ARC EN CIEL
Qui donc a vu que la tempête est le temps en passion? Le poète tragique est vainqueur du temps : de toutes ses couronnes, celle-là est la plus belle, j'ai porté le poème jusqu'à la liberté de la musique. Les idées peuvent avoir la vie des héros et le tragique des sentiments. Le cruel servage du rêve est dans le temps. J ai affranchi du temps même la musique. Voilà pourquoi désormais je souris. Je suis dans un amour qui ne dépend plus des moments éphémères. Je suis dans î amour, au-dessus de tout ce qu'on met ou qu'on
flatte de soi même en ce qu'on aime. J'y suis et je m'y plais comme le rayon du crépuscule à la Saint- Jean, sur la prairie, quand il en fait un tapis persan. Ce feu n'a pas de cendres. Je suis parti dans la tempête, et j'ai apaisé le rêve des rêves. Le temps est l'ennemi. Le temps est l'introducteur de la mort, aux quatre masques de saisons. Le temps est le bourreau qui, pour connaître le cœur, le vide et compte toutes les gouttes de sang. Il est la dissipation funeste, qui change le trésor de l'âme en menue mortalité, et qui le dilapide.
Nul ne se sent vieillir qui ne se sente aussi mourir. La conscience fait tout le mal, ici encore. La mortelle conscience de soi, la bête à ruades des docteurs. J'ai été l'homme de toutes les douleurs et de tous les deuils, de toutes les grandeurs et de toutes les misères, l'homme de toutes les joies, qui sont des misères encore par la faute du temps. Qui a porté toute jeunesse en son cœur comme moi, l'homme de la vie? Et regardant par-dessus mon épaule, le jardin de toutes les jeunesses m'apparaît au loin sous la neige comme un immense cimetière. Homme de la vie, homme du drame, délivre-toi, délivrenous du temps. Ne pas s'éveiller du rêve ! Les tous poursuivre en un seul, jusqu'au bout ! Et l'oindre alors d'amour, et l'embellir d'une harmonie surnaturelle, voilà mon silence à présent, et mon oraison.
Jouez, là-bas, pauvres fous à la parade. Battez les instants de l'implacable horloge. Pour moi, je me dérobe au tyran immémorial. Je pense avec amour : donc je prie. Où va ma prière? à quoi? à qui? qu estelle ? Nul ne le saurait dire. Mais le cœur connaît le
terme ineffable : il rend témoignage à la Lumière et à TEsprit, comme la statue de Memnon au Soleil levant sur le désert. Où dressé-je ce cœur, chargé d*un monde maintenant que pèse mon silence? si ailé de la paix ardente qui Tanime? A la puissance qui peut tout, à la volonté sans nom et sans figure qui fait que je rêve, et qui accorde en moi mon rêve et le rêve de la vie. Il faut croire à cette puissance, puisque je la sens : elle est amour et elle est œuvre. C'est dans ma puissance, d'abord, qu'elle se fait sentir. Il faut croire à cette puissance, puisqu'à mesure que je la crée, en retour elle m'est créatrice. Je ne veux pas, je ne veux plus compter le temps. Je ne veux pas perdre la sublime raison dans l'universelle machine. La contemplation du temps est un miroir de folie ; et s'il l'est de sagesse, c'est qu'on a cessé de vivre. 0 tempête, passion du temps, je t'apporte la paix, je t'ai rendu le calme. Cette sérénité est créatrice : elle est œuvre de prière à la fois, et le sourire d'une pensée qui aime.
fl TENDRESSES.
Shakspeare est épris de l'amitié ; mais son amitié est toute pleine d'amour : l'amitié est un amour viril. Il parle de la musique et de l'amitié en amant. Cette ardeur de tendresse est commune aux plus puissants poètes, et d autant plus qu'ils sont plus musiciens. Ils sont toujours amants pour tout ce qu'ils aiment : leur chienne et leur chatte ne s'y trompent pas. En quoi
leur jeunesse dure. Leur première amitié est une passion : elle a tout le feu et les purs élans du premier amour : ils y vont, comme une jeune fille à ses fiançailles. Et Tami qu'ils trouvent, même au tard de la vie, est le premier encore. Voilà qui explique le ton enivré de Shakspeare et de Michel Ange, de Wagner et de quelques autres.
