ESTIENNE BOURNIER
M. Ripoud, ce type du bibliophile studieux et modeste que nous avons tous connu, nous a révélé Estienne Bournier (3), grâce à un hasard heureux qui lui avait fait découvrir dans la bibliothèque publique de la ville de Moulins, son jardin (ï Apollon et de Clémence, imprimé, en 1606, à Moulins, chez Pierre Vernoy, marchand libraire (4) .
(I) Nommons deux autres membres de cette famille : Jean Aubery qui devint médecin du duc de Montpensier et qui, entre autres ouvrages, a composé V Antidote de Vamour, publié en lb59 et réimprimé, à Delft, en 1663 ; Antoine Aubery avocat à Paris et compilateur laborieux
(% Selon Moreri, J. H. Aubery serait mort le 27 novembre 1652.
(3) Bulletin de la Société d'Emulation de TAUier, t. Ill» p. 52 et suivantes.
(4) On trouve aussi, à la fin de la première partie, Tindication suivante: Parisiis, excudebat Petrus Chevalier, in monte Divi Hilarii.
50 POÈTES BOUBBONNAIS.
Ce recueil, dédié à haut et puissant Seigneur, Monseigneur de Chaseron, chevallier des ordres du Roy, Conseiller en ses conseils d' Estât et privé. Capitaine de cinquante hommes d'armes. Baron de Punsat, Fourchaut, Rochedragont. Mont faucon, Mareschak et Sénéchal de Bourbonnais, se divise en deux parties qui ne sont, pour ainsi dire, que la reproduction Tune de l'autre , puisqu'elles renferment les mêmes sujets rendus d'abord en vers latins, traduits ensuite en vers français. Les morceaux français qui ont surtout attiré notre attention sont, dans c l'imitation » du premier livre: n^ 11 ô clementia flora, n® 33 Lenis dum Philomela , n'' 4G Âliger in viridi, n^* 58 Non bona credo equidem. Dans < l'imitation i du second livre du jardin d'Apollon et de Clémence, nous indiquerons: n® 12 Prostrenis quid ego^ n^* 19 Gum genitor mea vota, à Galliope pour célébrer Delingendes. Parmi les sonnets et poèmes particuliers, on peut citer les pièces que voici : à Monsieur Billard de Gorgenay, à Monsieur Rousseil advocat sur la maladie de Gabrielle. Enfin, au nombre de^ stances : La retraicte des muses, l'auteur à sa muse et l'auteur à ses livres de droit.
Le morceau suivant pourra nous donner une idée de la poésie d'Estienne Bournier, né à Moulins, en 1580, avocat poète qui avait la réputation d'être c plus occupé de chercher à plaire aux belles et à leur envoyer des sonnets et des madrigaux, que de consulter ses ouvrages de droit, et de se livrer aux affaires du barreau. »
Quand de nuit Phylomele entonne un doux ramage,
Le reste des oyseaux aussi tosl éveillé
Attentif aux accords s'eslëve émerveillé
Des mélodieux tons, et luy va faire hommage.
Quand j*oy chanlei ma belle, et voy de son visage Les roses et les lys dont il est esmaillé Et mire la blancheur de son beau sein caillé En extase ravy j*en adore l'image :
Nature luy donna de Vénus la beauté,
Minerve sa parole, Amour sa loyauté
Ses tresses Apollon, ses belles mains TAurore.
Enfin tous les artraitz d'une rare Cypris, En elle ont mis les dieux : qui ne seroit espris De Marguerite autant que d'une autre Pandore ?
Malgré son talent poétique, Estienne Bournier, comme cela ne se voit malheureusement que trop souvent, n'était pas très en faveur dans son pays natal. Ces vers, que le poète adresse à sa muse, prouvent, de la façon la plus péremptoire, ce triste fait:
Veux-tu sçavoir pourquoy Molins ne faict compte de moy, Ni de mon jardin de Clémence?
C'est un dire bien appreuvé Qu'un sainct n'est jamais relevé Au lieu où il a prinsnaiscence.
