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I AVEC LES COMEDIENS

Le poète ne connaît pas seulement les comédiens : il les dirige et les nourrit ; il est leur témoin et leur bon père. Comme il les pratique chaque jour, il fait en eux l'expérience directe de la vie : il n'a pas d'autre famille. Pour ces êtres vains, toujours masqués, toujours mimes d'ils ne savent trop quoi, on lui sent une indulgence égale et une égale ironie : il s'en amuse infiniment, aussi souvent qu'il s'en irrite ; et peut-être a-t-il plus de douceur pour eux que de mépris. Les autres hommes sont des comédiens qui se prennent toujours pour la pièce et le poète. Les comédiens, eux, savent parfois qu'ils jouent la comédie. Il arrive même qu'ils l'ont apprise. En quoi ils sont plus hommes que les autres : professant le mensonge fatal, ils mentent beaucoup moins : un père noble qui fait le personnage de Torquemada est moins dangereux que ce docteur en théologie.

Shakspeare serait prêt à faire l'aveu du comédien en lui-même. Tout homme joue un rôle. Les plus grands en jouent plusieurs : ils font les divers person-

nages de la pièce, sans compter le héros qui mène toute l'action. Pour le rêveur, le théâtre est l'image du monde. Les comédiens sont les hommes dans la vie et la vie est l'éternelle comédie. L'innocence des comédiens laisse voir sur le dos les costumes d'emprunt et les fards sur le visage. Ailleurs, les fards tiennent mieux à la peau : la mort même ne les détache pas : on le voit bien dans les cimetières et aux oraisons funèbres. Ici et là, sur les planches, entre quatre murs ou dans la rue, la même vanité pour atmosphère. L histoire est une atroce comédie, où les grands hommes portent le style tragique dans la farce monotone des jours. Et la tragédie finit toujours mal pour les héros. La scène est le symbole de l'univers.

Combien le poète a raison de préférer les héros de la scène à ceux de la vie. D'abord, ils lui sont nécessaires et il a besoin d'eux pour animer ses drames : un chacun n en peut pas dire autant des membres de sa famille : voilà de tristes farceurs et, la plupart, dont on se passerait bien. Puis, si absurdes qu'ils soient ou d'une volonté si rétive au bon sens et au bon style, on vient plus facilement à bout des comédiens que des autres hommes. Comme ils marchent sur des nuages en mousseline, et qu ils tombent dans un enfer de carton peint, on les tue aussi facilement qu'on les ressuscite. O sage tragédie, bienheureuses vengeances sans effusion de sang, La vanité des comédiens et leurs passions d'emprunt nous reposent des autres : elles font rire le poète et il est peu sensé s'il s'indigne. Il faut ici prendre patience et hausser doucement les épaules. Dans les autres

familles d'hommes, il n'est pas si aisé d'être patient, et l'on doit lever les bras sinon la main.

Les masques sont collés de plus près sur les visages, de ceux-là surtout qui s'appellent les honnêtes gens. Quel habilleur cruel vient les fixer dès la naissance? Les acteurs ne sont pas si fardés pour entrer en scène que les hommes pour vivre.

Les coulisses sont dans toutes les maisons. Bien plus, dans tous les cœurs. Les comédiens se griment au miroir, et ne défendent pas tous leur porte : on peut assister à la toilette, et les voir faire dans leur loge : o les honnêtes menteurs ! o les barbouillés sans mystère ! Et les femmes, avec candeur, jouant les saintes, les mères ou les reines, cousent de gros mots leurs mines et leurs astuces. Le reste des hommes n'est pas SI sincère : il fait sa figure dans un si noir secret, qu'à la fin personne ne se souvient plus de l'avoir faite. Seule, la conscience sert de miroir à quelques-uns.

Ainsi, à sa limite, le comédien est l'homme vrai qui a pris conscience. Il feint de faire ce que tous les hommes font de nature. Ce qu'ils ignorent, il le sait ; et par un prodige plaisant, il ne l'ignore que de lui-même. Il joue la vie en la mimant. Et les autres hommes, qui miment la vie, ne veulent jamais convenir qu'ils la jouent également. Les comédiens font le métier de vivre un rôle ; et les autres hommes sont du métier, en l'ignorant.

