ce père se balance déjà au bout de la corde, tirant la langue, cette fille si sensible, qui aime tant la musique, tient des propos délicieux aux étoiles et chante les plus doux vers du monde.

Dans une telle comédie, les fatalités de la méchanceté humaine sont aux prises sous les espèces les plus générales, sous la forme des races. Ils ne peuvent, tous et chacun, que s'arracher le cœur : ils ne s'étreignent que pour se déchirer ; ils ne se cherchent et ne se reconnaissent que pour se honnir, se haïr et s'insulter. On dirait même qu'il ne leur est pas possible de faire autrement. Les injures des uns répondent au ressen-

timent des autres. La cruauté de ceux-ci équilibre l'injustice de ceux-là. Ils se valent ; ils se méconnaissent ; ils se dérobent leur chair, leurs enfants et jusqu à la conscience. Pour un peu, on dirait qu'ils se dévorent.

Mais Shakspeare, qui voit dans ce drame tout ce que le public de son temps n'y distinguait certes pas, enveloppe dans un rêve d'amour cette atroce histoire. Il voile et il endort les vérités enragées qu'il vient de découvrir. Il ensevelit dans la poésie les instincts déchaînés. Le divin poète fait bien tout ce qu'il fait, et il le sait,

Shylock une fois puni, on cesse de le voir. Il disparaît, et avec lui se retire la réalité hargneuse et terrible, dont il est une des faces les plus sinistres et les plus meurtrières. Jusque-là, on pouvait le croire le héros du drame : à présent, un bon quart du drame va se jouer sans lui. Que de beauté dans cette absence l Shakspeare nous tire de Venise, qui est un charnier comme toute la terre des hommes, toute Venise qu'elle soit. Il nous enlève sur les hauteurs ravissantes, où les vivants ne sont plus ces démons acharnés qui se reconnaissent aux morsures. Ici, on ne se flaire plus aux dents, au ricanement, à l'odeur du fiel et du sang : 1 accueil des lèvres est baiser, salut tendre et sourire. Voici les hommes rachetés de la haine et du mépris, de la vengeance et de l'injure. Plus de fourbe, ni banque sur le quai, ni tribunal, ni marché. Shakspeare les établit dans le parc bienheureux où la lune chante avec le rossignol, où tout est amants, douceur, caresse et amour. Car la poésie rachète seule les hommes et la vie : la poésie, qui est l'esprit d'amour.

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