GENTLE SHAKSPEARE
Jamais homme ne fut plus naturellement prince. Sans doute, il est de bonne famille, mais de marchands et de bourgeois. Sa mère est née Arden, nom tout celtique, de Bretagne, de Cornouailles et d'Irlande. Qu'importe ici l'origine? Il faut croire au miracle de l'esprit. Tous les Montmorencys, tous les Capets et tous les Howards ensemble n'ont jamais poussé, de l'antique souche féodale, une âme plus noble et plus souveraine, plus princière ou plus dominante.
Lui, qui accepte toutes les formes de la vie, pourvu qu'elles aient de la couleur et du trait, on sent partout qu'il les distingue. Son pardon est universel ; mais il est nourri de préférences. On pourrait croire qu'il est détaché de toute vie particulière, puisqu'il exerce la faculté divine de tout comprendre : et qui comprend, excuse assez. Mais Shakspeare, l'homme aux mille âmes et aux cent âges, n'est pas seulement tous les êtres vivants à qui son feu donne le jour, et où il s'efface à mesure : il est aussi lui-même.
Sceptique, son esprit seul l'est presque toujours, comme la sagesse souveraine : puisque enfin le sourire de la sérénité est pareil à la lumière. Douce ou violente, quelle lumière du soir ou du matin ne semble pas prendre en pitié les objets d'horreur qu'elle baigne, puisqu'elle les enveloppe, et les justifie en quelque sorte d'être ce qu'ils sont, dans la clarté même où elle les met ?
Cet esprit merveilleux peut se jouer du monde qu'il contemple et qu'il crée. Le cœur n'est jamais sceptique : il n'est pas au-dessus, mais au centre des choses.
En tout, il marque les différences. Il distingue jusqu'à la fibre. Il sépare les éléments les plus secrets.
Cette conscience sublime a la passion de toutes les consciences. Il les cherche ; il les poursuit. Il semble leur trouver les raisons qu'elles ne se connaissent pas toujours. De la sorte, il offre aux criminels et aux brutes la raison d être, que les moralistes et les autres hommes ne connaissent pas au crime ni à la brutalité.
Mais il ne confond jamais ce qu'il aime et qu'il honore, avec ce qu'il aime moins et qu'il n'admire pas.
La beauté est la soif inextinguible de ce prince. Il admire, il adore tout ce qui est beau et pur et grand par la passion intérieure. Le monde fût-il un charnier, la beauté a le dernier mot : sur ce pourrissoir universel, le tendre regard du crépuscule.
Un seul homme excepté, personne, je pense, n'a aimé la fleur comme lui, et la jeune fille.
Il sait bien qu'il invente l'objet de son amour. Mais invente-t-on moins l'objet de sa haine? Et d'ailleurs, il adore l'amour : c'est l'amour, d'abord, non les êtres aimés, qu'il aime. Et quoi dans l'amour, sinon la frêle et adorable vie, la misérable, l'éternelle et suave victime?
Pour Shakspeare, tout est valeur, différence et qualité. Nul n'a vécu dans la qualité à l'égal du doux prince. C'est bien pourquoi il est l'artiste mêrne, comme l'art est la création de poésie.
Le savant est rhomme du nombre. L'artiste est l'homme de la qualité. Le savant est l'homme de géométrie. L'artiste est l'homme de conscience.
Il ne confond rien, et il déteste la confusion. Cependant, sa liberté est infinie.
En son fond, il est tout aristocrate. Sa politique est une République de princes. A défaut d'une si belle Athènes, il veut que les hommes obéissent à l'autorité du génie. Brutus seul a raison devant César, non pas contre lui. Les autres, c'est par envie qu'ils conspirent. Il déteste également la plèbe puante, et les sénateurs assis sur la chaise percée de l'intérêt.
Il voit la sainteté du pouvoir dans l'excellence du maître. Aux yeux de Shakspeare, le pouvoir n'est rien sans l'autorité. Et l'autorité ne se fonde que sur la vertu ou la qualité d'homme : que ce soit la grandeur d'âme, le droit d'un sang royal qui n'a jamais failli ou la bonté du monarque. En un mot, le génie. Et certes, à l'entendre, le génie a reçu l'investiture de Dieu même, du Créateur qui l'a formé. Père, Volonté des volontés. Nature ou comment qu'on le nomme. Le parti du héros est son parti. Shakspeare ne craint pas les changements de dynasties.
Il est trop prince pour ne pas aimer les peuples. Mais jamais il ne les flatte. Il est avec Timon qui les méprise, et Coriolan qui les fouaille.
Trop prince aussi pour n'avoir pas pitié des hommes ; les barons seuls ont le tortil impitoyable : on gagne des quartiers, à ne point faire quartier. Jamais pourtant, dans les pauvres mortels, Shakspeare ne caresse
la bête qui ne veut pas mourir, l'ingrat et rétif animal.
Et d'ailleurs, il condamne la mauvaise puissance ; il la livre aux démons de ses propres fatalités. Quel calme mépris je lui sens pour les puissances indignes et les maîtres sans vertu. Ils sont le pouvoir d'occasion, dans le bric à brac de la fortune ; et il est bien juste qu'on traite ces haillons pour ce qu'ils valent.