Le drame des Sonnets est celui de la double passion pour la femme et pour lami. Souvent, l'ami paraît plus cher au poète que l'amante elle-même. La faiblesse du poète, aux yeux du monde, vient de ce grand cœur qui l'élève au-dessus de tout amour-propre. Il est trop clair que l 'amour-propre est le climat moyen de presque toutes les amours, qui sont si médiocres. Dans le poète sans amour-propre, le vulgaire appelle complaisance les plus déchirantes complicités de la tendresse. La dame brune des Sonnets est la vraie Cléopâtre ^^\
L'amour la plus sensuelle tourne en exaltation de l'esprit et du cœur. L'ardeur cérébrale fait le fond et le terme de ces passions, où l'âme a tant de part : car enfin ce que l'on nomme l'âme est le lieu des idées et des sentiments : le plan même où se meut toute la vie du poète. L'amitié passionnée est le plus haut degré de la tendresse ; là se contente et se joue l'extrême volupté des esprits qui se rejoignent. Quel grand amant ne cherche pas une telle volupté dans la femme qu'il aime? Je ne vois rien, dans Shakspeare, qui égale sa passion tendre. Si ce n'est dans Othello , Antoine et
(1) Les Sonnets ont été publiés en 1609, au temps d* Antoine et Cléopâtre.
Cléopâtre ou Roméo et Juliette, Tamour selon Shakspeare est une tendresse exaltée, une amitié de toute la créature, bien plus exquise même que violente. Qui cherche la violence meurtrière de l'amour et sa guerre sacrée les trouve chez Racine. Les amoureuses de Shakspeare sont d'adorables amies. On attend d'elles toute sorte de baisers qui enivrent en apaisant, et de douceurs qui ravissent la vie à la brutalité de ce monde. Elles sont pleines de caresses qui rafraîchissent plutôt que d'étreintes qui brûlent ; elles sont la guirlande des roses qui s'enlace à l'ormeau, et plus trempées de rosée que vêtues de flammes. Tout est amitié passionnée dans le Songe, dans Comme il vous plaira, dans Cymheline et la Tempête, La rayonnante Imogène est une amie méconnue, indignée et fidèle. Ophélie est l'amie condamnée. La divine Cordélia est la suprême amie de son père, le vieux Titan banni du ciel de l'affection. Timon, l'ami trompé, tombe dans la folie, parce qu'il est en effet, fou d'amitié. Enfin, Horatio est l'image de l'amitié parfaite.
Vous voici donc, Horatio. Où est la perfection de l'amitié sinon dans cette confidence à demi-mot, où ce qu un homme a de plus noble trouve toujours l'intelligence et l'appui d'une noblesse égale? où les volontés s'épousent dans ce qu'elles ont de plus fort et de meilleur, se tenant par le noyau? Horatio, admirable ami, vous êtes la raison même de ce prince incomparable ; vous êtes la récompense de sa grandeur méconnue et de son destin calomnié ; vous ne doutez, vous,
ni de son cœur ni de sa cruelle sagesse ; ce qui fait perdre le sens à la pauvre Ophélie enrichit le vôtre ; vous croyez à cet Hamlet secret, qui ruine toute foi dans les autres et n'en a point en lui ; vous êtes son témoin contre le monde qui Taccuse, faute de le comprendre, et qui le tient fou, se prenant au jeu de la folie. Vous savez même quelle pensée profonde veille dans sa mélancolie et fait son sublime tourment. Vous ne l'écartez jamais pour le contredire, et vous ne lui parlez que pour servir ses desseins ou lui porter secours. Vous entendez ce qu'il ne veut pas dire, et vous répondez de ce qu'il a dit. Vous ne la flattez pas, mais il se flatte en vous : parce que vous l'aimez, vous lui présentez de lui-même la seule image qu'il accepte ; votre grand cœur loyal lui est garant de sa propre loyauté trop hardie et de ses intentions les plus obscures. Vous êtes son second en étant son égal. Et quand il meurt, ce prince enfin vous lègue son royaume, parfait ami, non pas qu'il soit indigne de régner, mais parce que nul plus que vous n'en est digne : car vous êtes fait pour remplir la tâche de ce monde, et lui pour l'excéder.