‹ Poète tragiqueChapitre 8 sur 43 · DRAME ET POÉSIE · texte numérisé non relu

DRAME ET POÉSIE

IL n'est pas nécessaire d'avoir la preuve que Shakspeare savait le français et le latin, qu'il lisait un peu les Anciens, les poètes de l'Italie et de la France; qu'il avait Montaigne pour livre de chevet ; qu'il n'ignorait rien de ce qu'on pouvait connaître de son temps, pas plus l'histoire que la musique, et pas plus les peuples que les forêts et les plantes. Moins érudit que Dante ou Goethe sans doute ; mais instruit de tout, à la façon de Molière et de Stendhal. Le fruit de la vie tient tout entier dans sa main ; et sans le meurtrir il va jusqu'à l'amande.

Il n'était docteur en rien, mais il avait de tout une teinture et des clartés si pénétrantes qu'elles sont la plus rare des connaissances. Il savait ce qu'il faut pour deviner le reste. D'un mot, il était toujours poète; et quel poète !

Le don n'est pas grand 'chose sans l'usage du don. Il faut renoncer à ces proverbes flatteurs pour l'opinion commune qu'un homme de génie est formé par la seule nature, et qu'il en naît aussi aisément qu'un chêne. Et d'abord, combien de hasards heureux, combien de

conditions fatales pour qu'un grand arbre dure et prospère, pour qu'il s'élève au-dessus des autres, pour qu'il règne en toute grandeur et toute majesté? Un poète sublime est une forêt qui se cultive elle-même et qui trouve son ordre, pour pousser jusqu'à la cime un chêne unique.

Tout vrai poète est un grand aristocrate. L'esprit est l'aristocratie de la matière. La nature ne tend qu'à créer des princes. La cité n'a sa belle raison d'être que si elle se donne une élite et s'y tient.

Dans le génie qui laisse des œuvres pour tous les siècles, il n'y a pas moins d'étude que d'intuition. Pas moins d'instinct que de sagesse. La plus belle rose ne sort pas toute seule de l'églantine : la culture a tout fait pour elle, cette forme ravissante et si variée, la gamme des couleurs et le suave enivrement des parfums. Au prix d'une rose merveilleuse, que le travail des siècles a seul obtenue, l'églantine est à peine une fleur. La chanson populaire est l'églantine de la musique. Les bardes de tout poil ne sont que les églantines de la poésie et fort souvent les gratte-culs.

L'action est primitive ou populaire ; l'art ne l'est point. L'objet de beauté nous importe, et non les origines. Dans le domaine de l'esprit, la culture est une nature seconde. La nature et le don ne sont que pour moitié dans la poésie. Il n'est œuvre d'art qui ne révèle à la longue un grand travail d'artiste. Que de choix, ici, d'efforts et de réflexion !

Homère n'est pas du tout un aveugle bien doué, qui se met à chanter sur les routes. On sait à présent

iç

qu'il est à peine moins rare et moins raffiné que Virgile. L'abandon que Ton fait des chefs-d'œuvre au génie populaire est la plus vaine des idées romantiques. Elle va de pair avec l'idée d'égalité entre tous les hommes, quand ils sont tous inégaux au contraire, étant tous différents, et peut-être même ne sont-ils pas si égaux en droits qu'on le veut dire : car ils ne le sont même pas dans la souffrance : la qualité jette des abîmes entre les fils de la même mère. Croire le contraire et l'enseigner, c'est flagorner Caliban.

Dans le paysan Inaudi, on a vu le don du calcul poussé jusqu'à l'absurde : sans avoir rien appris, il extrait les racines cubiques et fait instantanément les opérations les plus difficiles sur des nombres de trente chiffres ; mais il opère en automate, et bien loin d'être Pascal, il n'est que sa machine arithmétique. Juristes et prêcheurs, les moralistes de V^aucanson pullulent ainsi aux Etats-Unis.