Il est trop prince enfin pour ne pas dédaigner aussi les princes.
Il a l'horreur des méchants. Il en fait un terrible spectacle : ils sont la tempête de la nature humaine ; ils en forment le sombre enfer, avec ses cris, ses efforts déments et ses lugubres danses. Certes, il a été bien plus loin que personne, et que Dante même, dans son voyage à travers les méchants : d'Iago à Caliban, de Richard III à Henry VIII, d'Angelo à Shylock, et de tous ces rois insensés entre hyène et tigre, Léontes, Claudius, Cymbeline, aux vipères du roi Lear, il parcourt les cycles atroces de la méchanceté. Il peint les abîmes. Il les retourne. Il pare les monstres de ces splendeurs, qui rendent le crime et le péché légitimes. Car il faut qu'ils le soient, pour qu'on puisse les comprendre. La médiocrité seule, ici, est irréparable. La plénitude sauve le crime de la bassesse, qui est le vrai péché pour les princes. Le démon est un archange déchu ; mais il a des ailes. Il est de feu aussi ; et il se dévore lui-même, comme il consume ses victimes.
Pour la descente au gouffre et la visite des abîmes, à Shakspeare Dostoïevski seul peut être comparé. Ah,
toujours, avec ces deux-là, il me semble, les grands crimes sont les exploits du malheur : ou plutôt, les hauts faits du destin dans la matière, non toujours vile, des malheureux. En Bretagne, un vrai Breton ne donne pas au criminel un nom qui l'outrage : on l'appelle un malheureux.
Ni païen, ni chrétien, mais les deux à la fois, Shakspeare est au cœur de la nature Lui, tant épris d'énergie et de grandeur, quelle douceur n'a-t-il pas pour les faibles ?
Faiblesse des femmes et la tendre pitié qu'elle inspire, c'est la plus pure musique de l'amour, parmi nous.
Faiblesse des enfants, faiblesse des pauvres et de toutes les victimes : les hommes ne veulent sentir leur force que pour défendre ces doux infirmes, et les en écraser leur fait horreur. Quant à s'en faire un droit, ils croiraient perdre la dignité d'homme.
Faiblesse de Dieu enfin, et de ses saints : faiblesse de toute la beauté humaine, et de la grandeur plus encore : car plus elle est haute, plus elle est menacée. Dieu toujours faible et mourant, toujours entre nos mains, ces servantes meutrières. Tout nous est confié, à la mesure de notre force, dans une innocence de nouveau-né nu, sans armes que ses pleurs. Et nous voici, nous, les hommes, qui nous faisons les chevaliers de cette fragilité ; et jamais nous ne sommes plus hommes que par cette vocation. Toute chevalerie est née de ce service et de cette révérence.
L'amour ne se tient plus satisfait de contenter
Tappétit, ni de fonder une famille. L'amant est le chevalier d'une dame, parce que toute femme aimée a besoin qu'on la défende, et même de son amant.
Il n'est beauté, il n'est rêve, il n'est idée un peu haute qui ne soit une femme pour l'artiste, et sa dame.
Gentle Shakspeare : c'est le noble, le généreux que gentle Shakspeare veut dire : bref, le prince Shakspeare .Voilà bien la qualité de l'âme vraiment humaine, et la générosité de l'Occident.
Ç A LA PRINCESSE ARMENE.
Vous vous dites princesse, et je ne sais si vous 1 êtes : vous ne la sauriez être pour moi. Vous venez de trop loin. Nul n'est prince qu'en son pays. L'artiste est le grand maître de l'ordre : il fait les princes et les défait ; il effeuille à son gré et forme les couronnes. Fussiez- vous l'impératrice Hélène, j'aurai compassion de vos durs voyages ; mais vous n'aurez été aux Lieux Saints, et ne serez la bienheureuse pèlerine de ma dévotion que si je vous montre moi-même où sont cachés les bois de la Croix.
Vous êtes pleine d'excès, et vous voudriez que je nourrisse en vous les démons de la folie et de l'ennui qui vous dévore. N'y comptez pas. Cherchez une autre Amalthée.
Vous êtes brune, obscurcie de nuées et tavelée d'orages. Vous n'avez pas le teint de la fleur, où notre désir du ciel changeant se cherche et se mire. Vous
n êtes pas d ici, et votre infini mensonge n'est pas celui que goûte notre cœur et que notre complaisance appelle.
Princesse Armène, vous rêvez de votre charme ; et le poète, hélas, n'en rêve pas. Toute votre séduction est dans votre infortune. Disparaissez de mes yeux, pour que je n'en doute pas.
Que voulez-vous enfin, princesse Armène, à ce musicien qui fuit la terre? Il n'est pas fait pour vous. Il ne vous mérite pas. Il ne croit, il ne se plaît qu'aux harmonies qu'il imagine : encore n'est-ce qu'un instant. A une femme qui prétend l'occuper malgré lui, et le tenir en chartre privée, il se dérobe plus que ne 1 eût voulu sa douceur courtoise. Comme elle médite de le mettre sous sa coupe, il se défend contre la femme : il n'entend pas dépendre de cette vaine souveraineté : elle le force à lutter contre les égards même où sa sereine indifférence l'engage.
