‹ Poètes boubonnaisChapitre 5 sur 13 · BLAISE DE VIGENÈRE · texte numérisé non relu

BLAISE DE VIGENÈRE

Ce fut dans la petite ville de Saint-Pourçain, fun

(I) Ayant déjà fait paraître, dans le S^ volun^e du Bullelin de la

des plus bénins endroits du Royaume (l), et non dans celle de Bourbon, comme le dit le P. Lelong, dans sa Bibliothèque sacrée, que naquit Biaise de Yigenère, le 5 avril 1523, de Jean de Vigenère, écuyer du sieur de Saînt-Pol en Bourbonnais, contrôleur ordinaire des guerres, et de Marguerite du Lyon, fille du sieur de Passât près de Montluçon. Jusqu'à Tâge de douze ans, Vigenère fit ses premières études dans la maison paternelle ; et pour les compléter, on l'envoya ensuite étudier, pendant quelques années, à Paris. A l'âge de dix-sept ans environ, il fut introduit à la cour, sous le patronage du premier secrétaire du roi, le général Bayard, qui possédait, non loin de Saint-Pourçain, la baronnie de la Font-Saint-Margeran ; il y resta pendant cinq ans, de 1540 à 1545.

Si c'était toujours cette cour brillante et fastueuse de François P' dont les historiens du temps se sont plu à nous décrire les fêtes et les grandeurs, ce n'était plus, il faut bien le dire, en mattre qu'y commandait le roi chevalier. Car, « cette royale figure qui semblait tout comprendre et hablait à merveille, était en réalité un splendide automate dans la main de sa mère, l'intrigante, violente et rusée Savoyarde ; et d'un homme d'afifaires, Duprat, fin, vil et bas, qu'il prit pour chancelier. » (2) Aussi, quelles tristes ruines signalèrent les dernières années de ce règne

Société d'Ëmulation de rAllier, une étude biographique sur Biaise de Vigenère, nous en avons extrait les quelques pages que nous allons lui consacrer ici.

(1) Préface de la traduction des trois dialogues de Tamitié.

(2) Henaisiance par Michelet, p. 304.

commencé sous de si heureux auspices. L'impartiale histoire a, depuis longtemps, flétri les massacres de Mérindol et de Gabières, exécutés par le farouche d'Oppède et le vice-légat d'Avignon, Antonio Trivulzio. Alors, comme le raconte Sismondi, François P' semblait appartenir tout entier à la réaction catholique ; nos ambassadeurs servaient partout la politique de Charles-Quint et du Saint-Siège, et pressaient, avec menaces, à ladiète de Worms, les Luthériens de reconnaître le Concile qui commençait à s'assembler à Trente. Biaise de Vigenère accompagna, à Worms, le comte de Grignan. Quelle part put-il prendre au triste rôle que joua dans cette assemblée l'ambassadeur de France ? C'est ce que l'histoire ne nous apprend pas ; ce silence est peut-être nécessaire à sa gloire.

Après la rupture de la diète impériale, poussé par le désir de voir et de connaître, il voyagea en Allemagne et dans les Pays-Bas. En 1547, il fut attaché au duc de Nevers ; et nous voyons, dans la préface de son traité des chiffres, qu'il resta toujours le serviteur de cette illustre maison. Toutefois, ce seigneur étant mort au mois de février 1562, et le comte d'Eu, son fils, ayant été tué à la bataille de Dreux, au mois de décembre suivant, il se retira de la cour, pour suivre les leçons de Turnèbe et de Dorât. Il se livrait surtout, avec ardeur, à l'étude du grec et de l'hébreu, lorsqu'une circonstance toute particulière vint lui permettre de se perfectionner encore dans cette dernière langue. Envoyé en 1566 à Rome, comme secrétaire d'ambassade, Vigenère put consulter, dans cette ville, les plus célèbres rabbins de l'époque. Malheureusement, ébloui de leurs doctrines, il devint,

il faut l'avouer, avec notre médecin astrologue Mizauld, Tun des plus grands et des plus célèbres partisans des rêveries cabalistiques. Aussi, partage-t-il, avec Jacques Gohori, Boissard, Adam Tanner, de Sponde, Garamuel et plusieurs autres, la gloire d'avoir défendu la mémoire du savant abbé de Spanheim, Jean de Trithème, accusé de magie et d'avoir commerce avec les démons (1).