Jamais jeune homme, si vive fût son imagination, n'est passé d'un seul coup, ni même au second, de l'outil ou de la charrue à la grande poésie. Une chanson, si gente hirondelle soit-elle, ne fait pas le poème du printemps. Femme ou enfant, on est dans la poésie ; mais on n'est pas poète. Le poète n'est pas le merle sur la branche ; le poète est celui qui chante le chant du merle et le chant de la branche, et qui sait ce qu'il fait. On naît poète, soit. Pourtant, on ne l'est qu'à trente ou quarante ans, si on doit l'être. Il faut un homme pour faire un poète : la vie crée le poème, à la condition d'être possédée par l'esprit.

En un sens, Tétude, la volonté et la vertu suprême de connaître forment dans le poète un don supérieur au don même. L'un porte l'autre . Le génie qui contemple est le dernier mot du génie qui calcule et qui sait. Il faut donc savoir et posséder son art, pour être grand artiste. La nature fournit la matière ; mais la forme est de l'homme maître de soi, c'est-à-dire de l'esprit.

Là, on finit par comprendre que le style est le don magique : celui de la culture. Il signe dans l'homme la nature et le don, l'instinct et l'étude, enfin, la qualité unique, ce qui n'est qu'à un seul dans ce qui est commun à tous. Le don souverain est d'être une personne. Qui la sera, si le moi ne s'ajoute à la nature, pour la refaire en quelque sorte, pour l'élever à la conscience et à la beauté? Le chef-d'œuvre n'est pas un enfant trouvé ni un rustre sans lettres. Le grand artiste est un aristocrate. Voilà ce qui le sépare presque toujours du public et de son temps.

Vates, mot magique. Vates : pour moi, c'est celui qui annonce et qui fait ce qui doit être. Dans vates, n'y a-t-il pas l'homme du fatum? Le chant est la parole fatidique, et ne l'est point par hasard ^^\

fl UT VITA POESIS.

Si Shakspeare est le plus grand des tragiques, c est qu'il est de bien loin le plus grand des poètes. Il imagine

(]) Qu'en pensent les philologues ? Cependant, du V à TF, la substitution est de règle ; Vâ-tts, Fâ-ium, Fâ-ri.

dans la beauté, et dans la beauté il crée toujours. La beauté est la réalité même.

La grandeur du théâtre est d'incarner le rêve. Sur la scène, la réalité commune s'élève à la réalité de la poésie. L'homme commun finit par croire à l'homme plus réel dont il n'est que l'ombre. Une condition est nécessaire : que ce monde-ci se reconnaisse toujours dans le monde plus beau qu'on lui découvre. La vérité des caractères est la racine de toute vie idéale. La vérité des actions importe beaucoup moins. Au théâtre, le faux sentiment éteint toute poésie, si brillante parûtelle. Le spectateur est un homme que le poète tragique fait entrer dans la vie éternelle, qui est pareille à l'autre, mais plus libre, plus forte, d'une puissance et d'une plénitude infinie. Ce plaisir est divin. Comme tout ce qui compte dans l'homme, il est un don de la force offert par la grâce. Ainsi le théâtre est le lieu de la plus haute poésie.

Tout ce qui fait les plus belles œuvres de la poésie peut entrer dans le drame. Il s'y ajoute deux vertus sublimes : la contemplation sereine des objets représentés, qui est la plus rare beauté du spectacle. Et la mise en action de toutes les idées.

Le grand tragique est un démiurge. Son esprit plane au-dessus des eaux et des visions, au-dessus des actions et des objets. Il est passion pour créer, et contemplation pour donner la forme aux objets de sa création. S'il n'a créé le monde, il en ordonne la matière : il en est 1 architecte.

Seuls les Grecs, Racine, Corneille et Ibsen furent

ainsi. Et par dessus tous, Molière et Shakspeare. Le drame poétique de notre temps est un avorton : au mieux, il n*est que lyrique. La poésie ne réussit pas à le sauver : elle est vaincue par la fausseté des caractères et la servitude sentencieuse des poètes : toutes les tragédies ne sont que des opéras sans musique, ou des plaidoyers.

