‹ Poètes angevins d'aujourd'huiChapitre 4 sur 37 · LE CHANVRE · texte numérisé non relu

LE CHANVRE

Dans la haie en fleur le rossignol chante. Par dessus la haie au bord du chemin.

Rose sans un bruit s'est haussée, et tente De voir ce que Jean sème à pleine main. Mais Jean a fini la dernière planche.

Il lève la tête, et surprend, charmé, Rose qui rougit sous sa coiffe blanche.

Le chanvre est semé.

Voici venir Jean, voici venir Rose A l'ombre du chanvre aux brins longs et droits. Ils se sont promis. Personne n^en glose. Ils se marieront quand viendront les froids. Pour avoir les draps les plus beaux du monde, Oii leur jeune amour sera bien bercé.

Fuseaux et rouets entreront en ronde.

Le chanvre est poussé.

Il pleut sur la mare oit dans Veau dormante

Jean meta rouir le chanvre nouveau.

Il pleut sur la prée, oit sous la tourmente.

Rose sans abri garde son troupeau.

Et Rose frissonne, et Rose, dimanche,

Entendra son Jean lui dire, effrayé :

« Que tes yeux sont grands ! Que ta joue est blanche! »

Le chanvre est noyé.

En flottille d'or sur la mare flotte La feuille arrachée aux peupliers gris.

Jean teille le chanvre ; et la chènevotte Quitte la filasse et tombe en débris.

Près de son galant Rose tousse et râle, De sa chair de fleur le corps dépouillé. Rose aux yeux trop grands, Rose au teint trop pâle.

Le chanvre est teille.

14 Paul PIONIS

Pour avoir les draps les plus beaux du monde, La mère de Jean, devant l'âtre en feu. Fait tordre au fuseau la filasse blonde Qui se change en fil fin comme un cheveu. Et Jean, le cœur gros, lui parle de Rose Qui ne seraplus qu'un charme envolé Quand refleurira la première rose.

Le chanvre est filé.

Le printemps déclôt les yeux des pervenches. Rose, ce matin, sans un souffle dort.

Plus ne s ouvriront ses paupières blanches Que tient sOus son doigt l'implacable Mort. Et Jean va chercher le beau drap de fête Oii leur Jeune amour eût été bercé :

« Tisserand, ma toile est- elle enfin prête? — Le chanvre est tissé. »

J'aurais voulu citer d'autres vers encore, comme ce « Coupeur de Bruyères », où une belle pensée philosophique éclôt dans un décor de futaie brillamment rendu, ou encore cette « Aurore )>, tableau achevé d'un village au jour levant, et dans laquelle Paul Pionis affirme son incontestable et délicat talent de peintre rustique.

Mais la place m'est trop mesurée, et je dois, pour mener le lecteur vers d'autres richesses, fermer à regret ces recueils si pleins de la douceur angevine...

BIBLIOGRAPHIE. — A la Volée, nouvelles et poésies, Paris, H. E. Martin, l88l.

— Eclats de Rire et Sanglots, nouvelles, ibid. 1882. — Grand'Maman Poupée, Pierre la Revanche, nouvelles. Paris, Librairie d'Education de la Jeunesse, 1887. — La Chanson de Mignonne, poésies, Paris, I. Fischbacher, 1891. — A la Pointe delà Plume, nouvelles, ibid., 1893. — Réveil d'Honneur, épisode dramatique en vers, ibid., 1894.

— Le Monstre, poésie, ibid., 1902. — Les Coiffes Angevines, poésies, ibid., 1902. CPaul Pionis a collaboré en outre à de nombreux journaux et revues : Le Glaneur^

V Ouest Artistique et Littéraire, L'Echo de la Semaine, Xs. Revue des Provinces de l'Ouest, le Patriote de l'Ouest, le Petit Baugeois, le Pays Baugeois, V Angevin de Paris, le Paris-Chronique, le Supplément du Petit Journal, la Revue du Bien, la Revue du Maine, la Revue Normande, les Muses Santones, etc., et aux publications de la Société Philoiecbnique, dont il fut Président.)

Paul SONNIËS

L'ordre chronologique m'amène à parler maintenant du Président de la Société des Artistes Angevins, Paul Peysonnié, Conseiller à la Cour de Cassation, en littérature Paul Sonniès :

Cet Angevin de Paris est né à Narbonne en 1853, n^ais il ne fit qu'y passer, et sur ses lèvres enfantines le Vin d'Anjou remplaça de bonne heure le lait nourricier. De son enfance à Angers, où son Père était Officier au i6« de Ligne, de ses études au Lycée, de sa jeunesse indépendante et laborieuse où il dut se faire lui-même une place au soleil, tour à tour ou simultanément raaître d'études, professeur, avocat, juge de paix en Algérie, et enfin magistrat en France, je passe de suite à son œuvre ; ceux qui voudront savoir un peu de l'épopée chaotique, picaresque et douloureuse parfois, que fut sa vie pendant des années, se reporteront à la spirituelle plaquette qu'a publiée sur lui Marc Langlais, aux éditions de VÉcho Littéraire et Artistique.

Le théâtre d'abord l'attira (il avait, à quinze ans, commencé d'écrire sur Torquemada un drame que la concurrence de Victor Hugo lui fit abandonner) et ce fut en Anjou, à Saumur, où il était jeune Procureur de la République, qu'il écrivit cet « Arlequin-Séducteur », qu'après bien des vicissitudes il put enfin voir jouer au Vaudeville ; puis ce furent « Lulu-Jojo », étourdissante fantaisie, représentée au Grand Guignol, « Fausta », jouée à l'Odéon avec un succès triomphal, d'autres encore, et, enfin, le classant définitivement, cette magnifique traduction de « Coriolan » qui fit courir à l'Odéon le Tout-Paris artistique : fidèle à la lettre comme à l'esprit de Shakespeare, Paul Sonniès

i6 Paul SONNIÈS

avait comme le Maître fait parler en vers tous ses personnages nobles, réservant la prose pour la vile plèbe.... mais M. Antoine, chacun le sait, n'aime pas les vers, et le Poète, la mort dans l'âme, dut « prosaïser » ses alexandrins., ce lui fut une amertume !

Poète parnassien, fidèle au culte de la forme, Paul Sonniès a donné un recueil de poésies d'une facture parfaite, « Les Idoles », dont j'extrais, fragment d'un tryptique que je mutile à regret, ce beau sonnet :

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