De retour en France, il se maria en 1570. Mais les soins domestiques ne ralentirent pas son ardeur pour l'étude, puisque ce ne fut qu'à l'âge de cinquante ans qu'il se fit connaître par des traductions dont le succès dut l'étonner lui-même. Qui sait maintenant qu'il fut égalé au traducteur de Plutarque et deLongus? Bien plus, Duverdier va même jusqu'à le placer au-dessus d'Amyot et par anticipation audessus de tous les écrivains futurs. En effet, nous trouvons dénis la Biblioîhèqus française que t Vigenère, entre tous les nourrissons des muses que la France ait enfantés, a si bien dit, que l'on estime avoir clos la porte à tous ceux qui viendront par ci-après, soit en excellence de langage que de doctrine. » Dans la préface de la Vie (TApollonim de Thyane , Arthus Thomas, l'un des continuateurs de Vigenère, « le nomme un excellent et rare esprit, un docte et éloquent personnage auquel le public aura, à jamais,une perpétuelle obligation, pour l'utilité qu'il tire journellement du fruit de ses labeurs ; un homme qu'au temps du paganisme on aurait pu nommer le g^rand démon du savoir, puisqu'il semble n'avoir rien ignoré. »

(1) Dictionnaire historique de Moreri.

POÈTES BOURBONNAIS. 3i

Eûfia , Guillaume Sossius > dans sa vie latine du roi Henri IV, dit t qu'Amyot a été le premier qui ait enseigné à parler purement notre langue et qui ait su donner des nerfs au discours, mais que Yigenère y a ajouté du corps, de la charnure et des ornements. »

Notre compatriote a doncjoui, pendant sa vie, de tous les honneurs et de toutes les gloires réservés aux savants les plus heureux. Grâce à des succès aussi brillants et aussi extraordinaires, il fut nommé, en 1584, secrétaire de la chambre du roi Henri HI, charge qu'il occupa jusqu'à sa mort dont la date est incertaine. Car les uns, comme le P. Lelong, Ghaudon etDelandine, le Dictionnaire biographique de Peignot, indiquent Tannée 1596 ; De Coiffier Demoret donne la date de 1597; Duverdier, celle de 1593 ou 1594; d'autres, comme Baillet et l'inventaire de l'histoire journalière de Thomas Galiot, prêtre, assignent celle du 22 février 1599 ; enfin, la légende qui est sur son portrait, gravé par Thomas de Leu, marque qu'il mourut en 1595, à l'âge de soixante-treize ans. Pour nous, nous croyons devoir nous arrêter à la première date, celle de 1596, la trouvant en outre consignée dans le journal du règne de Henri IV de Pierre de l'Estoile dont le jugement sur notre compatriote peut se résumer en ces deux mots : « G'était un homme très-docte, mais vicieux. » Selon le P. Nicéron, les restes mortels de Biaise de Vigenère furent déposés, à Paris, au haut de la i^ef, coté gauche, de l'église Saint-Etienne-du-Mont.

Les ouvrages en vers français laissés par notre

compatriote (1) ne sont tous que des traductions de différentes parties de la Bible : les psaumes de David qu'on retrouve dans un autre ouvrage de Vigenère, les Prières et Oraisons ; le livre de Job, les Proverbes de Salomon, tEcclésiaste, le Cantique des Cantiques et les Lamentatiom de Jérémie, le tout accompagné d'annotations tirées de la Cabale, du Zoar et du Talmud. La bibliothèque de la Société d'Emulation de l'Allier

