PAQUES
Il n'y eut pas d'hiver, en l'an 1616. On ne vit pas un jour de glace ni de neige en Occident. Il pleuvait tiède à Noël, et il plut encore à la Chandeleur. Les blés d automne germèrent de bonne heure, les avoines furent hautes au temps des Rameaux. Et quand vint 1 aube de Pâques, la nature en fleurs parut rieuse et fut pareille à ce qu'elle est pour la lumineuse Pentecôte. A Warw'ick, on se croirait dans le pays d'Hennebont.
N'est-ce pas la plus douce campagne d'Angleterre? Déjà la terre, ici, tourne le dos aux horizons saxons et penche vers l'Océan. Elle regarde à l'ouest avec un sourire de plaisir tranquille. Elle s'incline sur la mer d'Irlande, calmement ; ses forêts et ses eaux se courbent du côté où rêve le soleil couchant, et leur mélancolie cherche les rives celtes. La cloche de la paix a tinté là pour l'homme divin, qui s'en fut de la ville, laissant derrière lui le monde qu'il avait pénétré jusqu'au fond, et l'univers de sa fantaisie. Il avait du bien, mais non pas plus que le digne bourgeois son père, avant lui. Il avait passionnément aimé une femme cruelle aux noirs cheveux, et un gentilhomme son ami, bel œillet de noblesse. Il avait tout vu, dans le temps et dans l'espace, tout souffert, tout aimé, et joui profondément de tout, jusque dans la douleur la plus aiguë et le plus sombre désespoir, comme un créateur peut seul le faire. Une force effrayante était en lui pour saisir toute peine et pour la rendre immortelle. Or, une telle douleur, vîntelle du plus âpre des crimes, cesse d'être coupable, une fois qu'elle est belle. Il n'est de crime que dans la faiblesse et de néant que dans la laideur. La bassesse est la négation même, plus que la méchanceté. Celui-là est sauveur qui grandit tout ce qu'il touche. Jamais la mortalité n'eut un plus puissant ennemi, ni un plus fort vainqueur. Cet Orphée, toute passion fut son Eurydice ; et les ayant toutes vu mourir, il les a toutes reprises sur l'enfer, et dérobées à l'abîme. A sa façon, le divin poète meurt au siècle pour vivre en Dieu. Ainsi finissent les grands tragiques, Léonard de Vinci et Michel Ange,
ou Goethe resplendissant et solitaire dans son temple du Second Faust, aux fenêtres ouvertes sur Tinfini. Te! Wagner, quoi qu'il semble. L'orgueil de vaincre ne lui fut pourtant pas un refuge, ni Bayreuth ni le triomphe. On n'a pas voulu le laisser en paix : il fallait qu'il travaillât et qu'il fît retentir à travers le monde l'éclat de la victoire. Il donne alors l'œuvre la plus belle de la musique moderne : Parsifal est une retraite. Dans une ombre plus sévère, mais non pas à un moindre degré, c'est l'aventure de Racine. On va chercher fort loin la cause de son renoncement : les poisons, la trahison d'une maîtresse, voire un crime. Il prend le cilice bourgeois, qui est le mariage austère et l'union étroite. La raison du renoncement est dans le cœur du poète tragique : il lui faut, à tout prix, un suprême dialogue pour occuper la scène de ses jours, jusqu'au moment où entre la Tierce Personne, celle qui doit toujours venir, qui même muette a le dernier mot et qui met un terme à 1 action en la scellant de nuit. La fin d'Ibsen, si voilé de silence, en est un dernier exemple. Tous ces héros ont le même colloque, chacun dans sa langue. J'en rendrai quelques répliques, en forme d'antiennes, et quelques échos. Plus la retraite est rigoureuse ou formelle, dans le sens de l'esprit, moins elle est féconde ; et la plus dévote est la moins religieuse. Le dogme appauvrit tout. Dieu est la commune victime des religions : les églises le dépècent et les prêtres s'en nourrissent, qu'ils portent l'habit ou non. Les religions mentent toujours : elles mettent des bornes à l'esprit. Leur principe les y oblige et leur intérêt les y condamne.
Le culte parfait serait un entretien à la mesure de l'univers. Le plaisir d*être est Tencens de Tautel. Une force d'amour toujours fraîche fait un prmtemps de roses éternelles, que le poète consacre à la vie, et dont il lui tresse une couronne.