‹ Poète tragiqueChapitre 5 sur 43 · MYTHE DE SHAKSPEARE · texte numérisé non relu

MYTHE DE SHAKSPEARE

IL EST lAGO : il n'est donc pas Anglais. Il est Macbeth : il n'est donc pas Florentin. Il est Timon : est-ce que Timon est de Londres ou d'Athènes en Ecosse ? Il est Cléopâtre : il n'est donc pas un homme ; et comme il est Antoine, il n'est pas une femme. 0 absurdité. Pourquoi s'il n'est pas un Ancien, nous rend-il la lumière païenne et une image si vive du génie antique? S'il est l'amant, pourquoi est-il aussi l'amante? Pourquoi l'homme et la femme ensemble, le crime et la vertu, la douceur la plus douce et la pire violence ? Parce qu'il est poète, simplement.

Il a donc été chef de guerre en Ecosse et lieutenant dans les armées de la Sérénissime, reine d'Orient, et fée dans la forêt des Ardennes. Il tue Duncan et il est Duncan tué. Il est à la fois Othello et Desdémone, la victime et le bourreau. Bien plus : il a cent crimes divers sur la conscience et mille résurrections, mille vies opposées. Certes, ce mystère est grand. Et jamais l'érudit ne pourra le connaître : ce mystère est celui du poète ; et le plus poète est le plus Protée.

S'il a quitté Stratford, pour garder les voitures à la porte d'un théâtre, il n'a rien fait qu'un jeune garçon n'ait pu faire, en tout temps, quand il s'est trouvé à vingt ans sur le pavé d'une grande ville, sans un sou, seul et mourant de faim. Molière, né riche, écolier de Sorbonne, camarade des princes, fils de gros bourgeois, a fait pis peut être. Et Villon, et Wagner et tant d'autres quand ils ont commencé de vivre, pendus au sein avare de la misère. J'admire au contraire le jeune homme qui fuit de sa maison et qui, en peu d'années, conquiert la fortune avec un nom. Car enfin son nom est sur ses livres ; et jusqu'à preuve du contraire, ses livres sont ses œuvres. Il a un théâtre, et il y joue. Il a des amis. On l'a vu ; on l'a connu. Ben Jonson le juge ; Héminge et Condell l'aiment et l'admirent. Milton avait dix ans, quand son Shakspeare a quitté la scène du monde. Et Da venant parle de Shakspeare comme d'un homme chéri.

La vie de Shakspeare est inscrite dans ses sonnets et dans ses drames. C'est lui, Shakspeare, qui fait l'unité du monde qu'il a créé. L'air, la lumière, les vapeurs, les fleurs, les parfums, les poisons de ce monde ne sont qu'à lui. Et nul autre que lui ne les respire.

Shakspeare a dû laisser Stratford sans regrets : C*est un lieu pour y naître et non pas pour y vivre, A vingt ans, on part pour vivre, en tous les sens. Il y revient, après avoir conquis la vie, d'une telle conquête, qu'il peut se retirer n'importe où : il la porte avec lui ; la vie de l'univers est son empire. Personne

n'en sait rien sans doute ; et il n'en est qu'un plus absolu souverain. Il rit avec le curé ; il s'entretient avec le maître d'école. Dieu ne fait pas moins avec chaque être vivant. Et comme un dieu, il peut sourire : il passe pour un homme qui a réussi, et qui aurait pu mal tourner. Jadis, quand il a disparu du pays, sa réputation n'était pas trop bonne. Les sages et les importants de l'endroit n'auguraient pas bien de lui. Vieux contes, vieilles histoires : les témoins sont partis pour la métropole souterraine ; les têtes branlantes n'opinent plus. Shakspeare a fait raisonnablement fortune, dans un pauvre métier, farceur, charlatan ou montreur d'ours. Qu'importe? Il a des rentes. On n'en sait pas davantage et on n'a pas besoin d'en savoir plus sur lui.

