MONDE
fl ROMEO ET LA PRIMEVERE.
ROMÉO vient d'avoir vingt ans, et Juliette n'en a guère plus de treize et demi, quatorze peutêtre. Sveltes l'un et l'autre, encore maigres et vifs, une chair fine sur de petits os : les yeux brûlants, l'air ardent et mélancolique, le pas léger, prêts à bondir; pâles tous les deux : elle, le teint un peu jaune : lui, plus blanc : les deux petits fauves d'amour se rencontrent, un soir, au jardin, comme deux jeunes chats se cherchent sur la muraille et s'appellent au clair de lune. Mais toute l'âme est de la partie : l'âme, qui est la fleur de la forêt humaine, et l'enivrant parfum de toute volupté. Et moms la fleur, la forêt ne nous est rien ; moins le parfum, il n'est pas d'ivresse.
Un seul sentiment, une seule pensée ; un seul mouvement, une seule action, une seule vie, quel bel âge pour croire et pour aimer.
Bien aimer, c'est aimer follement.
Les amants de vingt ans sont les plus parfaits philo-
sophes du monde : ils sont logiciens absolus, et métaphysiques comme la théologie en personne, sans le moindre retour sur l'objet, sur le monde ni sur euxmêmes : ils se créent, sans le savoir, avec tout le reste, à mesure qu'ils sont, et tout ce qu'ils sont. Car être, c'est aimer.
Ils sont amants, et tout leur univers. Ils sont la monade parfaite. Leur amour est l'être même ; ils y sont au dedans, et totalement pris en leur double soimême dont la moitié ne connaît sa perfection que par la joie qu'elle prend à connaître l'autre. Ils ne voient rien de plus, et il ne faut rien de plus. Ils sont à la fois l'événement et la fatalité pour eux-mêmes, tout le réel et tout le destin.
Les amants passionnés, qui n'ont pas vingt ans, sont sacrés comme les grands chats en amour. Ils vont même au delà : parce qu'en eux la conscience est chatte, et l'esprit même est chat. Enfin, leur folie ne dure pas qu'une semaine.
C'est pourquoi, voués à ne se point trahir, dupes de leur propre perfection, la passion des jeunes amants tend invinciblement à la mort, ou au mariage, qui est la mort fardée, si l'on veut, la vie au sépulcre blanchi.
Adorable Shakspeare.
Et pourquoi le plus adorable des poètes ? Parce qu'il adore le plus l'amour.
As y ou like it semble l'œuvre d'un dieu déesse. Psyché sans doute. Dans Shakspeare, il y a une jeune femme, qui aurait toute la poésie pour langage et tout
le génie du monde. Comme il vous plaira est bien la forêt d'amour.
Tous les arbres, qui sont des amants, parlent d'amour. Le vent les fait murmurer d'amour, à tout instant ; et sur leurs lèvres, les mots d'amour sont comme les feuilles qui tremblent et se caressent. La lumière est tendresse et la brise désir. Faune et douloureux, profond comme l'ombre des mystérieuses retraites, plein de péchés et pourtant d'une inaltérable innocence, il sort de cette forêt, notre Sylvain de tout amour, Verlaine.
On ne conçoit de vrais amants qu'à vingt ans. Vrais amants, vrais fidèles.
Des enfants égoïstes, enivrés d'eux-mêmes, et qui se dévorent : une saison de printemps. Et, selon la nature, qui sait si le plus égoïste n'est pas le plus amant?
Ils ignorent tout de l'amour, et du drame sans merci qu'il joue dans la conscience. L'univers de la passion, à la Tristan, leur reste inconnu : si riche en désespoir, qu'il lui faut d'abord nier le temps, la passion laboure en nous, uniquement, les friches de la mort. Le grand amour, drame de la conscience, est presque le contraire de l'amour véritable, selon la nature. Le grand amour veut des hommes ; et pour l'amour véritable, il faut des enfants.
Il ne pense qu'à lui, en elle.
Elle ne pense qu'à elle, en lui.
C'est en elle qu'il a tout son bonheur. Elle n'a tout le sien qu'en lui.
Chacun d'eux prend tout de l'autre, en se donnant ; et c'est pour se recevoir soi-même. Où tout est retour, rien ne se réserve. Voilà l'amour tel que le veut la nature : ni sacrifice, ni rêve, ni surtout conscience.
Les femmes n'ont guère le choix qu'entre deux sortes d'amants : ceux qu'elles aiment, et qui ne sont pas dignes d'être aimés ; ceux qu'elles n'aiment pas, et qui sont dignes qu'on les aime.
La plupart des hommes ne se soucient point de choisir entre les femmes, et ils ne souffrent pas de se tromper : car, plus ou moins, tout leur est bon.
Quelques hommes seulement ne peuvent se consoler de l'erreur fatale, où l'amour les entraîne : elle les désespère à la mesure où ils aiment l'amour, et s'en font une merveilleuse idée. Pour ceux-là, en vérité, les femmes ne sont pas de deux sortes ni de trois : ils n'ont jamais le choix.
Le poète sourit à cette délicieuse misère.
Les femmes nous ont corrompus à ce point, que nous rêvons d'être aimés, comme elles. Nous tombons dans cette indigne faiblesse.
Désir d'être aimé ! la folie n'en est pas moindre que l'injustice.
Qui mérite qu'on l'aime, comme les femmes veulent être aimées? Il faut leur donner toute sa vie en pâture, pour être juste. Elles donnent bien la leur à ce qu'elles croient.
Le désir d'être aimé est un rêve de parasite.
Fait pour la mort, et tout plein de mort ; pétri de péché, de malheur et de misère égoïste; présent où il
est, pour un jour ou deux à peine ; encore plus vain que méchant, encore plus misérable qu*éphémère ; cet être d'un instant veut qu'on Taime, et qu'on Taime uniquement II n'a pas plus la vie qu'un rayon sur l'eau, qu'un souffle efface ; et il voudrait qu'on vécût pour lui. Il est imparfait comme une dent malade ; il est trompeur comme une erreur ; il est la dupe fatale, qui ne dupe pas moins qu'elle n'est dupée, et il exige la foi d'une amour parfaite. L'injustice de ce désir en passe-t-elle la démence, ou la démence 1 inique présomption ?
Tu ne me demandes que la vie.
Et tu me donnes la tienne, en échange.
Tu ne me demanderais pas la vie, si tu l'avais, pourtant.
Désir d'être aimé, force de la femme et faiblesse de l'homme.
L'homme le plus homme, disait le poète, est celui qui aime le plus. Et le héros, celui qui attend le moins de retour.
Dieu, le Tout Amour, est le soleil de la solitude. Elle est mâle et créatrice, la puissance qui aime chaque chose vivante autant qu'elle peut s'aimer elle-même, et ainsi qui la crée en l'aimant. Celle-là est le Soleil d'Amour.
Tout objet est femelle, en ce qu'il aspire à la vie : il désire l'amour. Il ne se connaît, il n'est enfin que si on l'aime.
Sur ce modèle, l'artiste cherche Dieu et l'approche.
Les grands artistes sont ainsi les saints de Dieu, à leur façon : ils lui avoisinent toute la nature ; ils la lui restituent et la lui concilient. Nul plus que Shakspeare.
Tout donner, et ne rien avoir. L'amour de l'artiste abonde en clartés sur l'amour divin. Adieu, brûlant Roméo,
0 toi qui pus aimer V amour plus que la vie !
Tu vas être éclairé, profondément, sur le songe de ta vie, ce trait de feu dans l'éternel espace.