(I) Nous renvoyons, à notre étude biographique sur Biaise de Vigenère, pour le catalogue détaillé des trente ouvrages environ qu'il a laissés, nous contentant d'indiquer simplement le titre de chacun des ouvrages que nous n'avons |ias déjà cités : i^ Les Chroniques et Annales de Pologne, jusqu'à Henri de Valois. — t^ Description du Royaume de Pologne et païs adjacents, etc. — 3° Entrée du roy Henri III à Mantoue. — 4^ Les Commentaires de C. Jules César des guerres de la Gaule. — 5° Histoire de la décadence de l'Empire grec et établissement de celui des Turcs. — 6** T.^ailé des Comètes, ou Étoiles chevelues. — 7° Trois dialogues de l'amitié. — 8® Les cinq premiers livres de l'histoire romaine de Tite-Live. — 9° Les images ou tableaux de plate peinture de Philostrate Lemnien. — 10® Les histoires de Tite-Live. — 11<^ De la conquête de Constanlinople par les barons François associés aux Vénitiens. — 12° Le traité de Licéron de la meilleure forme d'orateurs — 13° Traité des chiffres. — 14° De la pénitence et de ses parties. — 15° Discours sur l'histoire de Charles VII. — 16° La suite de Philostraie. — 17° La Iliôrusalem de Torquato Tasso rendue françoise. — 18° L'art militaire d'Onesander. — 19° Philostrate, de la vie d'Apollonius Thyannéen. — 20° Traité du feu et du sel. — 21° Le traité d'Agapet, diacre de la grande église de Constanlinople, de roffice et des devoirs d'un bon prince. — 22° Les derniers propos de Madame la princesse de Condé, marquise d'Usyes. — 23° L'aiguillon de l'amour divin de Sain t-Bonaventure mis en français. — 2i° Un traité sur les lampes des anciens.

possède un assez grand nombre d'ouvrages de Vigenère, malheureusement elle n'a, dans le genre qui nous occupe, que les prières et oraisons qui renferment aussi la traduction, en vers français, des psaumes. Un autre volume de cette collection nous permettra même de dire quelques mots sur le psautier.

C'est en Tan de salut 1687, et de son âge le 65®, ainsi que cela se voit à la dernière page du Calendrier romain, que Biaise de Vigenère « s'exerçoit à ceste version du psaultier. » M. Arthur Dinaux, membre correspondant de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, avait noté, en 1858, « de son écriture finement menue, » (1) sur une garde spéciale d'un volume du calendrier romain faisant partie de sa précieuse bibliothèque, que cet opuscule avait été composé pour orner et précéder la traduction du psautier en vers libres, dont une édition parut en 1588.

Sur les dernières années de sa vie (2) et par le Commandement du duc de Nevers, comme il nous l'apprend dans sapréface, Vigenère « rengea les pseaumes de David en prières, de ceste sorte de demy poésie dont j'avais quelques années auparavant tourné le Psaultier .... Et ce en coupplets égaux, et semblables les uns aux autres : mais de différentes cadences et mesures, les divisant en quatre ou cinq parties

(1) Préface de M. Gustave Brunet placée en lêle de la première parlie du catalogue de la bibliothèque de feu M A. Dinaux, librairie Uachelin — Deflorenne, 1864.

(2) D'après celte même préface ou épilre, cet ouvrage aurait élé commencé, au mois de septembre 1593, au moment où le duc de Nevers se rendait à Rome.

Et à tout nous avons premis des arguments, avec plusieurs discours concernans le faict d'icelles, la pluspart tirez du Zoar, du livre d'Abahir, ou de la splendeur; du Midras Tehilim, et aultres escrips peu vulgarisez et battus encore ; . . . . »

Cet ouvrage divisé en plusieurs parties ou chapitres est dédié à très-illustre et catholique prince, monseigneur Lodoico Gonzaga, prince de Manthoûe et de Timeraye ; duc de Nivernois et de Rethelois, comte d'Auxerre, pair de France, etc. Dans Tun de ces chapitres, en quel langage on doit prier, et des prières mentales et verbales, on trouve une belle et simple définition de la prière qu'on nous permettra de reproduire. « Quest-ce doncq que de la prière ? C'est une sorte de voix autre que celle que nos oreilles parçoyvent; si qu'il n'est point de besoin que les parolles de nos prières soyent entendues, ains qu'on prie en silence par ceste manière de voix qui n'est point perceptible à l'oye : et est ceste voix tousjours très agréable à Dieu, et de luy bien receue etconséquemmet exaucée, parce qu'elle ne cherche qu'à s'unir à luy. La voix donc tacite et muette, est la souveraine de toutes autres, qui luy sont comme subalternes (1). »

Pour donner une idée de la manière dont notre poète a traduit les admirables chants du roi prophète, faisons une citation. Nous avons choisi le psaume P' dans lequel David, sous une comparaison sensible, oppose le bonheur de l'homme juste au malheur des méchants (2).

(4) Des prières cl oraisoDS, p. 69.

(2) Id p. 526.

Bien-heureux est qui ne se laisse Aller au conseil des meschans.

Qui ne s'areste sur les voyes Des pécheurs, et ne veult hantée La pestiféré mocquerie.