CHOUVIGNY DE BLOT-
Nous trouvons, à peu près à la même époque, Tun des descendants de Tune des plus anciennes familles du Bourbonnais (1), le baron de Chouvigny de Blot,
(1) D'après l'annuaire de l'Allier de 1808, « on voit, en 1466^ un Hugues de Chauvigny (ou Chouvigny), seigneur de Blot, figurer
gentilhomine de Gaston duc d'Orléans , frère de Louis XIII, que Madame de Sévigné» dans une lettre à sa fille, Madame de Grignan, datée du 1®' mai 4671, avait surnommé Blot l'Esprit, en disant de quelquesuns de ses couplets c qu'ils avaient le diable au corps, » expression assurément beaucoup trop adoucie pour quiconque a pu lire quelques productions de notre compatriote.
Ce poète, c excessivement libre, • a fait, sur les événements de son temps, un certain nombre de couplets satiriques qui ont été très-recherchés des contemporains, si l'on en juge par le grand nombre de copies manuscrites qui en existent (1). On va même jusqu'à dire, qu'ils ont eu, en outre, le mérite d'éclaircir quelques faits. Parmi les personnes qui prenaient plaisir à recueillir ces productions, nous pouvons citer le poète Segrais dont le charme de la conversation faisait, comme chacun sait, les délices de la haute société. Autre détail bon à consigner, ce fut ce même membre de l'Académie française qui les mit, un jour, sous les yeux de la châtelaine des Rochers, ainsi que l'indique la lettre précitée ; nous aimons à croire qu'on avait fait plus d'une coupure.
parmi les personnages les plus considérables de France, et remplacer Claude de llelun dans le gouvernement de la Bastille » commencée en 1369 par Aubriot, prévôt de Paris, qui y fut enfermé le premier. — Blot lui-même, dans une de ses chansons s'exprimait ainsi sur lui-même : « je suis homme (ou bougre) de vieille
roche. »
(1) Note placée au bas de la page i99 du t. Il des Lettres de M^M de Sévigné, dans l'édition des grands écrivains de la France publiée sous la direction de M. Ad. Régnier, membre de rinstilut. Paris, Hachette.
Le baron de Chouvigny de Blot avait pour amis Balzac, Voilure, Marigny, Chapelle et Bachaumont qui fréquentaient avec lui les salons de Tbôtel de Rambouillet où se réunissaient tant de personnes choisies, distinguées par la naissance, la vertu ou resprit« Cette réunion qui rendit d'incontestables services aux mœurs et aux lettres fut, en même temps, un des foyers de la Fronde dont notre compatriote était Tun des plus zélés partisans. Qui sait, si ce ne fut pas, au milieu de cette société brillante, que de Blot conçut, avec son ami Marigny, auquel on attribue le fameux traité : Tuer un tyran n'est 'pas un crime, cette singulière plaisanterie de se partager les cent cinquante mille francs promis, en 1651, par le parlement, pour prix de la tête du cardinal Mazarin, tant devant être pour le nez, tant pour un œil, tant pour une oreille, etc. Ce qui fit dire à Voltaire que ce ridicule fut tout l'effet de la proscription contre le ministre.
Nous devons avouer que le baron de Chouvigny, qui mourut à Blois, le 13 mars 1655, était t très-bel esprit, très-libertin, et très-satirique. Les curieux conservent de lui quelques chansons, qui sont trèsingénieuses et très-bien faites, mais dont il y en a peu que l'on puisse donner au public (1). » C'était ainsi que s'exprimait, à son égard, l'abbé Goujet gui ajoute : « Le cardinal Mazarin, fatigué de ses chansons, l'avait attiré à son parti, ce qui le fit renvoyer par Gaston de France qu'il chansonna à son tour dans
(1) Note placée au bas des pages 8 et 9 du voyage de Chapelle et de Bachaumont publié en 1826, chez Constant Lttellier fils, avec
une préface de Saint-Marc.
