LE POÈTE AU MIROIR
E CROIS PAS, MarsyaSy que je te méconnais^, : Je souris à ta très sainte application. Tu nas pas, comme moi, V immortelle jeunesse; Tes doigts sur les pipeaux recherchent la justesse. Mais ils ne font chanter que ta déception. Je fécorcherai vif, o mon singe morose : De toi même à la fin par ma main dénué. Je fêterai du cœur ton écorce de prose ; Je te ferai fleurir pour le moins une rose. Et je te baiserai quand je {aurai tué. Ainsi parle le dieu dans l'homme que tu es.
On ne se hait point soi-même ; mais on peut ne pas s aimer. Apollon a besoin de Marsyas, si tôt qu'il cesse de chanter. Marsyas est le miroir où il se considère. Il le dépouille pour le mieux connaître. Il lui arrache la peau, pour bien voir là dedans. Il le dissèque, pour savoir les ressorts et les pièces du fond. Quand il serait 1 instinct qui crée le monde dans un chant, Apollon désormais est toute intelligence.
«î AVEUX
Tout est poème pour moi. Faire un poème de la vie, en faire un de la mort.
La forme est Texpression de l'énergie intérieure, le volume que prend la vie en venant à la lumière. La forme, c'est la vie personnelle.
Ils ne comprennent pas qu'il faut aimer mon rhythme et mes mouvements, pour entendre ce que je veux dire. Qu'est-ce que notre chant sans notre harmonie?
Nous, les hommes, nous sommes des lâches en ne renouvelant pas notre vie autant de fois que nous sommes capables de la rénover, coûte que coûte. Et s'il faut que la fleur nouvelle pousse sur des ruines, peu importe. Il serait beau, il serait grand de laisser le regret des ruines qu'on est forcé de faire aux êtres qui les subissent. Mais la tige qui croît est l'excuse des décombres. En cet ordre, l'impuissance est le seul scrupule légitime. Que l'homme sache, d'abord, s'il est puissant : il saura ce qu'il doit, ce qui lui est défendu et ce qui lui est permis.
Quel poète n'adore pas l'amour, tout en le maudissant? Le poète est un amant. Ce n'est pas à dire, chaque fois qu'il chante, qu'il se couche.
Il ne faut pas qu'il soit heureux en amour. Encore moins faut-il qu'il mène la vie d'Origène. Nul évêque de Césarée ne sera poète tragique.
Garder la tête claire. Plus nos sentiments ont d'ardeur, plus cette froideur d'esprit est nécessaire. La
passion est le coursier de 1 artiste, et son cheval de trait, tout autant. Il monte Pégase, comme on dit pour rire dans les odes ; mais il nest pas lié par les cheveux à la queue du cheval emporté, qui souffle du feu. Tant de flammes qui l'environnent ne laissent pas apercevoir la bride ; mais elles n*empêchent pas qu'il en ait.
Le vrai poète, tout Témeut et rien ne le trouble. (Dans son art ; car dans la vie, il en va bien autrement.) Ce qui le soulève le plus, il le possède pourtant et le retient, sans quoi le poème ne peut jamais naître : la poésie resterait dans la gangue de Témotion, informe et muette. Le poème est une forme possédée.
Une œuvre d*art est toujours, à quelque degré, une contemplation.
Nul n'a compris ma relation avec la mort : elle est celle de Tamour. En ceux qui meurent, ce n'est pas lui qu'il plaint, ni le désastre de les avoir perdus : mais en lui ce sont eux qui se pleurent et qui lamentent la grande douleur de ne plus être. Beaux morts du poème, pauvres morts de la ville et des maisons, vous tous, que l'on vous aime !
Ma relation avec la mort est telle, se dit le poète, que j'ai seul connu la mort, il me semble. Je suis mort déjà bien dès fois. C'est une époque nouvelle du sentiment. D ailleurs, si peu comprise qu'on ne s en étonne point, qu on ne la distingue même pas.