Ains a remis tout son vouloir En la loy de Dieu, ou sans cesse.

11 va méditant nuict et jour.

Pour obéir à ses préceptes.

Et garder ses commandemens.

Car il sera comme un bel arbre Planté vers le courant des eaux Dont en sa saison oportune Le fruict vient à maturité.

Sans qu'une seule feuille en tobe.

Tous ses faicts iront prosperans De plus en plus, mais uns impies Serez semblables au poulsier Que le vent de dessus la terre Enlevé, et chasse à son plaisir.

Et pourtant tous ces détestables Ne se pourront au jugement Relever, ny parmy les justes Comparoir : car. Dieu cognoist bie Les voyes des uns et des autres.

Sans doute, on ne peut égaler notre poète-traducteur au grand poète de la Réforme. Avec ses cantiques. Clément Marot veut passiounner et entraîner les masses pour les idées nouvelles ; Vigenère traduit simplement les psaumes de David, pour les âmes restées fidèles au vieux catholicisme, et on ne peut nier qu'il se soit servi avec assez de bonheur d'une langue à peine formée.

CLAUDE BILURD.

Claude Billard, né à Souvigny, en 1550, fut élevé, d'après Tépitre dédicatoire de sa tragédie de Saûl, dans la maison de Madame la Duchesse de Retz, mère de révêque de Paris. Ce seigneur de Courgeney devint conseiller et secrétaire des commandements et finances de la reine Marguerite, après s'être distingué, si on l'en croit, par plusieurs actions de valeur, pendant le temps qu'il resta sous les drapeaux.

c La poésie qu'il aima dès la première jeunesse, continue l'abbé Gouj et (1), l'occupa j usque dans un âge avancé. Voici ce qu'il nous en dit lui-même en commençant son poème héroïque: »

Sillé des vanités, de Tâge et de la cour,

J*ai chanté deux beaux yeux, enchanté de Tamour:

Ravi de la fureur des vierges hypocraines.

J'ai immortalisé les plas grands capitaines,

Et gravé valeureux le nom de la valeur.

Sur les plus saincts Âulels du Temple de Thonneur.

Sous un mâle courage, et d'une voix hardie J*ay tonné dans mes vers, faict voir la Tragédie Brave sur le théâtre en son parler François, N'emprunter que le nom du Cothurne Grégeois.

Tout cela vanité; le déclin de mon âge Cherche d'autres lauriers, élève mon courage D'une flâme plus vive, et tait luire à mon œil Autre amour, autres feux, autres rais de soleil.

(1) Bibliothèque française^ t. XIV, p. 591.

GlaudeBillard estl'auteurdes ouvrages suivants: (1) 1^ vers funèbres français et latins sur le vrai discours de la mort de M. le duc de Joyeuse ; — carmina grœca et latina in obitum ducis Joyosiae, Paris, 1587, in-4®. ^ Catalogue de la bibliothèque Richelieu. 3^ Poésies amoureuses. ¥ Huit tragédies : Polyxène, Gaston de Foix, Mérovée, 1607 ; Panthée, Saul, 1608 ; Alboin, Genèvre, 1609 ; la mort de Henri IV, 1610. 5« L'Eglise triomphante, poëme héroïque.

La bibliothèque publique de la ville de Moulins possède, sous le n^ 1955 de son catalogue, le volume des tragédies du seigneur de Gourgeney. Sans contredit, si le morceau de prose qu'il adresse au lecteur, en guise de préface, n'était pas si long, il serait vraiment curieux de le reproduire en entier; car il montre jusqu'à quel point on peutètre infatué de soimême, pour ne rien dire de plus, fatuité qui heureusement n'empêche pas notre compatriote de reconnaître t qu'il n'y a rien de parfait entre les auteurs.»

Ge poète a une manière particulière pour se rendre les gens favorables, manière qui serait peu de mise aujourd'hui, si tant est qu'elle l'ait jamais été. A quoi bon, en effet, être si sévère, dit-il au lecteur ; puisque, c pour une seule prise que la fragilité humaine te semblera donner sur moi, j'en pourray avoir quelque jour cinquante sur tes œuvres, lorsqu'il te prendra envie de mettre les voiles au vent, possible avec moindre équipage, et plus mal munitioné que je ne suis. > Bien plus, il ne craint pas d'aller au-devant

[\) Bihliothèqae française de Tabbé Goujel, l. XIV, p. 392.