Il n'est même pas inhabile à gérer son bien. Il a poursuivi en justice, et non sans âpreté, deux ou trois débiteurs de mauvaise foi, lui, le plus clément des hommes, le plus généreux dans ses écrits, le plus magnanime, le plus étranger à tout souci mesquin ; et quelle mesquinerie se compare à l'exigence avare de son droit, à la mise en branle de la justice pour une créance de quatre sous? A cette laideur on reconnaît l'histrion de Stratford, comme Bacon, Stanley et Rutland se font assez connaître aux nobles sentiments dont les drames de Shakspeare sont pleins. Le geai trahit ici son imposture et qu'il a dérobé les plumes de l'aigle : où a-t-on jamais vu un grand seigneur avide d'argent, âpre et dur à traquer un manant insolvable pour une petite dette? Bacon, tout le premier, n'est-il pas un modèle de délicatesse? L'érudition se

doit de prouver que Bacon, déguisé en Shakspeare, a écrit la Tempête, et que Shakspeare, travesti en chancelier concussionnaire, a volé TEtat. Les érudits sont toujours des manœuvres et des compagnons : ils ne sont pas maîtres d'oeuvre ; ils n'en ont jamais les sentiments. Même démocrates, il ne leur semble pas possible qu'un poète, né bourgeois, ait une âme royale et souveraine. Et quoi qu'il leur soit aisé d'avoir cent preuves du contraire, un courtisan pour eux est toujours d'une plus noble essence : il n'est pas seulement de plus haute race : il est, à leurs yeux, naturellement né à une grandeur d'âme et à des raffinements où ils avouent qu'eux-mêmes n'atteignent pas. Que n'ont-ils un peu de cette humilité à l'égard du poète, surtout quand il s'agit, entre tous les poètes, du plus altier, du moins populaire et du plus grand?

Un procès chétif, la mise en branle des recors, ils en font un argument contre Shakspeare et Hamlet ; mais ils n'oseraient contre un ambassadeur ou quelque porte-chandelle du roi. La belle affaire ! Et que sait-on de ce débat? Comment en discerner l'ironie et les intentions de Shakspeare, peut être? Connaît-on ses mobiles? Qui dit s'il n'a pas voulu se moquer de quelque sot important? ou d'un coquin? ou d'un rustre insultant, qui lui a rendu jadis la vie très amère? ou d'une calomnie? d'un roquet ou d'une vipère, comme il en est tant? De toute une vie, il reste trois ou quatre papiers d'affaires : on pourra toujours s'en servir contre un homme divin, si l'on en prend la peine.

Ils s'émerveillent de Shakspeare, qu*on ne sache rien de lui, un si puissant poète, torrent de poésie qui a roulé, fort sagement, trente chefs-d'œuvre. Mais il leur paraît tout naturel qu'un grand seigneur obscur ^^\ ait caché dans les plus profondes ténèbres la gloire, l'orgueil ou seulement la lumière d'avoir porté trente chefs-d'œuvre, comme s'il avait eu honte de toute la poésie. On a du moins les sonnets, les comédies et les drames de Shakspeare, signés de son nom et qui parlent pour lui. Que ne dirait-on pas si un seul de ces ouvrages avait paru sous le nom de Stanley ou de Bacon ?

Tout ce qui semble inexplicable aux érudits dans l'homme de Stratford l'est infiniment plus dans les ombres de poète qu'ils lui opposent. Dans Shakspeare, le génie finit par tout expliquer, et tout s'explique par le génie. Dans Rutland, Stanley et les autres, c'est le génie même qui s'explique le moins. Qu'on en rende compte, ou l'on n'aura rien fait. A qui sait y regarder profondément, sous les apparences même les plus communes ou les plus tranquilles, la vie n'est pas moins rare que les œuvres. Le trait dominant doit être le même ici et là. Si chacun des masques ambitieux qu'on lui découvre aujourd'hui avait eu seulement le quart du génie qu'il fallait au poète pour écrire un de ses drames, quelles autres preuves n'en eût-il pas données? La grandeur, absente de toute leur histoire, y serait partout visible, inscrite à toutes les pages et d'autant plus éclatante qu'ils étaient placés plus haut pour la manifester.