Que me demandez- vous, que mes œuvres ne vous donnent bien mieux que moi-même, puisque vous daignez vous y plaire? Elles sont à tous ceux qui s'y retrouvent : c'est ce que je ne suis pas. Je ne me laisse pas faire comme elles, ni goûter. A peine sorti de scène, je ne me prête plus à la comédie. Elle ne finit jamais pour les gens du monde : je ne puis ajouter foi à leurs masques. Il ne m'arrive de croire qu'à mes fictions.
Laissez-moi donc à moi-même, princesse ; et ne vous trouvez point sur ma vie des droits que vous tenez seulement de mes livres. Drames ou féeries, qu'ils vous soient un spectacle ; et gardez le silence. On ne vous
invite pas au jeu ni à la réplique, encore moins à l'action . Je ne veux pas que ma vie soit une tragédie ; et vous n'y avez pas de rôle.
Quant aux fées, je suis leur berger aérien et leur pâtre nocturne : je ne suis pas le captif de celles qu'on voit dans la Ville, au soleil de midi, et qui ont pris corps de femme, pour nous ôter toute envie de leur en souhaiter un, et d'en modeler sur la fumée de la rêverie les formes enchantées.
La vie est un trouble, un lieu d'excès, la passion des passions. Je le pense et je l'éprouve.
De tous les hommes, ne suis-je pas le plus vivant? Or, cette vie qui est en moi pareille à la lumière pour elle-même, je vais la perdre, demain, ce soir, tout à l'heure.
Je dois la perdre. Je l'ai déjà perdue, quand la mort m'a pris ce qui m'était plus cher que moi-même. Dès la première mort d'amour, on se survit. Et quand la fleur tombe, quelle mort encore. Je n'aime pas beaucoup le fruit. 0 cœur passionné, c'est pour toi que sonne la cloche du couchant, à l'invisible flèche de chaque crépuscule.
Je veux donc transporter la vie dans un monde supérieur, la sauver, la rendre libre de la mort, et toujours jeune : non pas une idée, une rose immortelle. Les idées sont l'herbier sans parfums ni couleurs. Voilà l'objet que je me fais de l'art, le vœu de poésie et l'œuvre de l'artiste.
Je fais la paix dans ma guerre. Je fais la vie avec toutes les morts qui m'entourent et même avec la
mienne, qui m'assiège, que je discerne et que je n'échapperai pas.
Sentez-vous, maintenant, la loi que je m'impose de fuir le trouble, et de me soustraire aux misères fastueuses de l'agitation?
Vous ne haïssez pas vos excès : vous vous en savez gré, au contraire : mais ce n'est pas pour vous en servir et les modeler : c'est pour y être asservie, soupirer et dormir dans les chaînes.
Pour moi, je n'y ai plus la moindre indulgence : je ne les déteste jamais tant, que si je m'y soumets. Plus je les connais, plus je les combats et les presse.Et plus je les sais nécessaires, plus je veux m'en rendre maître.
Je ne me livre pas à ce qui doit me défaire.
La passion n'est belle que féconde, et n'est féconde qu'enchaînée.
Je n'entends pas mourir par morceaux, ni vivre dans l'anarchie des instants et des émotions vaines. Tous les sentiments ! Mais une toute puissance pour faire le lien, un prince pour former le faisceau.
L'homme le plus un est le plus homme. Je dédaigne l'unisson. Je n'aime que l'accord. Je hais tout ce qui me dissocie. L'harmonie seule a de quoi me séduire. Vous n'êtes pas assez dans la musique pour entendre la mienne ; et dans mes accords, vous ne percevez que dissonances.
Je suis tout passion, c'est pour être tout harmonie. Avoir toutes les passions, pour les toutes mettre sous le joug, et leur tenir la bride courte.
Je ne suis pas une femme pour me laisser faire par
la vie, ni pour crier de plaisir, ni pour sangloter d'une peine subie. Que la feuille aille au fossé, qui se croit le vent.
C'est bien assez que j'aie ma grande affaire avec Dieu, ou la Puissance créatrice et souveraine, quelle qu'elle soit. Et toutes nos Eglises ne sont que d'impurs symboles. Elles sont reines en exil, et femmes aussi. C'est bien assez que je connaisse ma faiblesse, ma nullité même et ma limite, quand je me mesure avec le Père. Je n'ai pas le temps ni le goût de me laisser mettre en petits morceaux par toutes ses créatures. Adieu, pauvre princesse. Vous êtes détachée de l'orme et du chêne.
Vous n êtes qu'une proie pour la vie : elle fait de vous ce qu'elle veut.
Vous n'avez qu'à vivre. Vous avez pleuré, et vous pleurerez encore. Vous avez pitoyablement pâti, et vous pâtirez mille douleurs.
Mais souffrez que je vous le dise : sans la douleur, vous n'auriez même pas connu la vie.