‹ Poète tragiqueChapitre 30 sur 43 · LE RESTE EST SILENCE · texte numérisé non relu

LE RESTE EST SILENCE

The Rest is silence. Dies.

Hamlet, V, 2, fin.

LA DIVINE INDIFFÉRENCE de Tartiste à lui-même est ce quon sait le moins. Le désintéressement de son âme pour tout ce qui fait lenvie des autres hommes a je ne sais quoi d'inhumain. Il peut en arriver à ce lieu pur, où il semble tantôt se soustraire à toutes les lois du monde, tantôt en faire fi, tantôt en rire. Il peut bien dépriser les autres et tous leurs royaumes, tant il déprise le sien et se donne peu de prix. On lui reproche toujours son orgueil : on ferait mieux de lui reprocher son absence. Le vrai poète, il n'y a que l'amour qui l'enchaîne; mais non pas au plaisir. Il hait la maladie, qui le lie à lui-même. Et il ne fuit pas la peine de vivre, parce que penché sur l'athanor, il en pratique l'enivrante alchimie. Pourvu que l'esprit ait la force de se donner carrière, il cherche l'or vierge dans la cendre de tous les tourments. L'imagination est l'amante immortelle ; et le jour peut venir, à la fin, où elle demande, pour chef-d'œuvre, le poème de la vie à l'uni-

vers son amant. Dans le véritable artiste, l'œuvre et la vie ne se séparent pas ; Tune des deux est presque toujours la rançon de l'autre . Elles ont des retours mutuels et des confusions réciproques. Tantôt, l'artiste vit ses passions dans son œuvre ; tantôt, il cède à l'attrait de vivre et met toute sa poésie dans ses passions. Ce qu'il fait est souvent un témoin plus réel de ce qu'il est essentiellement que ce qu'il parari; être. L'artiste trahit volontiers la vie au profit de l'œuvre ; la trahison de l'œuvre au profit de la vie immédiate lui est sans doute plus cruelle : il s'y résigne plus qu'il ne la choisit ; il a le sentiment de succomber à une tentation : car enfin, immoler l'œuvre à la vie, fût-ce à la joie de vivre, l'art n'y trouve pas son compte ; et il n'est pas besoin d'un artiste pour prendre un parti si facile, qui est le parti de tout le monde. Il est vrai qu'une belle passion est un si beau poème qu'il ne laisse pas le regret d'aucun autre. Après tout, les plus grands poètes eux-mêmes ne sont jamais sûrs d en achever un, noir sur blanc, qui vaille celui là, tout de cœur, d'âme et de sang. Une grande passion donne à la vie une certitude éternelle. Les poètes font la conquête de leur éternité, plus qu'ils ne l'ont.

Shakspeare qui passe tous les hommes en poésie, les passe encore plus par la retraite. A la plus belle œuvre il a mis la couronne de la plus rare fin que je sache à la vie. Avec simplicité, elle a toute la grandeur possible. Il a pris la juste mesure de tout. Il laisse à Londres un monument sublime, sans beaucoup se soucier s'il garde son nom. Et il ne se retire pas en er-

mite, dans une cellule morose, sous le joug d'une religion farouche ou maussade. Dans la charmante campagne de Warwick, que Titania visite, à la Saint Jean, avec Obéron, il s'amuse de Bottom ; il jouit des vieux ombrages; il adore les fleurs nouvelles sous le dais des ormes séculaires, et au quitter de la lune, chacun rentrant chez soi, il boit une bonne bouteille avant d'aller dormir. La retraite de Shakspeare donne la clé de son mystère. Ce n est pas Shakspeare et son œuvre qu'il faut expliquer en raison de Stanley, de Rutland ou de Bacon ; mais la carrière publique et privée de ces grands seigneurs que rien n'explique en fonction de cette œuvre et de cette vie, qu'achève une retraite si singulière. La pensée de Shakspeare fait seule l'unité : la fin de cette vie est le chef-d'œuvre du poète : son art n'a pas cessé de s'élever, et après la Tempête, il l'accomplit dans sa propre personne et sa vivante réalité.

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