(1) A^e le sont-ils pas tous, au bout du compte, quand ils n'ont rien fait pour qu'on les distingue ?

Pour moi, la retraite de Shakspeare, qui est celle de Prospéro, est le triomphe le plus pur de son génie, et le fait souveram dune âme si puissante. Tout s'entend assez avec Shakspeare de Stratford, poète et directeur de théâtre. Rien n'a plus de sens avec les autres. Shakspeare meurt deux ou trois ans après s'être retiré. Stanley en survit trente a la retraite qu'il eût faite. Et non seulement cette violette de tous les comtes, ce comte entre toutes les violettes a tout dérobé de luimême en tant que poète, au moment où il prodiguait les chefs-d'œuvre : il a gardé le même secret, il s'est enseveli dans le même silence, durant les trente années qu'il dut survivre aux monuments de son esprit. Quel mort vivant est-ce là? Bien pis, non content encore de se survivre, il entend s'effacer de sa propre poussière et se méconnaître à jamais : dix ans après qu'il a scellé ses généreuses lèvres, quand il lui en reste deux fois autant à vivre, on publie le recueil de ses œuvres ; et il redouble d'absence : pas un signe ; pas un souffle : il est clair que ce plus grand des poètes a horreur de son génie. Avec quel acharnement ce mort fait le mort ! Et certes, il peut bien dîner à Chester et souper à Mousecastle : il est diablement plus mort que le cadavre couché dans la terre à Stratford. Un tel faiseur de secrets n'aurait pas vécu pour la plus haute poésie, mais seulement pour mystifier les gens. Or, à quoi bon mystifier les siècles? Ils s'en moquent bien. Jamais d'ailleurs un grand poète ne sera moins poète que mystificateur : l'orgueil en lui, nu ou caché, a d'autres façons de bouffonner : dans l'artiste d'un certain rang,

Tamour du père pour ses œuvres tourne en amour de la gloire. Il l'aime, même en la méprisant. Il la désire, même en la quittant.

Aussi bien, pas une des raisons que Stanley ou un autre pouvait avoir en 1597 de rester secret jusqu'au mystère, n'avait en 1621 la momdre apparence de réalité. Il est fort ridicule à un poète de se cacher ou de donner le change, quand il a pris d'abord le soin de se peindre au naturel, immortellement. La confession des Sonnets ne le cède à aucune autre. Il n'y a que Shakspeare de Stratford qui ait pu se raconter ainsi luimême, poète, acteur, ami et amant, avec tant de grâce et d'amertume, tant de délicatesse et de clarté. Ni un courtisan, ni un homme du monde quel qu'il soit n'aurait été capable de se traiter ainsi. Il y fallait le plus vaste cœur d'homme, qui ne saurait jamais être ni fat de cour ni grand du monde, tout réel, tout poète, sans ombre de vanité.

Dans les Sonnets, le poète, deux fois homme, est du même coup ami souffrant et amant malheureux. Il est trompé par son ami qu'il adore avec la femme qu'il aime. Il souffre la plus profonde et plus large blessure. Or, jamais, pour lui cette double offense n a 1 aspect d'une injure. L'amour-propre n'y est pour rien. Et pour presque rien, le sens égoïste. Le poète s'efface là, comme plus tard dans sa retraite : il y est toujours sans doute, comme dans son œuvre : son amour est toute faite de lui ; mais il ne s'y aime pas. Il fallait un tel et si divin génie pour prendre le parti de l'ami contre l'amant trompé, et même le parti de la femme qui trompe. Il ne cesse pas d'adorer l'ami qui

le vole de son bonheur, et l'amante qui le dépossède à la fois de Tamour et de l'amitié . Que l'on compare, si on l'ose, de si rares sentiments à tout ce qu'on nous raconte de ces masques absurdes, seigneurs, chambellans ou chanceliers, engagés dans les mille intérêts des ambitions communes et des passions vulgaires : la jalousie fait la somme de toutes dans la vanité et l 'amourpropre. Ils sont aussi loin de ces sentiments, qu'ils le furent, dans le reste de leur vie et de leur médiocrité contente, d'avoir jamais fait parler Rosalinde et Prospéro, Cléopâtre ou Hamlet.

