ANTIENNES DE LA RETRAITE
Soif d'être libre, volonté de l'intelligence virile, devenue instinct. Soif d'être libre, et pour que l'esprit ne soit point asservi, que le cœur serve ce noble maître, fût-ce en gémissant, fût-ce en se vidant de sang dans les cris. Tout ce qui prive l'esprit est mortel à mes yeux ; je hais ce sacrifice ; j'ai le dégoût de cette mortification. Que le cœur soit ascète, au besoin ; mais jamais la pensée vivante : Cléopâtre plutôt. J'abandonnai, dès le début, toute idée de vivre en famille avec une femme et des enfants : qu'ils restent au village, si je suis à la ville. Et qu'ils aillent à la ville, si je rentre au village. On ne peut vivre libre à deux : l'âme s'enchaîne au cœur qui souffre : car aimer, c'est toujours souffrir pour deux. Soif infatigable d'être libre : elle tend au triomphe ; elle veut la victoire et l'obtient ; mais la solitude seule l'apaise. Et j'abandonne aujourd'hui la ville, le théâtre, et la gloire peut être, pour un plus beau parti. Non, Psyché ne meurt pas d'avoir surpris le sommeil de l'Amour endormi : et qu'est-ce donc, l'Amour qui dort? Maintenant haut la lampe, elle a vu ses chaînes d'or : elle les baise, les détache et se retire en silence.
§ Il faudrait que rien, jamais, pas le plus mince incident ne troublât l'ordre où j'essaie d'enfermer une vie aux loisirs si précaires. Car tout m'est transes. Je me fais dur en action, pour mon salut. Je ne laisserai pas cet ivrogne, mon voisin, me voler toutes mes cerises, ni lourd de gin, rentrant après minuit, écraser tous mes fraisiers.
Je n'ai que trop d'émotions. L'amour dévore. Je ne sortirai plus de ma retraite. Elle est ma citadelle. Si je voyage, si je suis dans la rue, après quelques regards, je ferme presque les yeux : je me condamne à ne plus voir. Sans quoi, je deviens l'esclave de la vie, la femelle de l'objet, la courtisane du monde. Je me livre à tel point, que je conçois de chaque objet en effet et de chaque être. Je me sens tourner à la matrice folle, au chaos rempli de germes, et qui déborde de visions. La candeur sans règle de l'enfant ne peut pas être celle du poète. Il faut, à tout prix, que je quitte le siècle et que je m'impose des bornes. J'ai une inclination sans doute effrayante à me mêler avec amour à toutes les vies de l'univers, à chacune totalement et à toutes ensemble. Avec quelle joie, maintenant, pour m'enrichir à l'infini, je me dépouille.
§ Qu'il est beau d'être un temple, dans une île du fleuve ! Et si l'île s'en va, insensiblement, avec le flot, qu il est beau de faire croire que les rives filent, et qu'elle seule est à l'ancre !
§ Tout est silence pour le suprême poète, en attendant que tout soit grâce et harmonie. Il garde le silence,
parce qu'il est tout musique : il l'écoute et fait contre point à toutes les mélodies de l'univers.
Le sourire est la lumière de l'harmonie et le regard de la musique. Combien ces infinis ont besoin de 1 homme pour s'accorder et se connaître ! Mais il n'est homme enfin que le poète.
§ La plupart des hommes, il est naturel de chercher dans leur vie les raisons de leur œuvre. Surtout, les politiques, les pasteurs et les soldats. On ne comprend pas ce qu'ils font, faute de savoir comme ils vivent : ils chantent, ils peignent, ils modèlent, ils écrivent dans le même style et le même esprit qu'on leur voit dans l'action. Leur œuvre enfin est un aspect ou une partie de leur morale. Il est donc légitime d'expliquer les moindres parts de leur action par la somme de leur conduite ; et la recherche qu'on en fait le plus souvent est nécessaire.
Il n'en va pas ainsi des plus poètes, en tout ordre. Ce qu'ils font est le miroir de ce qu'ils sont ; et je le crois, sans doute ; mais l'œuvre s'impose à la vie, beaucoup plus que la vie à l'œuvre. Les poèmes sont plus vrais que les autres actions. Ils sont les voix de la vie profonde, les témoins de la vie secrète, qui est celle de l'artiste bien plus que l'apparente, qui passe pour plus réelle. L'homme qui vit surtout par l'imagniation trompe tous les calculs : ce qu'on voit de lui dans le train ordinaire des jours est le masque de ce qu'il est en réalité, et parfois le faux semblant. Artiste ou poète, en cet homme là, qui paraît menteur aux moralistes, la
vie idéale est la réelle. S'il y sacrifie tout, bénie soit la force qu'il a d'être égoïste. On ne la lui pardonne pas ; mais il est sans pardon, s'il se soucie d'être pardonné. L'histoire de l'artiste peut fort bien le trahir : ses actes le diffament ; sa famille et ses ennemis sont là pour y aider. On le méconnaît fatalement si on le juge sur la chronique vulgaire des jours et sur les anecdotes de ses voisins. Seuls, ses poèmes sont les garants infaillibles du poète. Ils parlent pour lui en toute vérité. Ils peignent au vif ce qu'il a été, puisqu'il a voulu l'être : près de quoi n'est quasi rien ce qu'on l'a cru. Qui prendrait Corneille pour l'empereur romain, qu'il était, à s'en tenir au petit avocat quémandeur et timide, toujours plaidant, toujours occupé d'intérêts médiocres, et si humble devant un père Rapin, un demi-sot à robe entière et son cadet de quinze ans?
