SONNET PRÉLIMINAIRE
J'ai recueilli toutes ces choses En souvenir de mes vingt ans.
En voyant fuir les vols d'instants De la fleur des saisons écloses.
Tout s^endort au rythme du temps.
Adieu jeunesse, amours sont closes !
Ce n'est pas en sauvant des roses Qu^ on éternise le printemps.
Hors de T horloge la belle heure Qui s'évade, s'efface et leurre Ceux qui croient la voir accourir,
La chaîne des âges m'ennuie.
Je n'ai plus d'amour que ma vie.
Et pas de but que d'en mourir.
Ce n'est pas tout-à-fait exact, du reste, — il ne faut pas demander aux Poètes trop d'exactitude — Henry Cormeau a au moins conservé un amour, celui de son Anjou, de son Terroir Mauge, et un but, celui d'en faire connaître et aimer l'âme ; il l'a fait avec tant de ferveur et tant d'art à la fois, il y a si bien réussi, que les Angevins lui doivent en être à tout jamais reconnaissants, et doivent mettre son nom parmi les plus hauts de ceux de chez nous ; je le dis sans flatterie aucune, et non par un sentiment de sympathie personnelle qui n'aurait pas de poids ici.
Citons encore, pour sa grâce, cette pièce délicieuse :
r PRINTANIÈRE
Violette du renouveau. Qui t'inclines d'un air dévot
Henry CORMEAU 45
En ta chapelle de brins d'herbe, Ta senteur, absente longtemps, Première chante le printemps.
Comme un parfum sourd d'une gerbe.
On croirait voir sur un cheveu
Un tout petit papillon bleu.
On craint qu'un souffle ne t'entame.
Dans ton satin et ta couleur,
Chère âme de petite fleur,
O cher souffle de petite âme !
Tu reviens, en coiffe de deuil.
Lasse de l'hiver, voir au seuil Si le printemps point sur ta route.
Las ! retournent aux champs herbeux V amour, les abeilles, les bœufs, Ce qui butine et ce qui broute.
Frêle clochette, sonne donc !
Le ha Hier s'emplit de fredon,
La plaine est toute endimanchée...
Et sonne aux soleils défroidis,
Violette du reverdis,
0 violette humble et cachée
Tous les vers ne sont pas nécessairement de la poésie, et nous savons trop qu'il s'en faut, hélas ! et toute prose n'est pas dénuée de poésie, témoin cette page que je découpe dans la préface des Terroirs Mauges, si musicale, et si évocatrice d'un de nos paysages familiers :
VEVRE
Pas un autre que ceux de chez nous n^a suivi l'Evre se pro~
menant nonchalamment sous les coteaux sauvages qui rencaissent^ s^amusant à faire iiretaquer ses moulins au battement desquels répondent les autres petits moulins de ses multiples affluents ou
4é POÈTES ANGEVINS D'AUJOURD'HUI
sous-affluents, et à emporter à la Loire le mirage de tant de jolies^ figures en coiffes, les poses de tant de buandières librement troussées qu'elle a surprises penchées sur son cours.
En arrivant au Vieux- Marillais , f Evre s'assagit, coule droite et fiére, comme la Loire. J'ai toujours pensé quelle avait peur que le fleuve lui fit honte, car toujours de la sorte les petits se rangent en public àV exemple des grands. Mais quand personne ne la voit, de la Jubaudiére à la ChapelleSaint-Florenty quand personne ne la voit que ses amis mauges, que de détours faits exprès pour ralentir sa marche, et que d'enlacements câlins ! On dirait que sa peine de nous quitter la force à se retourner à chaque détour, et que les arbres de la rive ont des doigts pour retenir le ruban de sa robe ou tirer le fil de sa quenouille, et que le pays qui la garde entre ses bras la berce et l'endort ; et quand on la croit en allée, là-bas, sous les arbres, elle réapparait au loin comme renversée, toute étendue, comme évanouie
Cette douce Fée rustique qui fuit entre les arbres, n'est-elle pas la sœur espiègle de la Reine que Jules Lemaître nous fit admirer dans son magnifique sonnet de La Loire ? Et la prose harmonieuse de Cormeau n'est-elle pas aussi chantante que des vers ?
BIBLIOGRAPHIE. — Les Lundis de la Campagnarde, poésies, Paris, Vanier, s. d. Le Temps d'Amour, poésies, Paris, P. Sevin, 1889. — L'Imagerie aux Chimères, roman, hors comm. 1906. — Terroirs Manges, <i Miettes d'une Fit Provinciale », ire éd., I vol. hors comm. 1909. — 2^ éd. 2 vol. Paris, Crès 1912. — Le Mal Joli, roman, ibid. 1920.