Lord de mon amour, dit-il avec suavité, et je ne me lasse pas d'en répéter après lui le doux murmure, qui a les courbes et l'enlacement d'une source.

0 lord de mon amour, tu m'as fait ton vassal

En tissant de si près mon âme à ton mérite.

Il aime pour toujours. Fût-il même jaloux, il est si homme, si tiré de la brutalité première et de l'instinct, qu'en lui l'impardonnable jalousie pardonne. Elle se fait des reproches : il partage les passions des êtres chéris qui tourmentent la sienne : il souffre moins de son amour blessée qu'il ne jouit de leurs amours contentes. Son âme souffrante est si délicieusement sensuelle pour toute la nature qu'elle préfère la félicité de ce qu'elle aime à son propre bonheur ; et elle arrive à s'en faire une espèce de béatitude.

Mes offenseurs chéris, je vous trouve une excuse : Sachant combien je Taime, il te fallait Vaimer ; Elle, cest pour mon bien quelle doit me tromper En se laissant aimer de Vomi qui m'abuse, f

Il raffine sur la passion dans la forme la plus suave et la plus tendre. L'amour d'aimer l'emporte dans son cœur sur l'amour même et tout le plaisir qu'on y peut prendre et l'extrême volupté qu'il y sait mettre : ou plutôt, il l'y prend, il l'y trouve dans une sorte d'enivrement qui passe enfin l'objet, un spasme de l'esprit amoureux, une extase de la caresse spirituelle : si jamais l'intellect d'amour, comme Dante l'appelle, fut dans un homme, il a été dans celui-là. Mais quoi? il fera rire les muletiers et la plupart des femmes : elles parent les origines et ne les oublient pas ; elles en portent le fardeau sous les plumes du paon, toujours prêtes à prendre double charge. Il sera suspect aux disséqueurs de grenouilles, qui savent à quel tissu plus ou moins érectile répond la saine sensualité : dans ces délicatesses, ils soupçonnent la folie ou des muscles infirmes ; ils donneront du précieux, avec pitié, du subtil et du mystique à ce pauvre poète, qui supplée si volontiers aux baisers absents par ce baiser en quatorze vers qu'on nomme un sonnet, une sornette. Les gros mangeurs de viande en appelleront de ces vaines finesses à leur appétit toujours solide. Et ces excès décevants ne seront sans doute compris que de quelques poètes :

Mais cest ma joie : mon ami ne fait quun avec moi-même ;

0 flatteuse douceur ! Faimant, cest moi quelle aime.

Il n'a rien légué qu'un vieux lit à sa vieille femme. Le mauvais homme. Il n'entrera jamais à l'Académie : elle ne pourra même pas lui décerner un prix. Certes,

il a fait pis encore : il Ta plantée là pendant vingt-cinq ans : il n'a pas été bon mari.

Un grand poète n'est presque jamais un bon mari : n'est-ce pas un proverbe? La femme de Sancho n'en doute pas et le déplore amèrement. Juges vertueux, peseurs jurés des bons ménages, que savez-vous de celui-ci? Pourquoi vous tant avancer? Mettriez vous au feu votre chemise de nuit que la femme de Shakspeare fût une bonne femme? Elle était son aînée de sept ou huit ans. Elle était aigre, difficile, acariâtre. Partout, dans Shakspeare, on sent l'horreur de Xanthippe. Ses filles n'étaient peut être pas de lui. Elles signaient leur nom d'une croix? fi, le triste père. Mais des reines n'en savaient guère plus long, en 1550 ; et d'autres parlaient le latin et lisaient le grec. Si Shakspeare n'a pas mieux instruit ses filles, s'il ne s'est pas soucié d'elles, il a eu sans doute ses raisons. Il ne se reconnaissait pas dans ces filles-là, peut-être. Ni Jane, ni Anna, ni Judith, ses vraies filles ont nom Cordélia, Viola et Rosalinde.