Nouvelle biographie générale deDidot, 186S-i866

des objections qu'on pourrait lui adresser. Aussi^ tout en affirmant naïvement qu'il ne manque c ni de surabondance d'inventions, ni de mots, » il veut bien avouer qu'il a parfois rendu ses monologues un peu longs ; mais tout aussitôt il explique la nécessité de ces longueurs.

Laissons là tous ces petits détails et arrivons, avec l'auteur lui-même, au point capital de la discussion qu'il vient d'engager : < Quant aux sujets de mes tragédies, tel les voudra dire peu tragiques, au moins quelques-uns, auquel je sçauray bien clorre la bouche, luy apprenant, s'il ne le sçait, qu'où il y a effusion de sang, mort, et marque de grandeur , c'est vraie matière tragique : si l'on ne désiroit, pour l'avoir plus sanglante, exterminer toute une nation, comme fit cet insolent vainqueur Alexandre, expiant les Mânes de son Ephestion, non content d'avoir fait mourir bien à la légère un pauvre médecin, asses affligé, qui ne pouvoit mais de l'intempérance de son maistre, ny de la cholère du Roy. Pour mes rymes, je pense les avoir rendues assez riches, si ce n'est és-endroits où elles n'ont deu estre préférées à quelque belle sentence sans m'y rendre en ce cas autrement esclave, ny me violenter à contre temps. Fort esloigné de l'humeur noire et fascheuse, d'un tas de fous mélancholiques, plus ambitieux du nom de simples grammariens et de rimeurs, que de la sacrée fureur de poète. Aussi ne se trouvera-il habille comissaire qui les laisse jamais passer à la motre des Princesses du saint mont de Parnasse. »

Le travail est long, la besogne est difficile. Billard voudrait qu'on l'encourageât, qu'on lui donnât du

cœur à l'ouvrage ; voilà pourquoi il fait entendre, à la fin de sa préface, ces paroles : c Si ces essais (ses. tragédies) te sont agréables, tu m'encourageras de mettre bien tost au jour mon Eglise triophante, poème héroïque de treize mille vers, qui pourront (si je ne me trompe) passer partout, sous le passeport de ce grand Dieu, duquel j'ay esté inspiré en l'oeconomie d'un si bel œuvre. »

Quoi qu'il en soit de l'amour-propre exagéré de notre compatriote, il faut dire, pour être vrai, que ses tragédies méritent assurément d'être sauvées de l'oubli et que certains morceaux peuvent avantageusement être cités. C'est pour donner cette preuve, que nous voulons reproduire les deux ou trois fragments suivants.

Ecoutez, par exemple, la princesse Polyxène, cette fille de Priam, parler, dès le début du deuxième acte de cette tragédie, desgrandeurs humaines et de leurs fragiles soutiens :

Misérables apuis des graudears incertaines, Grandeurs non, mais plustost visions les plus vaines D'un fol melancholic, quand la brûlante bumeur Fait penser estre vray ce qu'un cerveau peu-meur Lui va représentant, lorsque sa fanlaisie Est du premier object d'heure en beure saisie. Les sceptres sont ainsi : le thefttre où les Roys Jouent leur personnage, on y cbange par fois De qualité, de rang, et n'y a si grand Prince, Qui ne puisse estre un jour le rien de sa province.

Dans la tragédie de Saul, voilà comment s'exprime, à la fin du quatrième acte, un chœur des dames d'Israël,

déplorant les malheurs de la patrie c pressée des Philistins: >

Ha filles de Sion! vos beaus jours sont ternis: Vos œillets les plus beaus de la chaleur fanis Panchent le chef en terre :

Pour avoir transgressé la loy du Dieu vangeur, II moissonne Israël par la faim, par la guerre Sous la faux du vainqueur.

Malheureux est le peuple ou régnent les péchez: Malheureux sont les Rois de vices entachez:

L*erreur de la commune Se vangesur le Prince: et les fautes des Rois, Font courir mesme risque, et noii moindre fortune Ceux qui suivent leurs loix.

Fttiez ces vaisseaux plains de pécheurs obstinez : Les innocens comme eux des flots environnez Courent mesme naufrage :

Le vice, et la vertu pesle-mesle engagez, Le vice entrainne l'autre, et tous deux en Torage Sont à coups submergez.