(Henry Cormeau prépare, pour faire suite aux Terroirs Manges^ sous le titre de Les Cloches de nos Clochers, un essai sur la phonétique dans les Parlers du Bas-Anjou).
Maurice COUALLIER
Si j'en croyais une lettre personnelle, reçue récemment, le Poète Maurice Couallier, né à Brissarthe en 1869, serait « mort à une date incertaine entre i^i^ et 1^16 », ce qui veut dire en bon français que si Maurice Couallier est toujours vivant, le Poète qui est en lui a renfermé définitivement sa lyre dans le tiroir aux oublis de quelque armoire de campagne... Laissez-nous croire le contraire, ô Couallier ; Vous avez trop bienfait pour vous arrêter en chemin ; etles serments des Poètes sont vains comme ceux des femmes
Il est vrai que cet auteur original s'est obstinément dérobé jusqu'ici à recueillir en un volume — ou en plusieurs — ses vers épars un peu partout; Prix de Poésie de l'Académie Française en 1909, pour une magnifique ode « Au Drapeau », il s'était fait dans les milieux poétiques une place de choix ; son « Don Quichotte », récompensé et joué par la « Revue des Poètes » ; son « Tombeau de Virgile », souvent représenté depuis, mais interprété pour la première fois au Théâtre de Verdure de Lire par ces deux Grands Artistes Angevins, Mme Lherbay, et notre regretté Duquesne, avaient connu le plus favorable accueil . . .
Sa vie de Professeur à Paris — la vie de Paris et la vie de Professeur — lui causèrent à la fin une si insurmontable lassitude que, laissant là élèves et confrères, Maurice Couallier s'est retiré voici quelques mois en un ermitage du Pays Fléchois où, dans le calme des champs, il élève des abeilles, et néglige ses amis... Elever des abeilles, c'est encore une façon d'être Poète, et de rendre hommage à Virgile ; tel Virgile, inspiré par le murmure harmonieux des butineuses, sans doute nous donnera-t-il quelque jour, bien qu'il s'en défende, de nouvelles Géorgiques Angevines...
En attendant cet heureux événement, relisons ce Tombeau de Virgile, ou le Poète a enchâssé dans une ingénieuse fiction des vers.
parmi les plus beaux qui soient à la gloire de l'Anjou : écoutons Du Bellay, qu'il met en scène près du Tombeau de Virgile, à Naples, dire à la jeune Grazzia, petite-fiUe d'un compagnon du Roi René, le charme inoubliable et l'attrait nostalgique de notre Pa3^s et de sa grâce mesurée, «a Loire, son Vin, ses Coiffes, et l'Ardoise fine :
Mais là-bas... C est l'Anjou... C est la plaine infinie Qui se déroule ainsi qu^une lente harmonie... C'est l'infini des champs, des bois et des vergers, Où, glisse le frisson des feuillages légers, Oii, dans V encadrement bleuâtre des collines, Les peupliers, dressés comme des javelines, Et les saules, vers qui se penchent les ormeaux,
Font des nids de verdure aux paisibles hameaux
O est la Loire... couleuvre aux écailles nacrées,
Qui s^en va paresseuse emmi l'herbe des prées,
Et qui les jours d'été semble chauffer so)i flanc
A la molle tiédeur du sable étincelant,..
Ce sont les bons clochers, coiffés d'ardoise grise,
Qui le soir, ém,ergeant de la brume indécise,
Versent le calme apaisement des angélus
Aux nids, sous la feuillée, aux fleurs, sur les talus...
C'est le pays des eaux claires, des eaux dormantes
Parmi le frais enclos des iris et des menthes...
C'est le pays où, sont, dans la brise, mêlés
La senteur des foins mïirs et l'hymne d'or des blés :
Et ces eaux, cette paix et cette transparence.
C'est toute la douceur du doux pays de France.
Ecoute donc, enfant. . . Je pourrais jusqu'au soir Te dire sa beauté, sa grâre, ses collines Dont la ligne bleuit lorsque les jours déclinent, Aux baisers du soleil offrant leur flanc divin,
Maurice COUALLIER 49
Où mûrit la douceur généreuse du vin.
En attendant qu^un jour, aux pressoirs de Septembre^
Ruisselle le sang clair des lourdes grappes d'arnbre...