§ Je me suis marié tout jeune homme, et depuis démarié cent fois : je ne l'entends pas de la chambre nuptiale, mais en esprit. Quoi? Je divorçai d'avec mon désir, le soir même de mes noces : les poètes ne sont pas femmes à demi.
N'ai-je pas l'humeur gaie? Il y a bien de quoi rire : je n ai jamais été poète pour ma femme, sauf le jour où je l'épousai. Elle avait neuf ans de plus que moi. Elle me survivra bien de vingt ou trente, tant je l'ai fait souffrir. Elle ne m'a pas assassiné de prose, métier d homme, mais de ses propres vers, qui sont sans rythme ni mesure, tout bon sens et tout chevilles. Elle écrit mamtenant des cantiques lugubres avec le pasteur,
et porte le diable en terre à chaque mariage comme à chaque baptême. La musique lui sert à pester contre tout l'univers. Comme elle m'a aimé, elle aime la mélodie.
Je me mariai donc tout jeune homme : c'était le temps où on me refusait de l'imagination : les critiques et les auteurs du moment m'ont mis en ménage autant qu'ils ont pu : ils m'ont jugé, chacun, comme s'il était ma femme. Je ne fus jamais à la mode. Ils étaient quelques niais, doctes et péremptoires, pour qui l'imagination consiste à faire des voyages dans la lune et des romans où le Grand Turc, après avoir épousé la Belle Venise, se fiance à Calvin, en sa qualité de Bulgare. On ne fait pas mieux à Paris.
Ils ne savent pas encore que l'imagination est le don d'avoir des images. Imaginer, c'est voir. Je n'ai pas inventé le sujet d'un seul de mes drames. Mais j'ai vu ce que j ai été seul à voir dans ce que tout le monde voyait, et croyait avoir vu avant moi. Et je puis m'accorder ce témoignage, il me semble, que j'en ai rendu la grandeur et la beauté visibles. A quoi les esclaves de la vérité ne trouvent aucun prix, comme on sait.
§ A Southampton, qui l'était venu voir, et qui lui disait :
— Je sens bien que vous ne sortirez plus d ici . Qu'avez-vous à faire de Londres et de tout l'univers? Ils sont avec vous : votre calme horizon est pareil à la sphère céleste où les astronomes suivent le cours des mondes et en débrouillent, sans faire un mouvement,
les figures enlacées. Vous qui me manquez plus que le monde entier, doux Will, je ne vous manque point. J'en soupire. Cependant, la poésie en vous tient lieu de toute certitude ; et nous devrions être nourris d'un si pur aliment, puisque vous nous le donnez.
— Vous avez raison, Harry, comme la sympathie même. Quant à la doctrine, il est vrai que je ne vous en offre aucune. Mais, je vous prie, la vie fait-elle davantage? Comme la vie même, je vous propose toutes les solutions, entre le néant et Dieu ; et toutes dans le rêve. Une illusion suprême nous rend ce que la ruine de toute illusion détruit.
— L'illusion de la poésie?
— Oui. Le monde nouveau que je veux dire, est celui de l'œuvre belle : dès qu'elle se fait aimer, elle délivre. Une œuvre créée, où l'on puisse oublier, parce qu'elle est belle, tout le néant des apparences et de soimême, il ne faut rien de plus. On ne peut vivre à moins, pour peu que l'on pense. Nous avons besoin de nous quitter, pour une autre condition ; et celle où la beauté nous ravit, nous paraît seule assez pleine et seule nous contente. A tous enfin, tant que nous sommes, il faut une ivresse : que ce soit l'action héroïque, la passion, le vin ou l'opium. L'œuvre belle est toujours un acte d amour pour la vie, fût-ce au milieu du désespoir et de la négation. Il n'est jamais de péché dans l'amour. Pécheur, qui laisse tomber en lui l'ardeur et la grandeur de vivre. Et voilà l'acte de foi que je dis, le seul où le cœur mène, et où le cœur mène seul. Mais dans le poète, il ne peut rien sans la grandeur de l'esprit.
— Quelle mélancolie pourtant de ne se fonder que sur la création d'un éphémère.
— Harry, Harry, pour quoi douter? Ce lieu seul échappe au doute. La création est plus sûre que la vie, et le créateur que Tobjet créé. Soyez plus poète. Ne méconnaissez pas la grandeur : elle sauve. Dans quelque sombre univers qu'elle s'élève, de quelque abîme qu'elle naisse, la grandeur n'est pas pessimiste : elle est le ton de la beauté, elle est la flèche de la puissance. Elle guérit la plaie d'où elle sort. Vous savez comme moi que notre amour même n'est rien, s'il n'a la puissance et la beauté. Et les plus vulgaires amours elles-mêmes s'en donnent un moment l'illusion. Rien n'est plus haut, que cet horizon de l'âme. Comme on dit l'Invention de la Croix, la grandeur est l'invention de la joie et sa transposition sur le mode supérieur. La grandeur et la beauté prêtent à l'œuvre la certitude ; et la certitude de l'œuvre assure à l'esprit une suprême réalité. Voilà le royaume retrouvé ; voilà le terme ; voici enfin le lieu de Psyché rachetée et de la sérénité reconquise par cette divine douteresse.