La misère des érudits n'est pas petite : ils ne manquent pas de documents, mais d'esprit. Dans le plus grand des poètes, ils n'oublient que la poésie. Il était bien plus difficile à Bacon de parler comme la reine des fées, qu'à Shakspeare de parler comme Bacon. Il était bien plus aisé à notre Will de deviner l'Italie, la France et la cour de Navarre qu'à William Stanley d'entrevoir Hamlet et Prospéro, Falstaff et Caliban. Quand on a découvert la cour d'Obéron et le duché d'Athènes, on n'a que faire d'une clé dans le dos et d un

long séjour à Windsor, pour apprendre le langage des dames et les belles manières. A vrai dire même, il était plus court et plus facile à Shakspeare d'inventer Venise, Chypre, la France et l'Italie que d'y aller. Avec vous, bonnes gens, c'est bien tout le contraire : il vous en coûte moins de voyager en Chine que de la voir, y étant. Mais quoi? et les Anciens? et le passé? Il est pourtant plus facile au poète de rêver l'antiquité que d'y être. Ils diront bientôt que le grand Corneille a traduit Cinna de Sénèque.

Tout bourgeois de Stratford qu'il ait pu naître, oui, Shakspeare connaît les raffinements de la politesse et des mœurs, comme s'il vivait à la cour. Cependant, il connaît mieux encore tous les raffinements de la pensée et du cœur. Il y a moins loin d'un boucher anglais à un lord d'Angleterre, que d'un lord à un divin poète. S'il est le prince des princes dans ses œuvres, Shakspeare est aussi le roi des rois, la vierge des vierges, le bouffon, le soldat ; dans ses drames antiques, il a la voix des titans et des héros. Faut-il être roi, vierge, titan, héros? Ces critiques sans goût n'ont aucune idée de la poésie. Non, il suffit à Shakspeare d'être lui même, le poète à qui rien n'est impossible et Shakspeare en effet.

On lui reproche enfin le dédain de son propre génie. Il s'en va et n'a point de regard pour le monde miraculeux de sa création : il ne s'occupe m de ses écrits publiés, ni des pièces inédites qu'il laisse aux comédiens de sa troupe. S'il en était vraiment l'auteur, ne prendrait-il pas quelque soin de ces chefs-d'œuvre?

Par ce qu'il était devenu Prospère, il ne s*est pas soucié de ses manuscrits. Un dieu ne se soucie plus de sa légende. Il doute de tout plus que de son rêve ; il ne croit plus à rien d'éphémère ; il a tout mis, une fois pour toutes, dans la possession de soi, au sein d'une sérénité suprême. Il ne s'occupe guère du passé ; encore moins de l'opinion. Le moment lui suffit.

D'ailleurs, Shakspeare sans apparent souci de son œuvre, n'y est peut être pas si indifférent. Ses chefsd'œuvre étaient imprimés, pour une bonne part. Il avait laissé le texte de ses drames, manuscrits ou non, à son théâtre. Ses bons amis, les comédiens, veillaient sur un trésor qui les faisait vivre. Qui dira là-dessus avec certitude, si Shakspeare est pour rien dans le sublime in folio d'Héminge et Condell? Cette bible du Nord et des poètes a pu ne pas se faire sans lui. Il ne l'a pas publiée ; mais il n'a peut être pas été sans savoir qu'on dût l'éditer un jour ou l'autre.

Bien plus qu'aux fautes de ce texte, je suis sensible à sa perfection. Le style de Shakspeare, sa langue si rapide et si souple, la grâce de son vers, les ailes de son rhythme touchent l'esprit à l'égal de Sophocle, de Dante et de Racine. En étant plus parfait encore, le seul Racine est aussi aisé que lui. Dans Shakspeare, le travail du poète n'est plus visible ; mais on en admire partout l'effet. Il devait écrire sans ratures, d'une main qui fixe sans heurts et sans retours une pensée longtemps méditée : toutes ses corrections sont faites, quand il prend la plume ; il peine en esprit et non sur le papier.

