REGARD SUR LA PRAIRIE
Mary Ardens Forest.
Il rentre au village, avec un sourire d'enfant sage, qui sait comment sa mère l'a fait ; qui se rappelle, fibre à fibre, tout ce qu'elle ignore elle-même, la nuit des entrailles, les mystères de la forme et de la croissance, la venue au jour, le détachement de la racine et cette ferme montée vers le ciel qu'on appelle un homme, le pas d'autant plus solide sur le sol que le front est plus haut levé.
Il regarde le paysage de sa naissance. Stratford, est-ce une ville? Moins la capitale de l'empire, tout est village.
Warwick quitte l'orient de l'Angleterre et tourne le dos, haussant un peu l'épaule, à la mer du Nord. Tout est atlantique, ici. Tout va vers l'Avon et la mer d'Irlande.
Voici la svelte église au bord de l'eau, dans les
ormes et le lierre. La tour carrée la coiffe, avec le hennin du clocher pointu.
Avon, la rivière au doux nom, qui est Aven tout de même en Bretagne, coule si calmement entre les ormes ! L'eau verte et rose, à la fin du jour, mire les longues ogives et les fenêtres en fer de lance. Vont et viennent, glissantes balancelles de neige, les cygnes tranquilles : ils y étaient, ils y sont encore.
Au loin, sur les calmes collines, la forêt maternelle, celle qu'il a toujours rêvée pour fuir le monde. Shakspeare a eu une charmante mère, morte très tôt, fine, noble, spirituelle, aux belles manières, d'une famille courtoise, qui a vécu près des seigneurs. Arden est le beau nom de sa mère, comme celui de la forêt.
Il aime cette contrée paisible, pleme de chênes, de houx, de saules et d'ormaies. Les allées d'ormes sont un temple de rêverie. Entre tous les arbres, les ormes sont plaisants au cœur des fées, comme les houx aux lutins et aux elfes. Les fées sont les amies des ormes, pour leur large silence, riche d oiseaux à l'aurore, pour leur ombre ronde ensuite et leur douceur. Bonté des ormes, paysanne, fidèle et sans apprêt : ils savent garder un secret, et bercer des larmes.
Et la prairie exquise, quand elle mène aux bois, par un sentier de fleurs naïves : fleur des pois et marjolaine, violette et jonquille, les fraîches petites femmes qui dansent à la lune avec Puck et les malins Korrigans.
Il connaît ce banc de gazon, plus précieux que le trône du Grand Mongol dans la capitale des Indes, et que la chaire du Prêtre Jean : ce banc de gazon que
caresse la brise, tout embaumée d'avoir d'abord baisé les dernières violettes et les premières roses.
Le chaume scintille au soleil du soir. Et les fenêtres, ce jeu de petits carreaux bien sertis dans le plomb qui brille, font un vitrail de rubis, de topaze et de béryl, au souverain soleil qui visite l'heure préférée. Et les enfants de chœur, les plus innocents qui sonnent de la clochette dans l'église de la nature, les alouettes gaies, avant de se coucher, font tinter leurs grelots de verre.
fl PAYSAGE DU POÈTE,
Les lignes sublimes de l'horizon règlent la violence de l'océan et lui imposent une mesure. La grandeur trouve ainsi son ordre en elle-même. Ainsi le drame atteint à la sérénité dans la perfection de l'horreur tragique. La plénitude est la mesure des mesures. Le Caucase n'est pas un lieu pour s'asseoir ni pour parler. Prométhée sur sa montagne ne fait pourtant rien et ne dit rien qui ne soit à son échelle, celle du Titan. Le Cyclope, lui, avec son œil unique et ridicule, n a point d'harmonie, et dès que l'homme Ulysse se dresse contre lui, il titube.
Tout est vaste dans mon poète, comme ici, dans la sainte Bretagne, et d'une énorme antiquité. L immense étendue dans le temps multiplie 1 espace et son immensité.
L'infini est terrible. Mais en tout il nous fait conce-
voir l'absolu. Une illusion nous donne le sens de l'autre. La grandeur pense par limites. Quel sentiment aurionsnous de la perfection, sans ce désir pour la Chimère, que rien n'assouvit? Plus le cœur se sent imparfait, plus il est insatiable de perfection.
Dans son tumulte de rocs formidables, de marées, de landes et de déserts, le paysage s'ordonne avec calme. La tempête est un désert qui bondit ; mais sa rumeur sauvage tend vers un chant. Il faut savoir accorder l'instrument redoutable, et en tirer la mélodie.