L'ignorance où le comédien reste pour lui-même de ce qu'il fait sans cesse pour les personnages qu il joue, donne à son rôle, à ses manies et à tout son être

un sens de raillerie perpétuelle. Rien n'est plus riche en ironie que la figure du comédien, pour qui la saisit toute nue sous le masque : Qui la perçoit comme Shakspeare? Il en est hanté, pour pleurer ou pour rire. Il montre la farce de la vie et toutes ces ombres qui passent sur la scène, lugubrement. Planant au dessus de la terrible tragédie qui emporte toutes les actions, il fait entendre aussi Téclat de rire qui bafoue les acteurs de la vie. Mais les comédiens du théâtre sont de si bons enfants, que le noble Thésée, duc et prince de céans, applaudit à tous les mots, à tous les gestes de ces nigauds ingénus, ses bouffons bénévoles, Bottom et ses amis. Tout est théâtre, et les hommes sont des ombres coupables, qui ne méritent point, ou ne valent peut être pas, un châtiment ^^\

^ l'ÉCORCHÉ D APOLLON.

C'est ma vive manie, et l'une de mes passions les plus fortes, de comprendre ce que je n'aime pas. Elle doit me conduire à la contemplation. Car enfin, agir c est prendre parti. Je voudrais me duper en vain : ce que j aime le moins, dans le temps que je le comprends, je 1 admire, et même si je le hais, ou le dois haïr, en cet instant je l'aime d'être : car, j'y suis. Quelle admiration est tout à fait sans amour? Cet amour intellectuel prend en dédain toute action particulière, par passion de les embrasser toutes. Aimer de la sorte consiste à

(1) Conte d'hiver, V, 1 .

être plus qu'à faire. Le drame des drames est une parfaite considération. A ces yeux non prévenus, tout finit par avoir la même valeur singulière, et chaque objet les contient tous dans le moment qu'on le considère. J'avoue cette tentation. J'avoue que je suis séduit. J'avoue donc une envie divine. J'avoue que je me retire, et que je vais à Dieu en émule. Mais je m'en fie à ce Dieu de connaître l'humilité d'amour infini qui fait le fond de mon apparent orgueil et de ma jalousie. Il m'en punit assez puisqu'il m'écorche. Je suis jaloux du Créateur : telle est ma folie ; mais je ne la fais point distincte de Lui, l'Unique : elle est toute amour. L'orgueil qui sépare ni le mal qui détruit, ne sont en elle. L'Eternel sait qu'en lui voulant tout prendre, je ne laisse tomber que moi, comme la feuille inutile au fruit. Sous ton couteau, Apollon, c est moi seul, passionnément, que je nie.

En tout poète il est, certes y un enfant malade. Malade, car c'est une grande malad e d'être un homme en gardant un sens enfantin de la vie. L'esprit du poète peut être le plus puissant et plus viril qu'on suppose : son sentiment de la vie reste toujours d'un enfant. 0 spectacle ! et ce rire pareil à celui de la mer, chaque matin ! cette joie profonde et folle de se croire invité à la fête, et d'assister à toute la tragédie, comme un miroir d'eau vivante, et même à ses propres douleurs! Plus cruel, plus étendu est le contraste entre la grandeur de l'esprit et l'innocence du sentiment, plus vive est la poééie.

Ce sens d'enfant pour la vie consiste à y croire de tout Tamour qu'on lui porte ; et l'esprit n'y croyant pas, à la créer sans cesse telle que l'invente l'innocence première, telle qu'elle y croit. Ainsi, le vrai poète a horreur de la mort : plus il la voit partout, plus il la pénètre et la possède, moins il s'y rend. Les enfants ne savent rien de la mort et de la misère humaine ; et leur innocence est là. Les vrais poètes savent tout d'elle, et jamais ils n'y cèdent ; et leur innocence est là. Tantôt légère, tantôt désespérée, elle est entière ; tantôt rieuse, et tantôt un océan de mélancolie. Les poètes qui souffrent plus que les autres de la peine et de la nullitude universelles, s'y résignent le moins : ils y sont plongés, et ils s'y refusent. Ils ont pour la vie ce cœur de l'amour, qui trouve à l'objet aimé une beauté adorable, qu'il invente, et toute sorte de délices. Ils rêvent ce qu'ils veulent croire ; et ils le croient, parce qu ils aiment en effet. Ils n'acceptent pas, comme les autres mortels, la loi implacable du néant, de la médiocrité, de la vanité infinie qui sont les conditions de ce monde. Enfin, et d'un seul mot, le poète a la chanté de 1 imagination. Voilà par où il est poète et toujours enfant. Mais enfant malade : car l'enfant est innocent, faute de conscience ; tandis que le poète, qui est le plus homme entre les hommes, renouvelle sans cesse le miracle de l'innocence ; et c'est en dépit d'une conscience toujours accrue, qu'il demeure innocent,

O don souverain du spectacle ! source mtarie, d'où jaillit ce désir ineffable d un jeu éternel avec l'amour et la vie. Et aussi, cet appétit de la délivrance, cette

soif du pur repos, de la paix bénie dans un sommeil sans fin, si cette vie est un songe, dans un rêve infini, si au songe de la vie succède un rêve qui chante éternellement et qui sourit.

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