LA DANSE DES MOTS
Les mots ne courent pas ^ ils dansent Sur le papier, prestigieux Comme des pantins ou des dieux.
— Les vieux mots gaulois se balancent Avec des gestes gracieux.
Un pied au sol, la tête aux deux,
— D'autres, plus graves et plus chastes. Font des quadrilles réguliers
Qui ne sont jamais familiers.
Ces favoris des nobles castes
Par Hugo furent oubliés Sous le talon de ses souliers.
D'autres, pimpants, Louis-quinzièmes, Fanfreluches et polissons.
Dansent la gavotte en chaussons.
Ils semblent dire au papier blême :
« Nous n'appuyons pas, nous glissons, « Le Roi cherche des paillassons ».
Un groupe valse, tourbillonne.
Soulève une poussière d'or :
« Bravo, l'orchestre ! Encor, encor ! Notre victoire se claironne ! »
Et l'orchestre donnant Fessor Conduit tous ces fous à la mort.
— Puis se dandinent dans leurs loques, Restaurés, gauches et mielleux.
Les mots bourgeois en habits bleus.
Ils sont pudibonds et baroques, Prudhommesques, méticuleux, Pantalonnés par les bas-bleus.
Le romantisme passe en houle
Avec de grands yeux larmoyants
Sur r épaule de trois géants ;
« Quel charivari ! » fait la foule.
Les mots nouveaux, danseurs brillants^
S évaporent impatients.
Flaubert et Balzac. La Nature En sa hideur, en sa beauté.
S'échappe avec la Vérité Du puits profond de l'écriture.
Guillaume CARANTEC 57
Sous les bonds de cette clarté Le papier cède épouvanté.
— Un cri s'élève : Décadence !
Des mots anglais, teutons, chinois^ Exhibent leurs vilains minois...
Français, c'est la derriière danse !
Mâchons du foin, cassons des noix, Nous avons perdu Fontenoy !
Mais oij Carantec a trouvé sa voie, c'est dans l'œuvre, aussi originale dans sa conception que dans sa forme, qu'il a intitulée Gestes et Dires du Bon Roi René : pour rendre hommage à son pays d'élection, il lui a semblé que nulle figure, dans notre histoire, n'était plus angevine que ce « Bon Roi René » dont la mémoire est encore chez nous si fortement populaire. Ce n'est point le fait d'un esprit banal que de se faire ainsi le courtisan et le troubadour d'un Roi mort depuis plus de quatre siècles ; de telles courtisanneries sont aussi rares que méritoires, et rien n'est moins dans la note arriviste de notre époque, que ce dévouement sans espoir de retour... J'ai prononcé le mot de « Troubadour», et vraiment je n'en sais pas de plus juste pour qualifier cette véritable « Chanson de Gestes », où un Poète très moderne a si puissamment retrouvé une âme médiévale :