Le paysage passionné, que la violence soulève, accepte sa propre loi comme une chevauchée céleste, dans un combat des dieux : les chevaux ont le mors et la bride, même s'ils se cabrent ; les dieux ne seront pas désarçonnés ; même blessés, ils ne mourront pas, et n'en seront que plus divins sous les baudriers pourpres de leurs blessures, parce qu'ils ont la vie et la force immortelle des dieux. Pour les dieux, il n'est pas de chaos.
Tant pis pour qui se laisse faire par le chaos. Les puissantes proportions sont les plus belles à qui les règle avec une égale puissance. « Démesure n'est pas prouesse », dit-on à Tristan, sagement. Mais la grande âme de Tristan peut répondre : « Prouesse est de faire beaucoup et de pouvoir plus que vous. » C'est l'avis d Iseult en tout cas. La mesure est dans les moyens : la prouesse est dans l'âme. C'est toujours la puissance qui manque le plus. Le plus parfait reliquaire n est pourtant pas une cathédrale, m Reims, ni Chartres.
Le classique est un esprit, et non un sentiment : c'est pourquoi on peut toujours renouveler le classique, et tout y entre. La raison bien conduite se retrouve toujours : elle est en tout temps semblable à elle-même, dans ses principes. Elle est la terre, qui porte moisson du grain qu'on lui confie. Mais le sentiment est la semence qui renouvelle toutes les nourritures et toutes les récoltes, tous les goûts aussi. Là où l'églantine sauvage a pauvrement fleuri, trois pétales sur les épines d'une haie, le génie de la semence fera jaillir les roses d'Ispahan ; la haie même sera jardins et roseraie. Rien ne s'enrichit que par le sentiment ; et il ne cesse pas de s'enrichir, à mesure que la conscience de l'homme se fait plus généreuse, plus charitable à toute vie, plus profonde et plus vaste.
Dans notre classique, il nous faut admettre la forêt du moyen âge, et les mondes inconnus du Nord et de l'Asie. Le sentiment chrétien et le sentiment universel du genre humain, voilà ce qui renouvelle parmi nous le classique du XVI I^ siècle ; comme celui-ci a renouvelé par le sentiment catholique le classique des Anciens.
Le ciel fait l'ordre sur la mer : et sur la mer même en furie, un ordre souverain : le ciel de la pensée qui, pour moi, quel qu'il soit, comme l'autre est toujours calme. Les plus noirs orages ne font que passer. Les nuées sont un voile mal noué, mal tendu, que le vent déchire. Là-dessous, le champ libre à jamais, la lumière, les étoiles, l'immensité sereine, l'œil calme, le ciel calme.
fl MONDE.
His maJness is poor Hamlet's enemy.
Partout, rextrême douceur et Textrême violence. Mais la violence n'est pas la plus forte. La terreur n'est rien près de la pitié. Et peut-être la terreur n'estelle que le moyen de la pitié, la brutale accoucheuse d'un saint enfantement.
Partout, l'amour et les ténèbres. Mais un rayon d'amour justifie toute la vie, et lui seul. Et je ne dis pas l'amour heureux, ni la pitié qui triomphe, ni la lumière victorieuse ; mais l'amour vaincu, la pitié victime, et la lumière qui meurt. Il faut que ces formes divines baignent dans la souffrance, pour avoir toute leur beauté ; et nous ne les connaîtrions pas aussi belles qu'elles sont, si elles n'étaient douloureuses.
Et partout la folie.
Tout le monde est fou dans Shakspeare. Quelle juste vue de l'homme. Le sage, qui pense les hommes et la vie, n'en juge pas autrement, et conclut à l'universelle folie. Il n'omet pas la sienne, ou n'est sage qu'à demi. Sachant que tout est rêve, le plus durable délire est de prendre pour la réalité ce rêve, qui s'agite dans les langes du temps.
Fous, tous sont fous, fous joyeux et fous tristes ; fous charmants et fous sinistres, fous délicieux et fous atroces, fous cruels et méchants. Quant aux fous raisonnables, ils sont capables de tout.
Il n'est de sagesse qu'à la folie exquise : amour est
son nom. L'amour heureux est la parfaite et tendre folie. Et à l'en croire, le poète, cet amour n'est que dans les enfants.
L'amour est toujours malheureux dans les hommes. Dès qu'il est moindrement conscience, l'amour est passion. Il est délire. La douleur furieuse est sa réflexion. Libre, il se dévore. Contrarié, il tue. Au cœur du monde, le divin poète sait bien que la passion est un mal mortel : il en veut à la vie qui à la passion jamais ne pardonne. La passion et la mort sont les sœurs Dioscures, qui se cherchent sans cesse.