Molière a nom le Contemplateur, même parmi les hommes de son siècle. Shakspeare a nom le Créateur.

Le théâtre est le lieu le plus diffamé de la ville, et le plus profané par ceux qui le hantent. Comédie ou tragédie, pourtant, le drame peut être le plus beau des poèmes. Il suit, en général, le sort de la poésie, tantôt plus lyrique, tantôt plus rationnel comme elle ; tantôt plus près de la statuaire, tantôt plus près de la musique. Pour la forme le drame sera, sans doute, à lavenir, une vivante symphonie de sentiments et d'idées. Depuis Wagner, tous les poètes ont écrit des tragédies à la façon de Bayreuth : ils en sont possédés. Mais il y manque la symphonie du puissant musicien. Wagner a stérilisé la tragédie plus que la musique.

Le drame grec est un bas-relief de proportions surhumaines, animé par le chant lyrique. Il est tout modelé dans la grandeur épique. Il est linéaire et tendu sur Thorizon. Il n'a point de plans. Il est placé dans la lumière à mi-chemin de l'Olympe, comme les héros qui sont les novices des dieux.

La tragédie française est le plus haut effort de 1 intelligence sociale et politique. Elle est toute plongée dans la connaissance des hommes en société, dans les

conflits de la passion et de la morale. Quoi qu'il semble, Ibsen, ce Corneille luthérien et bourgeois, non moins normand que Tillustre avocat de Rouen, s'en rapproche le plus.

Toutes les poésies en une seule, et toutes comme des visions dans le rêve de la vie, voilà Shakspeare. Avec lui, plus on vit, plus Ton contemple ; et plus on est dans la passion, plus on se sent libre. C'est pourquoi une Immense émotion intellectuelle emporte toute son œuvre : elle en fait une féerie de l'esprit. Elle est une musique, dans le sens où la musique est une harmonie, un chant qui délivre, où les idées, les passions, les caractères, tout se manifeste par la plénitude ou l'ardeur de l'émotion belle, et s'accomplit dans l'émotion.

Molière, qui est si fort, le plus voisin de Shakspeare et le plus différent, n'entre jamais dans la caverne de Platon. Molière est sans aucune féerie. A mon sens, Molière est le poète de Splnosa. Il est sans doute le plus libre des hommes : il l'est même de l'émotion ; et du rêve, plus encore. De toutes les énigmes, celle du monde l'occupe le moins ; s'il en prend jamais souci, on ne peut le savoir. D'ailleurs, bien que Goethe force la note, il a raison de discerner le tragique dans le rire de Molière. Le mot de Beaumarchais semble avoir été dit pour lui : « Je ris des actions humaines pour n'avoir pas à en pleurer. « La saveur inimitable de Molière est cette amertume profonde, et si loin cachée, cette sorte de raillerie que lui inspirent la vie et les hommes, dans 1 extrême amour qu'on lui sent de la vie et l'étonnante curiosité qu'il y apporte. Tant de raillerie

ne va pas sans mépris. Il perce tous les intérêts et toutes les fictions de l'amour propre. Il est sans illusion ; et non seulement cette vue du monde ne le désole pas, mais il peut s'y tenir. Molière s'efface et laisse parler la nature. Comme il est lui-même dans la nature et une de ses plus puissantes formes, il parle aussi pour son propre compte, mais jamais en son nom. A l'origine, Molière et Stendhal ont la même philosophie. Stendhal a été hanté de Molière : jeune homme et pendant dix ans, il a médité d'être le poète comique, pour donner à son siècle un autre Tartufe et un nouveau Misanthrope.

Le poète est en confidence étroite avec le destin mais le poète tragique bien plus que les autres.

Rien n'est si réel que la poésie.

Le rêve est le monde du poème ; mais le rêve a toutes ses racines dans la réalité.

Ce qui n'est pas réel supérieurement, n'est pas poétique.

Le vrai poète est le réaliste d'une vie supérieure et seule libre, qu'il ouvre aux serfs de la commune vie.

La plus belle imagination et la plus rare est toujours celle des caractères.