Car dans son vin léger l'Ajijou fleurit encor l
Son vin, cristal oii flotte impalpable de l'or,
C^est, — au cœur des hivers, — du soleil qui flamboie ;
Cest le blond éléxir du rire et de la joie ;
C'est la liqueur où, dort la chanson des oiseaux,
Tout t arôme des fleurs et la fraîcheur des eaux
Et plus que t Hippocrène et mieux que l'ambroisie, Enfant, le vin d'Anjou... c'est de la poésie !
J^e pourrais te parler encor des verts sentiers Où les blancs aubépins mêlent aux églantiers Leur miel et leurs parfums que pillent les abeilles... Ah ! que de souvenirs en mon âme s'éveillent !
Voici, parmi la paix chantante des Dimanches, Toute réclusion fraîches des coiffes blanches. Et tous les rires clairs mêlés aux carillons . . .
Car les coiffes d'Anjou, ce sont des papillons.
De grands papillons blancs, qui, palpitantes ailes,
Se posent sur le front en fleurs des jouvencelles.
L'ardoise ï ... 0 souvenirs ! ... L'ardoise bleue et fine, Cest le vrai marbre, enfant, de la terre angevine ! Non le marbre orgueilleux de ces temples détruits Mais un marbre imprégné du sombre azur des nuits. C'est le sang bleu qui court sous la verte prairie, Une roche qu'un dieu de rêve aurait pétrie Du bleu profond du ciel et du bleu clair des eaux....
JJ ardoise, c'est le toit où nichent les oiseaux,
Qu'en voit luire au printemps sous les gouttes de pluie,
Mais que le gai soleil d'un baiser tiède essuie ;
C est pour le voyageur qui V aperçoit parmi
Les sveltes peupliers, comme un sourire ami.,.
L'ardoise c'est enfin — dans Pétroit cimetière —
Pour les vieux dont la Mort a fermé la paupière,
La stèle qui redit leurs noms à l'étranger.
Et sous laquelle on dort d'un somme plus léger. . .
Terminons cette étude sur Maurice Couallier, en citant, à l'intention du Poète lui-même, et pour le rappeler à la bonne tâche, ces vers extraits de Don Quichotte (Scène III) :
Le plus humble trouvère ici-bas a sa tâche : ^
Il doit être, en dépit du monde indifférent, La bouche qui répond et l'âme qui comprend. Même obscure, sa vie est l'anneau qui relie L'Avenir qui se cache, au Passé qu*on oublie !
Poètes inconnus ou pauvres chevaliers.
Qu'importe que demain vos noms soient oubliés. Pourvu que votre rêve incessamment renaisse Toujours plus beau dans son éternelle jeunesse ! L'inévitable loi des choses d'ici-bas Ne peut rien contre vous : L'Idéal ne meurt pas !
BIBLIOGRAPHIE. — L'Avant-Garde, poème (récompensé par l'Académie Française) s. 1. n. d. — Don Quichotte, un acte en vers, Paris, Pion, 1906. — Ati^ Tom-' beau de Virgile, un acte en vers, Angers, Imprimerie spéciale de « L'Angevin de Paris» 1909. Le même, édition de luxe des « Artistes Angevins », avec une préface de M. René Bazin, et des illustrations de Mme Desbordes-Jouas, Lud. AUeaume, A. et G. Chanteau, Alb. Launay, Tessier, Ch. Jouas, Marc Leclerc, etc. Paris, 1912.
(Ses autres œuvres, écrit-il, « se couvrent lentement d'une humble poussière dans un cartonnier vert et acajou,. , »).
Eugène ROUSSEL
Né à Angers, le i8 septembre 1871, Eugène Roussel y fit ses études au Lycée, fut envoyé comme boursier de mérite à Henri IV, et passa sa licence ès-lettrcs en Sorbonne en 1895. Il est actuellement Chef de Division à la Préfecture de Police.
Comme Couallier, c'est un lauréat de l'Institut, qui lui décerna par trois fois le Prix Rossini, à partager avec Alfred Coupel, autre Poète Angevin dont nous ferons plus loin la connaissance.
Dès 1898, il publiait un recueil de vers : « Rires et Noises », où il s'afiirmait Poète délicat, et véritable virtuose du vers . Le « Retour au Pays» , représenté avec un éclatant succès par Duquesne et M^^ Lherbay à Lire ; Anne-Marie », légende bretonne, en collaboration avec Coupel, et quantité de pièces non encore réunies en volume, sont venues depuis augmenter son bagage littéraire ; l'essor pris par le mouvement régionaliste angevin a été pour lui particulièrement fécond : cette « Chanson Bachique », légère et gaie comme il convient à son titre, est un hommage du Poète à son Pays :