Ici, le poète paraît bien ce quil est dans le Nord : le véritable artiste.

La poésie est Tart du Nord. Tant le Nord est peu propre, souvent, aux autres arts ; tant le Midi, même poète, Test peu, en général, à l'art de poésie. Les poètes du Midi sont trop faciles. Je le dis de la France même, qui n'est ni le Nord ni le Midi, et propre par là, comme la Grèce uniquement, à tous les arts. Même en France, les vrais artistes en poésie sont du Nord et non du Midi : Villon, Ronsard, Racine, La Fontaine, Victor Hugo, Baudelaire, Mallarmé et Verlaine.

Shakspeare lisait le latin, tant bien que mal : tout le prouve. Il devait le savoir assez pour le sentir et pour t%n goûter le génie, assez peu pour l'écrire. Il s'était fait sans doute la même culture que les esprits prompts et les artistes, qui ont une connaissance si vraie parfois et si vive de ce qu'ils ne savent pas exactement. En quoi ils ressemblent aux femmes les plus intelligentes. D'ailleurs, beaucoup d'artistes et de poètes en sont là, aujourd'hui. Leur fond antique est assez mince. Mais s ils ont l'amour de la chose belle, ils se donnent euxmêmes une culture bien plus étendue que leurs réelles connaissances. Gœthe en est le plus fort et plus rare exemple : il ne connaît proprement à fond ni le grec, ni le français, ni l'anglais, ni l'italien, ni l'arabe, ni le persan : mais il en a une teinture ; et sa magnifique intelligence aidant, il va très loin dans l'illusion qu'il laisse de connaître ce qu'en fait il ne sait pas réellement. Cette sorte d'esprits est le contraire de l'esprit spécial. Ils ne s'attachent pas à une espèce particulière,

et même la spécialité les rebute. Eussent-ils des vues surprenantes en science, ils ne font pas de vrais savants. Léonard de Vinci, à mon sens, il faut le prendre de ce biais pour le bien entendre.

En tout cas, Shakspeare lisait le français de Montaigne. C'est plus qu'il n'en fallait, alors, pour se donner des clartés sur toute l'Europe. Dans un tel esprit, l'imagination accomplit en quelques saisons d'études tout ce que la science n'ébauche même pas dans la tête des érudits au cours de dix siècles. L'imagination d'un grand poète crée son objet, à mesure qu'elle s'y applique. Ainsi voit-il Titania amoureuse dans le bois d'Athènes, et en fait-il sortir Timon. J'ai su des hommes studieux, esprits d'ailleurs moins extraordinaires que médiocres, apprendre quatre et cinq langues en trois ans, et même le persan, la plus difficile de toutes. Et Shakspeare, en six ou sept ans, n'aurait pas appris un peu de latin et de français, les mœurs de Londres et de la cour, voire celles de Paris et de la Navarre? Mœurs peu différentes, en ce temps là, des mœurs communes. Les mémoires de l'époque le prouvent. Même en France, où tout est plus raffiné cent fois, UEstoile sur Henri IV, le Journal d'Héroard sur la cour de Louis XIII font voir que les mœurs populaires et les mœurs des grands ne diffèrent surtout que par l'abondance et le luxe du costume. Les mœurs incomparables et la cour non pareille, dont rien n'approche même aujourd'hui, ni Stanley, ni Norfolk, ni Montmorency, en fût-il encore, c'est la cour de la Douzième Nuit et celle du Songe, que le prince Shakspeare tient sur le Parnasse à midi, et le