La main du Dieu vangeor est pesante sur nous: Ce n*est peu Tirriter : dès qu'il est courrons, Il envoit sur nos testes La faim, la peur, la peste^ et le sanglant effort, Inévitable coup de cent mille tempestes Qui nous donnent la mort.

Mais mourir en sa grâce, et mourir Fadorant, Celui qui meurt ainsi vit toujours en mourant. Sa vie est immortelle :

La mort n'est qu'un sommeil au favori des cieux.

Mais ce somme est de fer à l'âme criminelle.

Qui s'adonne aux faux dieux.

Le dernier morceau que nous désirons transcrire est tiré de Tacte cinquième de la tragédie d'Alboin,

roi des Lombards, et exprime d'une façon très-heureuse, aussi bien sous le rapport des pensées que du style, le bonheur de deux «œurs bien unis, en voici le commencement :

Heureux qu'une saincte moitié Uuit de sa chaste amitié:

Heureuse Tunion fatale Des couples qu'une chaste amour Tient unis jusqu'au dernier jour Sous une chaîne conjugale.

L'amour de son aile éventant, Ce couple heureusement contant, Prave la fortune inconstante :

Semé de roses, et de Hz, Enchaine d'oeillets frais-cueillis L'audrogine qui les enchante.

L'honneur père de chasteté Frère de la fidélité, Fait tout de mesme que l'Hermine Qui plustôt que souiller son blanc.

Aime mieux sentir dans le flanc^ Le fer, la mort, et la ruine

Entre les geines et les fers, Au millieu mesme des enfers.

Dans les prisons plus inhumaines Ces amants chastement unis Ne voient leurs beaux jours finis Bien qu'ils voient doubler leurs peines.

La preuve promise faite et bien faite, pensons-nous, il nous sera maintenant permis de donner quelques autres détails sur le volume que nous étudions. Disons d'abord que si, dans leur ensemble, ces tragédies sont dédiées au bon roi Henri IV, elles le sont chacune, en particulier, à une puissance du jour. Ce

sera» par exemple» à Madame la princesse de Gonty que sera dédiée la tragédie de Polyxène et M. le duc de Rohan, pair de France et prince de Lyon, recevra la dédicace de celle de Mérovée. C'est ainsi que, tour à tour, nous voyons apparaître les plus grands noms, comme le duc et la duchesse de Nevers, l'évèque de Paris, Mesdemoiselles de Rohan et le duc de Retz qui tous étaient bien à même de pouvoir servir l'ambition de Billard, désireux de briller sur un plus vaste théâtre que celui de sa seigneurie de Gourgeney. Nous n'en ferons aucun reproche à notre compatriote. Le cœur de l'homme est toujours et partout le même ; le XIX* siècle ne le cède en rien sur ce point, comme sur tant d'autres du reste, au XVIP, ainsi qu'à ceux qui l'avaient précédé. Ce que Billard aurait voulu, nous pouvons bien le dire, puisqu'il le réclame, dans sa dédicace en prose à Henri IV, c'est que Sa Majesté le < daignoil ad vouer pour sien et l'honnorer des commandements d'engraver dans le sainct temple de Victoire la vie très-illustre, et les trophées, du plus grand, et victorieux Monarque de ce siècle, qui n'aura jamais autre. » Malheureusement, les destins lui furent contraires ; il n'eut jamais cette place d'historiographe qu'il convoitait tant. Ce ne fut pas la faute, reconnaissons-le, de tous les autres poètes, ses émules, qui se plurent à lui adresser les éloges les plus flatteurs, trop flatteurs sans aucun doute ; on n'a qu'à lire, pour s'en convaincre, les vers de De-Sonan, de Claude Billard son fils, jeune écolier de quinze ans, de Motin, d'Habert qui se trouvent les uns et les autres en tète des tragédies.

En veut-on un échantillon? Qu'on lise ces deux vers d'Habert qui ose dire :

A Sophocle, Euripide et Seneque il fait honte, Jodele, La Penise, et Garnier il surmonte.

Nous ne quitterons pas les tragédies du seigneur de Courgeney, sans mentionner qu'on trouve, à la fin du volume, un « sonnet pour la brave et divine Marfisede Rohan, duchesse des Deux-Ponts, trèsbelle, très-sçavante et très-vertueuse Princesse, » ainsi que deux autres morceaux, à savoir : un dialogue et des larmes sur la tombe de cette chaste et vertueuse Marfîse. Ces trois pièces sont peu de chose sans doute, si on les compare aux œuvres dramatiques dont nous ne pensons pas avoir trop longuement parlé; mais, nous avons cru que nous ne devions pas les passer sous silence, cherchant à ne rien omettre de ce qui peut appartenir aux différents

personnages dont nous essayons de tracer le portrait.