Des fous et des condamnés à mort se pressent dans une prison fleurie par la nature, aux allées qui se croisent, avec maints vergers pour tromper la soif, et maintes vues qui enchantent l'esprit : les uns se hâtent ; les autres se promènent. Prison toutefois ; et le cercle est fermé.
Les fous et les condamnés vont et viennent, chacun à son pas, qu'il appelle sa liberté. Sans savoir où ils sont, pas un qui ne se croie chez soi ; et tous sont murés. Ils tournent en rond dans cette sphère ; et concentriques à leur néant, en chacun de leurs pas, ils croient tracer chacun sa route ; et ils se la disputent, ils sont jaloux comme si la folie avait son ivresse. Ils se moquent les uns des autres ; ils se jugent, ils se battent, ils s'envient ; et même ils s'aiment. Ils sortent d'un fossé inconnu, où nul chemin jamais ne les ramène : et ils vont à une fosse jumelle, que l'ombre tient cachée, d'où rien ne les éloigne, quoi qu'ils fassent, et que chaque
instant rapproche, où qu'ils soient, où qu'ils veuillent être. Et le second cercle, autour des captifs, double exactement le premier, à une distance de sept pieds. Il y aurait peut être de quoi rire, si celui qui rit, lui aussi, n'était pas à la chaîne.
Dans la tendre folie des amants qui ont encore le bonheur de l'enfance, âge sans réflexion, innocence sans yeux, tout est pareil pourtant à la terrible aventure des passions les plus tragiques. La conscience de la fatalité, seule, manque. Il n'est pas de plus profonde différence entre la comédie et la tragédie. De la comédie la plus vraie, on n est pas complice. On est dans le jeu, sur la scène de la tragédie : tantôt avec l'homme, tantôt avec le destin, on y va de sa mise.
En tout homme qui pense, qui veut et qui sait, les effets de la passion sont la douleur et la mort. C'est la joie et les baisers dans les jeunes amants, ces enfants. En meurent-ils? Même alors, il leur arrive de mourir plutôt que de souffrir. Ainsi Juliette et son pèlerin de caresses : ce n'est pas d'eux-mêmes qu'ils souffrent et qu'ils meurent : il faut que le monde entier s'en mêle, leurs familles, leur ville, la politique, les lois, la folie des siècles, la folie des événements, toutes sortes d'erreurs fatales et de hasards affreux : bref, la haine du destin.
Le royaume d'amour est donc plein de folie, comme les autres. Ceux qui aiment ne sont pas aimés. Ceux qui sont aimés n'aiment pas qui les aime. La jalousie, qui est le délire du fiel, gouverne toutes les amours,
à peine formées. La jalousie, cette bêtise furieuse, paraît irrésistible : elle est la lourdeur de la bête, le cri de l'espèce, laveuglement égoïste ; et qui fouille en elle, trouve toujours, à l'oignon malade du moi, une racine d'envie.
Or, la haine est la respiration de l'envie. Ainsi la haine empoisonne presque toutes les amours, et les rend tragiques. Shakspeare ne donne pas d'autre ressort aux drames de la passion. Quand la haine de l'homme n'est pas la cause de la douleur et de la mort, c'est la haine encore plus cruelle du destin qui entraîne la catastrophe.
Othello, Conte d'Hiver, Cymbeline, Troïlus, Antoine et Cléopâtre, Jules César même, tous ces drames de la jalousie sont mus par l'envie et la haine, dans l'aveuglement naturel de la passion.
Caliban est la haine de la matière contre l'esprit, et l'envie du fumier vital pour la fleur humaine. Timon est l'amour parfait en sa générosité parfaite, que la déception de la vie illumine et change en haine absolue : tout clairvoyant, il finit dans la folie furieuse, miroir de la furieuse sagesse. Qu'est-ce, enfin, que 1 ambition de l'orgueil sinon les fatalités de l'envie, avec sa suite de crimes nécessaires? Voici Richard III, ce tigre, et Macbeth, ce lion qui a la gangrène. Allons, allons, il n'y a pas moyen de croire à la raison, ni en soi, ni dans les autres. Tout au plus, quand on a la force de se percer le cœur, peut-on faire de ce sang qui délire une boisson d'amour, le lait de la tendresse humaine. Mais quoi, sans illusion.
Je pourrai vivre dans une coque de noix Et me croire le roi de V espace infini. N'était que jai de mauvais rêves : Je me vois. Ici, est-ce que je double Hamlet? Soit.