Le lyrique n'imagine que lui-même, ce qu'il croit, ce qu'il préfère. Il ne s'empare tout au plus que des dogmes et des paysages. Jamais il ne sort de soi. II plaide pour ses saints. En somme, le lyrique est oratoire.

Une religion fanatique est la pire entrave pour le poète tragique. Un furieux de vérité, un homme qui ramène tout à sa foi, quelle qu'elle soit d'ailleurs, un esprit procuste ne fera jamais un grand tragique. Lyrique, religieux, épique, pemtre de la nature, ce n'est pas assez pour le maître de la tragédie. La plus haute poésie est d'imaginer les passions. L'imagination suprême consiste à voir réellement les hommes, et à les créer ensuite sur le modèle de la nature, dans un monde supérieur, où ils soient eux-mêmes plus qu'eux-mêmes, plus grands, plus beaux, plus forts, enfin l'idée même de ce qu'ils sont. Il faut ici une grande âme libre. S'il est le père de toutes les formes, Jupiter paraît railleur, impassible ou sceptique plutôt que fanatique et partial. Un dieu est sans parti. Quel dédain n'aura-t-on pas quelque jour pour l'idée d'un dieu vengeur ^'^ ?

Pour la poésie, on ne peut comparer aux pièces d'Aristophane que les seules comédies de Shakspeare. Mais dans Shakspeare, les héros ne font pas rire et les bouffons même ne font pas rire seulement. Ils sont ivres d'un autre vin. L'ivresse de Shakspeare est l'enivrement du cœur. L'ébriété d'Aristophane est tout le contraire. La bouffonnerie de Shakspeare est pleine de réflexion. La verve des clov^ns est comme la cabriole,

(I) Il est né de cette triste espèce d'hommes qui hait, qui abuse et qui se venge : ils parlent pour lui, et ils l'ont fait à leur ressemblance. Qu'il est laid !

un retour sur soi-même, un à rebours sur la vie. Il n'y a point de fous dans Aristophane : ils sont tous citoyens. Le délire de la force dans Shakspeare touche à la folie, et la folie en est le fond. Après tout, qu'estce que la folie? une sagesse où le cœur pénètre pour établir une arithmétique à lui, et deux et deux font trois, une raison troublée par le sentiment et par l'amour.

La raison des anciens entend se suffire : elle le peut, parce qu'elle est seule. Elle n'a pas encore eu ce terrible amant : 1 amour. La comédie de Shakspeare est tout amoureuse. Elle trempe dans le sentiment. Cette douce sensibilité, ces frissons de tendresse, ce tremblement de l'âme mélancolique, cigale de la brume, que de torts faits à la joie du soleil et à la simple gaîté ! Ah, la gaîté est l'allégresse des corps.

Nous ne sommes plus libres de notre âme. Psyché a beaucoup veillé. Aristophane semble plus libre que nous : il ne compte point avec notre possession. Shakspeare en est la conscience.

De là que Shakspeare est toujours présent. Il reste le plus neuf des poètes. Je ne sais pas l'ombre de barbarie en lui, même quand il soulève un monument plein de figures barbares. La lumière intérieure est avec lui et la vérité d'un monde harmonieux. On la découvre toujours ; on entrevoit la région sereine sous les orages et les marées effrayantes de l'action. Il n'y a qu'à l'écouter : on entend la voix unique.

Il est vain, il est superflu de prendre la mesure du poète. On ne doit le mesurer qu'à lui-même. A quoi bon dire du vrai poète qu'il est grand? S'il Test un peu,

il n'est pas poète. Vrai poète, grand poète. Le poète est une voix ; le poète est un chant. Il s'agit seulement de savoir si son chant est à lui, et si la voix est belle.

Sois louée, ravissante sirène, voix si sage et non trompeuse, toi qui nous tires du néant mortel et de la sphère misérable où nous sommes plongés. Entre toutes les horreurs, la bêtise n'est pas la moindre. Bêtise, nom pour l'esprit de la bestialité.