Il n'y a pas de certitude. Mais il est diverses sortes de plénitude. Je crois à la plénitude, et je ne crois qu'à elle.
Tous ceux qui affirment une certitude, n'affir-
ment qu'eux-mêmes ; mais ils ne s'en doutent pas. Pour affirmer, ils ne s'adressent qu'à la raison : de là, leur ridicule et le juste dédain des sceptiques. Dans l'ordre de la raison, quoiqu'on dise, si on prétend l'appliquer à la vie, il n'y a point de terme absolument fixe. L'objet de la défmition entre insensiblement dans la muance du sujet qui définit.
L'ordre de la passion n'est pas le vrai, mais il est le réel. Nous vivons in re, et non in veritate ^^\ La passion est la voie de la plénitude. L acte passionné est un acte créateur : il fait acte de foi, même quand il nie. Aussi bien, les plus belles passions sont elles de l'esprit. Il faut le cœur, pour créer un être à la raison : Pascal en juge ainsi, et tous les artistes. Du cœur au cœur, dit Beethoven sans cesse. Le cœur, s'il détruit, c'est pour créer. J'ai donc tout mis dans le cœur : mais je ne suis pas dupe. Il est amour, et nous ne pouvons nous passer de son acte de foi irrésistible.
Au fond, nous savons bien que toutes les certitudes ne sont que des actes de foi passionnés. Et ceux qui l'ignorent, quelles sottes dupes ! Je veux les admettre tous, au besoin. Mais sans oublier l'incertitude profonde qui les enveloppe. Dès que la passion n'y est plus, l'illusion s'en va, et tombe la plénitude.
L'homme, qui a sa plénitude, ne la donne ni ne la prête pas aux autres. L'amour seul la partage. Or, luimême, n'a-t-il pas ses agonies? Il les a : Jésus comme Pascal, Newton comme Wagner, et même Gœthe. Ils
( 1 ) L'origine de verus est inconnue : ne serait-ce pas le fréquentatif de res ? Le vrai abstrait est le passé du fait, et sa somme.
ont leurs sécheresses. Les heures terribles où la raison entre, comme une flamme blanche et nue, dans la sécheresse du sentiment, éclairent toutes nos ruines, et le fond de la raison même.
L*acte de foi à la vie est l'acte d'amour pour toute œuvre pleine et belle. On croit, comme on se donne. Pour être enfin, il faut créer.
Quant au fond, et sur la vie même, il faut fermer les yeux.
Un néant, d'où le rêve s'élève, où 1 acte de foi crée l'œuvre belle, voilà pourtant la pensée des pièces tragiques, de Sophocle à Shakspeare, et de Michel Ange à Wagner : cet air est celui des sommets.
Le mieux est de ne pas être ne, dit Sophocle. Mais son œuvre loue la vie : parce que la beauté est une louange.
L'œuvre belle, uniquement ! Je ne puis conclure, une certitude qui mène à la laideur : elle se nie elle même.
Que l'exemple des créateurs ne soit pas perdu : il invite les hommes, chacun dans son ordre, à conquérir leur propre plénitude, les uns dans la vertu, les autres même dans le crime : chacun doit accomplir son chefd œuvre, ou du moins y tâcher. J'appelle chef-d'œuvre une œuvre de beauté qui doit sa vie à l'amour.
Les poètes seuls sont hommes. La vie n'est rien si elle n'est poésie. Pourquoi tous les hommes ne le savent-ils pas, et toute la poésie que l'on peut mettre à vivre ? Non pas seulement les artistes, mais tous les esprits, fils de la femme, s'ils en faisaient un poème,
auraient de quoi goûter la vie. Si tu ne crées la joie, tu ne pourras pas la connaître. Moins la poésie, il n'y a rien qui ne nous trompe et qui ne s'évanouisse au contact fatal du temps. Mais à tout la poésie donne 1 être : elle est Tâme en amour avec tout ce qui veut être et qui est enfin, grâce à elle. Le poète est le seul homme vivant.