soir sur l'Olympe des fées. Voilà des raisons qui n'en seront jamais pour les érudits : où les compulse-t-on ? Dans quelle liasse de quelles archives? à la bonne heure une date dans quelque vieux registre, et sur trois textes douteux trente-six hypothèses. Pour peu qu'il y ait de vieux papiers, il n'importe guère que la vraisemblance n'y soit pas. Heureux logiciens, avec eux tout doit s'expliquer et tout s'explique. S'ils n'en sont point d'accord, rien n'a de sens. On les voit au travail dans les musées : il n'est plus une seule toile illustre qui soit au peintre son auteur : les chefs-d'œuvre appartiennent d'abord aux érudits ; et selon que les historiens de l'art ont décidé qu'on reconnaît un peintre aux qualités et aux imperfections qu'ils lui assignent, son tableau est de lui ou ne l'est pas. Il n'a rien à y voir. Quant à savoir comment ces fameux experts goûtent les formes et les couleurs, ils en donnent la mesure quand ils se mêlent de placer une peinture sur une muraille et bien pis, de la restaurer ou de la vernir : ils la tuent, qui est leur seul moyen de faire croire qu'ils vivent. Ils font avec Shakspeare ce qu'ils ont fait avec Léonard, Watteau, Botticelli et Rembrandt. Dans un poète tout puissant, il n'est qu un détail dont ils ne tiennent jamais compte : la toute puissance de la poésie.

Plaisantes gens ! Ils cherchent si Shakspeare était généreux, de grand cœur, de grande âme, prince entre tous les hommes, à son rang au-dessus du premier et par le sentiment comme par l'intelligence. Mais leur eût il prêté à la petite semaine, le père de Prospéro et du beau duc Thésée est la générosité même, et le sei-

gneur le plus prodigue de ses dons. Il leur parle latin, français, l'antique et le moderne, toutes les langues de l'esprit et des métiers, il leur montre toutes les connaissances, et ils demandent s'il savait lire et s'il fut à l'école.

Le poète est dans ses œuvres bien plus qu'il n'est dans sa peau. Ce qu'on voit de lui, et qui meurt, n'est pas tant ce qu'il est que la part immortelle de sa poésie. En tout, la vie d'un homme ne parle pas de lui aussi clairement que ses poèmes. Ce qu'il est réellement, qu'il est seul à savoir et qu'il dissimule jalousement peut-être, ses livres le révèlent. Quelle juste parole, quand il répond aux reproches : « Faites comme je dis de faire, et non comme je fais. » Plus d'un, et des plus puissants en œuvres, a confessé les faiblesses ou la contradiction de sa vie. La chair est faible, non l'esprit.

Stendhal a beau passer pour un diseur de bons mots pareil à beaucoup d'autres, ou pour Sir Fiasco esquire, Clelia, Madame de Rénal, dix autres femmes incomparables protestent quel inimitable amant il était et quel poète de l'amour. Cinq ou six tragédies sont là pour nous montrer dans Corneille, petit avocat de Rouen, un empereur de Rome, porte-loi et portesceptre. Quand on trouverait contre le caractère de Shakspeare mille calomnies d'auteurs, mille anecdotes, mille témoins qu'on n'a point découverts dans la poussière des archives et qu'on n'en tirera sans doute point, qu'en resterait-il? Est-il un auteur sur cent qui ne soit pas un faux témoin sur un poète qu'il envie ou qu'il déteste? trois fois sur quatre, les anecdotes ne sont-elles

pas les fumées du feu le plus bas? Ignore-t-on que la

plupart des gens ne voient qu'eux mêmes dans tout

ce quils regardent, et que leur sincérité est une naturelle

calomnie? Clair comme le soleil de juin, Shakspeare

n'en demeure pas moins dans ses vers le plus noble, le

plus tendre et le plus grand des hommes.

Presque seul entre les poètes, il donne le

sentiment tout droit d'une intelligence

universelle, telle qu'on la rencontre aussi dans

Léonard de Vinci et dans Goethe ; mais combien

plus poète, plus varié et plus musicien. Quelle que

soit l'apparence du contraire,

les œuvres sont le portrait

le plus fidèle de l'artiste :

elles le rendent authentique

et le certifient.

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