Quoique ayant déjà dédié, comme nous venons de le voir, le recueil de ses sept premières tragédies à Henri IV, en 1610, Billard fut au nombre de ceux qui, après l'assassinat de ce prince, appelèrent, à leur aide, le grec, le latin, le français, l'italien et l'espagnol, pour déplorer ce crime et exprimer la douleur de la France. Guillaume du Peyrat, Tun des aumôniers du feu roi, réunit ces différents morceaux en un même volume qui parut en 1611 (1). Nous

(i) Bibliothèque française de Tabbé Goujet, t. XV, p. 6i et 65.

pouvons même ajouter que la mort de Henri IV, tragédie en cinq actes et en vers du poète bourbonnais, fut représentée devant la reine Marie de Médicis en 1610 et qu'elle a été réimprimée, au commencement de ce siècle (1806), à Paris, chez Léopold CoUin, au moment où apparaissait sur le théâtre celle de Legouvé.

Malgré les assertions de M. de Beauchamps et des autres auteurs de l'histoire du théâtre français, Tabbé Goujet affirme que le poëme héroïque, l'Eglise triomphante, ne renfermant pas moins de treize mille vers, a été imprimé à Lyon, dans le format in-8s en 1618, avec deux dédicaces, l'une à la Sainte Vierge, l'autre à Marie de Médicis , mère de Louis XIIL Laissons donc encore la parole au même biographe, puisque c'est le seul moyen que nous ayons de pouvoir donner quelque idée de ce curieux et singulier ouvrage qui renfermerait, t sans compter beaucoup de digressions hors d'œuvre, plusieurs réflexions fort déplacées. »

t Ce poëme est divisé en treize livres, dont chacun contient sept ou huit cens vers, et quelquefois plus. La révolte des mauvais Anges, leur punition et la chute de l'homme, sont le sujet du premier livre. Dans le deuxième, le poète nous transporte tout-à-coup au lems de Moyse , et décrit la délivrance du peuple d'Israël de la servitude d'Egypte, le passage de la Mer Rouge, les suites de cet événement, les quarante années du désert, et ce qui est arrivé durant ce tems de plus remarquable. La description de la Terre promise commence le troisième livre, qui continue par le récit des victoires de Josiié,

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de celles des Philistins, et de Thistoire de Samson. Od lit dans le quatrième et dans le cinquième les événements les plus considérables décrits dans les livres historiques de TEcriture-Sainte. La vie de J.-C, ses miracles, sa mort, sa résurrection, son ascension au Ciel, la descente du saint Esprit, la prédication des Apôtres, le zèle des Martyrs, font le sujet du sixième livre et des deux suivans. La naissance et les progrès des hérésies, en particulier de celles de Luther et de Calvin, sont l'objet du neuvième livre. Dans le dixième, il fait le parallèle de la conversion de Constantin avec celle d'Henri IV. L'onzième contient un abrégé de FHistoire des Sarrasins, et de leur défaite par Charles Martel. Le douzième est sur T Antéchrist, les persécutions qu'il doit faire souffrir à l'Église de Jésus-Christ, la mort d'Eue et d'Hénoch, et le renversement du règne de l'Antéchrist même. Enfin, dans le treizième, le poète parle du dernier avènement du Sauveur, du Jugement dernier, et du sort des élus et des réprouvés. »

Claude Billard « tout rebuté de la fortune adverse, et de ce siècle ingrat, » mourut, vers 1618, dans son pays natal, à son

. . . , Lynterne de Courgenet :

Plus riche de lauriers, d'honneur et de mérites. Que de bientaits des Rois, que mes braves Carites Ont immortalisés

Chargé de neuf enfans, sans pension aucune, Office, ny bienfait (1)

(i) Ces quelques vers détruisent le fait relaté par V Ancien Bour-

Avec le XVII® siècle, les noms abondent ; nous pouvons en effet citer, avec Jean de Lingendes, Henri Aubery, Estienne Bournier, Chouvigny de Blot, Saint- Âubin, Gilbert Gaulmin et Pierre Bizot.

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