MV
(les termes indécens ; mais n'étant pas payé de la pension dont le Cardinal lui avait donné le brevet, il recommença à lancer «contre lui ses chansons satiriques, et rentra dans les bonnes grâces de Monsieur (1). »
En regard de ce portrait, apportons maintenant le témoignage de Chapelle et de Bachaumont ainsi que celui du gazetier Loret.
Arrivés à Blois, Chapelle et Bachaumont n'eurent rien de plus pressé que de chercher leur ami commun, M. Colomb, qui était fort occupé à faire les honneurs de la ville au président Le Bailleul. Ce ne fut que le lendemain de leur arrivée qu'ils purent, à leur aise, renouveler i une amitié que par le peu de commerce que nous avions eu depuis trois années, sembloit avoir été interrompue. » Nous eûmes alors, ajoutent-ils, quoique avec un extrême regret, curiosité d'apprendre de lui, comme de la personne la plus instruite, et que nous savons avoir été le seul témoin de tout le particulier.
Ce que fit en mourant notre pauvre ami Blot, Et ses moindres discours et sa moindre pensée. La douleur nons défend d'en dire plus d*un mot ; Il fit tout ce qu'il fit d'une âme bien sensée (2).
Dans la lettre 1 1 du livre 6 de sa Gazette ou Muse historique, Loret a consacré à notre compatriote, ces quelques vers:
(1) Bibliothèque française de i'abbé Goujet, t. XVIII, p. 218.
(2) Voyage de Chapelle et de Bachaumont, p. 8.
Blot, serviteur dudît Gaston, A senti Teffort de Gloton, Qui par un procédé barbare N*épargne non plusThomme rare.
Que le moindre lourdaut, qui n*est.
Le plus souvent, qu'un gros benêt.
Je ne sçais s'il est dans la gloire.
Dans les Limbes ou dans le Purgatoire, (Il vaut mieux juger bien que mal) :
Mais si pour être jovial, D*un cœur généreux, ferme et brave, D'une humeur libre et non esclave De bon sens et d*esprit pointu.
Et faire des vers impromptu^ On acquiert un rang honorable ; Dans le Royaume perdurable ; Je vois bien des gens aujourd'hui.
Qui seroient audessous de lui.
Parmi les quelques fragments que Ton peut citer de Chouvigny de Blot, nous offrirons les suivants. Ce sera d'abord l'impromptu qu'il adressa à Voiture, avec lequel il était très-lié, et que reproduit la Biographie Michaud.
Quoi Voilure, tu dégénère Hors d'ici, maugrebi de toi ; Tu ne vaudras jamais ton père.
Tu ne vends de vin, ni n'en bois.
Le même morceau se trouve, avec certaines variantes, dans le manuscrit 1S736 de la bibliothèque impériale:
Ah Voiture tu dégénères Retire-toi si tu m'en croy (1).
(1) Et encore : Maugre bien j'en rougis pour toi.
Voici maintenant un échantillon des gracieusetés que le poète ne craint pas de débiter sur son maître et sur lui-même:
Si monsieur ne veut plus me voir.
Si ma présence Timportune, Je n*en suis point au désespoir Je n*y fais pas si grand fortune Ah le voilà! Ah le voicy!
Celui qui en est sans soucy.
Je ne suis point hardy menteur Je ne suis ny fourbe ny traître, S*il perd un fichu serviteur Je perds aussy un fichu maître !
Ah
Et ailleurs :
De tous les princes de la terre Gaston est le plus malheureux :
Ses armes ne sont que de verre, Ses coups ne sont point dangereux, 11 est vaillant comme fidèle ; N'est-ce pas un fort beau modèle 7
Enfin, pour terminer, nous donnerons Tépitaphe que fit, sur de Blot, le poète Sanguin de St-Pavinque Boileau désigne, dans une de ses épigrammes, sous le nom d'Alidor:
Cy Gist un docteur non commun Qui peu savant mais fort habile Prescha souvent, jamaid à jeun.
Et comprit tout, hors Tévangile.
En homme sage et bien sensé Du présent il a dit merveille.
Du futur ce quHl a pensé Ne s'est révélé qu'à Toreille, Mais chacun tient pour vérité Que jamais il n'en a douté.