Tout conscience parce qu'il prend à soi toute vie pour la sauver, le poète tragique est le confident de la mort. 0 témoin universel, confesseur infaillible ! La conscience est le grand luminaire, et la mort le ténébreux espace.

Il faut être épris des royaumes éternels pour connaître tout l'éphémère de la vie. Nul ne sait toute l'amertume, toute la douceur, tout le prix irréparable du moment, s'il n'aspire à l'éternel de tout son être, s'il n'en a pas la nostalgie. Ainsi le tragique a la maladie de 1 être, la passion de la variété et des formes.

Le poète tragique est le sage pessimiste : parce qu il aime le plus le monde, il a le plus profond sentiment de la misère du monde. Parce qu'il a plus grand cœur pour la vie, il a l'âme plus ouverte à la mort.

Contemplation, c'est la pitié même et le sommet de la compassion. Pessimiste, à cause de l'amour. Optimiste, à cause du spectacle. La plus haute compassion se détache même de la peine. Ce n'est pas accepter : c est être. Mais on n'est tout à fait qu'en créant. Tel est le poète. Il n'est pas de nom plus grand.

Cependant, on doit retrouver le mystère du poète

dans la tragédie, et pourquoi elle est le plus beau des poèmes.

fl SICUT DU.

Rien ne distingue Thomme des dieux que la mort. La race des hommes est la malheureuse espèce de ceux qui meurent.

Et les dieux ne sont dieux que pour être immortels.

Si l'homme se rendait immortel, il serait un dieu. Peut-être l'espèce humaine ne tend-elle qu'à cet apex de toutes les actions, de tous les désirs, de toutes les pensées. L'art n'est si grand et si nécessaire que pour nous donner l'illusion de l'immortalité. Avant de l'offrir aux autres hommes, le poète en fait le rêve pour lui-même. Le monde salutaire de la poésie est un monde non soumis à la mortalité. Même s'ils meurent, et ils meurent toujours, les héros vivent à jamais dans la beauté qui les délivre : car ils s'y accomplissent. Nous ne pouvons rien vouloir au delà de la plénitude. Et à moins de la plénitude, rien ne peut nous satisfaire. Le héros est un demi-dieu : il meurt sur la terre, et il vit avec les dieux dans l'Olympe. Il cesse dans son apparence, et dure éternellement dans la lumière de la pensée. Les poètes sont les ouvriers d'une vie immortelle. Ils commencent par l'assurer aux objets de leur passion.

Cependant, le destin du genre humain, s'il doit conquérir la vie immortelle, n'est pas confié aux poètes :

il est remis entre les mains des savants. La poésie ne peut conférer quune immortalité individuelle, aussi rare que la personne. La science seule peut prétendre à une conquête universelle, en fait comme en esprit. Je vois deux événements probables et deux issues au triomphe de la science, si elle s achève. Ou les hommes continueront de mourir, et la science pourtant leur confirmera jusqu au dernier souffle la force de penser et la jeunesse de Tesprit ; ou les hommes seront sauvés de la mort fatale et se rendront immortels, physiquement : demi-dieux, s'ils meurent toujours jeunes et restés tout entiers ; mais dieux s'ils ne meurent plus.

Dans le premier cas, après une très longue jeunesse charnelle, ils se déferont peu à peu des passions et des luttes, pour ne plus vivre qu'en esprit et connaître uniquement l'action perpétuelle et bienheureuse de la pensée. Au cas de la vie immortelle, ils se fixeront chacun dans la plénitude et le jeu de sa propre nature, qu elle soit action ou contemplation, jouissance de tous les plaisirs ou poésie, art ou musique. Bacchus est dieu, et Apollon aussi.

La médecine sera une physique parfaite : ou plutôt, toute la science ne sera qu'une physique accomplie. Les formules de l'immortalité seront une intégration absolue, une parfaite mathématique.

§ Le drame a toujours la mort pour sujet, et pour toile de fond le destin.

Les grandes œuvres du drame, comme celles de la poésie, sont une conquête de la vie éternelle sur la

mortalité. Le son de rimmortalité est le son même de la grande poésie.