— Je ne puis tout à fait me rendre, mon Prométhée ; car je ne puis être vous : je ne suis pas le poète ; je ne suis, hélas, que l'ami qui l'écoute en adorant la poésie.
— Cher, encore un pas et quittez-vous : dans ce qui vous retient, dans les liens mêmes de votre tristesse, je vois ce brave cœur impatient, tout ce qui le tente et tout ce qui l'élève. Vous écoutez un chant où vous devez répondre. Toute vie attend son poète et peut le trouver dans l'homme qui aime assez la poésie.
Un jour, peut être, saura-t-on qu'un tel sentiment, en sa dernière profondeur, est la racine commune à toutes les essences de l'art et de l'action. Telle est l'intuition du poète tragique : ce qu'il y a de plus contraire à toute doctrine.
— Tel Orphée, soit qu'il entre dans l'empire des ténèbres, et qu'il rende la lumière de la vie aux pauvres ombres ; soit qu'il souffle avec son chant une âme aux bêtes sauvages et un esprit d'amour à l'instinct : ce chant est contraire en effet à toute doctrine ; mais pas une doctrine ne l'égale.
— Cherchez et vous trouverez, ai-je toujours envie de dire à ceux qui ne savent où se prendre dans l'œuvre de ma poésie. Et bien plus, je crois qu'ils y trouveraient pour eux, et chacun pour soi, l'affirmation que je n'ai pas pour moi-même. Voilà mon sens. Il ne m'arrive jamais de commenter mes pauvres livres. Je m'excuserais de le faire, si je n'étais, cette fois, bien touché de la douceur que vous mettez dans vos regrets plus que dans vos reproches, Harry. Je discerne un don de vous même admirable dans votre mélancolie de ne pouvoir pas vous donner tout entier,
— Quand on a compris Hamlet, Macbeth, Lear, Othello, que reste-t-il du monde, sinon l'œuvre tragique? Œuvres effrayantes, en vérité.
— Or, rien ne sépare ces œuvres effrayantes, qui semblent toute négation et qui sont les sommets du néant, rien ne les divise de Cymheline, de la Douzième Nuit, de la Tempête, qui sont le drame délivré, la tragédie rachetée de la mort. Toute l'horreur du néant y
est encore ; les héros y trempent, ainsi que les actions. Mais déjà cet océan, avec ses profondeurs ténébreuses, est enfermé dans la coupe du rêve ; et la libration de ses marées, que balance le rêve, se soulève à la rencontre d'une riante, d'une éternelle et bienheureuse aurore. Toute l'horreur y pourrait être ; mais la sérénité que je cherche l'a toute purgée. Ma vertu, je ne dis pas ma doctrine, est celle de la divine purgation. 0 récompense céleste, beauté de la pensée humaine quand le sourire l'illumine et que la paix y est faite.
— Je ne puis appeler vérité qu'une certitude éblouissante et rédemptrice, pour tous les hommes et pour toute raison : telle que ni l'erreur, ni la variation, ni la résistance n'y soient possibles, telle enfin qu'elle ne les implique même pas.
— Une telle vérité n'est pas, noble ami. Par contre, il y a des vérités temporaires et diverses qui nous aveuglent : elles foudroient l'esprit et elles nous perdent. Accoutumez-vous à une vérité qui change comme le disque de la lune, avec ses phases de doute. La vérité est poétique, cher Harry. Il nous faut créer la vérité et le salut par dessus l'enfer où nous sommes. Il nous faut créer le paradis, où nous voulons entrer.
0 Psyché, même si ton amour est divin. N'attends rien que de l'homme et rien que de toi-même.
Cet enfer est bien riche : il a la promesse d'une beauté irrésistible. Cet enfer est la vie, mais la vie soumise à la mort. A nous de la délivrer et de lui donner un monde.
La vérité n'est pas triste ; mais elle est mortelle sans l'amour.
— S'il m'était possible de modeler Othello, je pourrais le Conte d'Hiver ; et si j'étais capable du Roi Lear, je le serais de la Tempête, J'aurais désarmé ma négation et je l'aurais comblée sans doute. Le conflit de l'amour et de la mort, tout est là: le moi qui se livre en vam, et le désastre de toute conscience, de tout être, qu'il se donne ou se refuse. Dis-moi, mon Prométhée, comment pacifier dans cette guerre éternelle, que consomme une défaite infaillible, comment pacifier la douleur et la victime ?
— Que tout vous soit spectacle, et votre drame même. Je me suis retiré de l'orage, après avoir déchaîné la tempête. J'ai tout pacifié en le quittant.
Certes, le pacificateur cest le poète.