LE RETOUR
O mon Anjou, ma douce Anjou, vos fils vous aiment
Profondément, pieusement & tendrement ;
De cet amour dont on entoure une maman ;
Il semble que vous dire adieu soit un blasphème.
Rien ne saurait nous détacher de vous & même
Sous les plus beaux des deux lointains, nos cœurs aimants
Eprouveront, grave et poignant, le cher tourment
De Du Rellay, dont le chagrin fut le poème.
Nul autre ciel, comme le doux ciel angevin, N'est près de nous, compatissant & si câlin ; Ailleurs qu'ici rien de nos rêves n'est possible.
Anjou ! vous seule avez ce rythme humble & berceur ;
Partout ailleurs la dure vie heurte nos cœurs,
Nos pauvres cœurs que vous avez faits trop sensibles.
Il n'était ni un sceptique ni un frivole, ce joli papillon de salons,
Jacques BAGUENIER-DESORMEAUX 1 1 1
qui rimait pour l'agrément des belles madames des revues mondaines, mais qui écrivait pour lui-même ces vers, restés inédits :
Ne me demandez pas d'écrire Les vers que pour vous fai rêvés.
Car tous ceux que vous pourriez lire, Tous ceux-là ne sont pas les vrais.
Il n^ est pas de mot assez tendre.
Il n'en est pas dont la douceur Puisse jamais vous faire entendre Tout ce qui chante dans mon cœur.
« La mobilisation le surprit, a écrit René Chalupt, entre les éditions « rares et les abat-jour à vifs ramages dans le petit appartement qu'il « finissait d'installer suivant son goût traditionnel et hardi. » Verseau 23® Colonial, le Caporal Baguenier-Desormeaux partit avec son Corps dès le deuxième jour. Le Régiment ne fut engagé pour la première fois que le 21 août, auprès de Neufchâteau, en Belgique, et y fut décimé ; le lendemain fut plus terrible encore : détaché à l'extrême gauche de sa Compagnie, avec six hommes, Jacques Baguenier- Desormeaux reçut l'ordre de se replier, l'ennemi commençant à déborder notre aile droite : cinq de ses hommes étaient déjà tués ou blessés ; il renvoya le dernier, et continua à tirer, face à j 'ennemi, jusqu'à ce qu'il tombât lui-même... Une citation au Corps d'Armée, et la Médaille Militaire à titre posthume, voilà, avec ses vers inédits, tout ce qui reste aujourd'hui, à un Père douloureux, du « chantre de Marjolaine, parti vers V ennemi, une rose aux lèvres », comme l'a écrit Charles Le Goffic. Qu'il lui reste aussi le témoignage d'admiration et de regret que lui porteront ces lignes, que je ne veux pas terminer sans citer encore ces vers, tout pleins, semble-t-il, d'un mélancolique pressentiment :