La tragédie qui n'est pas un poème est celle où le drame de l'immortalité, le seul drame qui compte pour le poète, n'est ni traité, ni conçu, ni même soupçonné. Le poète tragique est un conquérant d'immortalité.

§ Cette vue fait mieux sentir la différence de l'antique et du moderne. Elle conduit au dessein qui anime toute ma pensée ^'^ et qui sans doute doit occuper le temps à venir. Il s'agit de concilier le moderne et l'antique, sans renoncer au monde chrétien et sans prétendre à ressusciter la vie antique. On rénove tout ; on ne ressuscite rien.

L'antique n'a pas connu toute la mort, parce qu'il n'a pas assez connu 1 amour. Il a subi la fin mortelle, comme l'arbre et tout ce qui vit sans conscience. Dès qu'il a pris vaguement conscience du cœur, en ses plus beaux poètes, le monde antique a commencé de mourir.

Le génie chrétien a révélé l'amour. Il a créé la conscience profonde de l'homme. Aussitôt, la mort totale s'est saisie de nous. L'homme alors n'a plus été dans la nature, mais le miroir de toute la nature.

L'idée de la vie ne distingue pas les hommes entre eux. La mort, comme elle est conçue, comme elle est subie, voilà ce qui fait la différence entre les peuples et les temps ; voilà pourquoi les Chinois ne sont pas les hommes de Florence, de Londres et de Paris. Le drame suit partout le sentiment qu'on a de la mort. La mort à

(0 Ce fut le perpétuel souci de Gœthe.

la ville s'imite elle-même sur la scène. Le poète tragique est le suprême confesseur. De là, que les peuples varient entre eux comme leur tragédie. Le drame hindou et le drame chinois sont plus loin de l'Occident que tout ce qui vient ou tout ce qu'on sait de Pékin et de Delhi. Le symbole chrétien enveloppe ces abîmes de différence. Sans croire aucunement aux dogmes de Nicée, hérétique même en toute Eglise, plus on a le sentiment moderne, plus on est chrétien. Et ceux qui le sont le moins, le sont encore, étant poètes. Or, la foi chrétienne n'est guère plus vivante en mil neuf cent, que la foi païenne en l'an cent après Jésus-Christ. La science restaure en tout ordre la raison antique, et dans les esprits même qui s'y refusent le plus : là où ils croient qu ils résistent, ils y cèdent. Ceux qui se flattent de penser en saint Thomas ou seulement en Malebranche sont pleins d'hérésie. Ce qu'ils disent à l'église est contredit par tout ce qu'ils font dans la vie et même par ce qu'ils pensent. Les dogmes en eux ne sont guère plus que des rites. Et les rites ôtés, que reste-t-il? D'autre part, est-il un homme, aujourd'hui, un homme capable de réflexion, pourvu qu'il soit poète et artiste, ou sensible à la poésie, qui ne se sente tout nourri de substance chrétienne? Toute poésie, désormais, jette un éclair, une palpitation brève dans l'amour, dans la douleur et dans la mort. Le sentiment est né, qui ne pourra plus jamais disparaître, de la douleur universelle et de l'universel amour, qui peut seul y suffire. Essence de la charité, la conscience de la nature est dans l'homme, qui n'y était pas avant le colloque tra-

gique de l'amour et de la mort. La poésie fait la réponse

pour quelques-uns. Mais pour tous, la science sera

seule en mesure de le faire, si elle doit vaincre la mort.

Une religion succède à une religion. Tout concourt à la

vie ; et pour la race des mortels, tout y doit concourir : la

vérité et le bien sont à ce prix. L ère qui vient sera donc

faite de raison antique au service du sentiment moderne.

En quoi Shakspeare païen sans dogme,

sans profession de foi, à un

point qui étonne,

est aussi chrétien dans le fond,

tout en ne donnant rien à l'Eglise :

il est le plus moderne des poètes : pas un

n'a été aussi loin que lui dans

l'amour et

dans la

mort.

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