‹ Poètes boubonnaisChapitre 9 sur 13 · GILBERT GAULMIN · texte numérisé non relu

GILBERT GAULMIN

Gomme le baron Ghouvigny de Blot, Gilbert Gaulmin exerça sa verve poétique, pendant les troubles de la Fronde. Seulement, le premier avait recours à la langue nationale, pour lancer ses épigrammes; tandis que le second empruntait la langue de Virgile, pour décocher les traits des siennes.

Né à Moulins, dans les dernières années du XVI® siècle, en 1587, d'une famille de robe très-considérée, Gaulmin, seigneur de Mont-Georges, Ghâtignoux, Sauzay, la Guyonnière et Ghezelles, occupa, tout d'abord, la charge de lieutenant-criminel au présidial de Moulins. Un procès de magie, l'affaire Michel Morin (1), lui ayant permis de se mettre en évidence de façon à attirer l'attention de Richelieu, c'en fut assez pour le lancer sur la voie de la fortune et des honneurs qui ne lui firent pas défaut, comme nous allons le voir. Une place de maître des requêtes vint a^itôt récompenser l'habileté qu'il avait déployée dans la conduite de cette singulière affaire. Mazarin eut, à son tour, occasion d'apprécier et d'élever en dignités ce personnage qui commença à se faire connaître du nouveau Ministre, par un discours qu'il avait été chargé, pendant les troubles de la Fronde, de prononcer, à la tète des maîtres des requêtes. En

(i) Histoire du Bourbonnais et des Bourbons par de Coiffier Demorei, t. H p. 526.

1649, nous le trouvons intendant de la généralité de Moulins, instituée par Henri III, depuis 1587, et qui se composait des sept élections de Moulins, de Montluçon, de Gannat, de Nevers, de Château-Chinon, de Guéret et d'Evau. Nous savons encore qu'il fut avocatgénéral au grand conseil, qu'il mourut à Paris, le 8 décembre 1667, doyen des maîtres des requêtes, et que son corps fut enterré dans l'église de Saint-Eustache.

Les nombreuses et importantes fonctions administratives qui furent successivement confiées à Gilbert Gaulmin t ne Fempêchèrent pas d'être un des premiers érudits du dix-septième siècle, et son immense savoir ne fit aucun tort à la vivacité de son esprit (1). » Cette appréciation toute moderne est loin d'être nouvelle, car elle s'appuie sur les témoignages les plus imposants de tous les savants du temps qui a parlent de lui sur le ton de la plus haute estime. » Les preuves surabondent; donnons-en quelques-unes, elles suffiront grandement à nous édifier.

Ecoutons d'abord Adrien Baillet: « On dit qu'il y a peu de connaissances dans lesquelles M. Gaumin (Gaulmin) n'ait excellé. — Il était un excellent poète latin, quoiqu'il ait donné à ses vers un tour différent de celui de Virgile (2). »

A Moreri, nous emprunterons ces lignes : « Ses pièces de poésie sont en latin et lui ont fait beaucoup d'honneur. — Gaulmin avait la réputation d'un des

(1) Nouvelle biographie générale de Didot, t. XIX.

(2) Jugement des savanls sur les principaux ouvrages des auteurs édition de 1722, t. V.

plus excellents critiq ues de son siècle et il a reçu des

éloges magnifiques de tous les savans de son temps.

On en peut voir un recueil assez ample dans la France

orientale de Golomiez. Il passait pour un homme fort

sûr dans ses corrections, et heureux dans ses conjectures. 1

D'après Costar, « il possédait toutes les langues que la confusion de la tour de Babel a introduites sur la terre ; mais il excellait particulièrement dans la connaissance de la grecque, de l'hébraïque, de l'arabe, de la turque, et de la persane .... Il avait le génie élevé, grand et vaste ; il était plein de feu et de vigueur, et il avait même une vivacité qui a subsisté assez long-temps avec ses cheveux blancs. Ses expressions sont nobles, la cadence de ses vers est fort nombreuse, et la diction en est assez pure. »

Quelques-uns des biographes et des critiques qui ont parlé de Gaulmin ont sauvé de l'oubli un certain nombre de faits ou d'anecdotes qu'il est bon de ne pas passer sous silence, si nous tenons à nous faire une idée aussi exacte que possible de cette physionomie vraiment curieuse et importante tout à la fois.

D'un caractère enjoué et vaniteux, d'un esprit facile et léger, il n'est pas étonnant que notre compatriote se soit senti attiré par le charme de la conversation et par les mille riens qu'elle amène le plus souvent avec elle, mais qu'il savait si bien assaisonner de remarques plaisantes et spirituelles. Il était connu de toutes les personnes qui fréquentaient alors le Luxembourg; aussi, dès qu'on l'apercevait, était-il entouré d'une foule avide de lui entendre raconter les

nouvelles de la ville et de la cour qu'il aimait tant à répéter et qu'il répétait si agréablement. Un bel esprit, Ménage, que Molière a immolé, sous le nom de Vadius, dans les Femmes savantes, raconte qu'un jour un laquais s'étant permis de se mêler à ses auditeurs, Gaulmin voulut l'envoyer plus loin, en l'apostrophant de cette singulière façon : « Quand je parle, ce n'est point pour être écouté par des maroufles comme toi. » Au heu de se retirer, notre homme garda sa place et répondit, sans se déconcerter : « Monsieur, je tiens place ici pour mon maître ; » réponse qui certes valait mieux que l'interpellation.

Une autrefois, se trouvant en compagnie de deux savants , l'un d'eux , le célèbre Saumaise dont la vertu dominante était loin d'être la modestie, se permit de dire « qu'à eux trois, ils tiendraient bien tête à tous les savants du monde. » On aurait pu croire qu'il eut été difficile de renchérir sur une pareille prétention; il n'en fut rien néanmoins, écoutez plutôt Gaulmin affirmer, sincèrement, la foi invincible qu'il avait en lui-même, en ripostant par ces cinq mots: « et moi à vous deux. » Amis avant cette entrevue, on se retira brouillés; nouvel exemple de la fragilité des amitiés humaines. Malheureusement, ce ne fut pas tout, Saumaise, montrant en cela un bien petit esprit, s'il était un grand esprit, se vengea de cette sotte prétention de son confrère, en se plaisanta rabaisser son mérite, toutes les fois que les circonstances le lui permettaient.

Quoique Gaulmin eût contracté deux mariages en bonne et due forme, et qu'il eût eu du premier, avec Françoise Caillé, morte avant 1629, plusieurs enfants

entre autres Pierre Gaulmin (1), comte de Norat qui mourut président à mortier, en 1664, et Grégoire Gaulmin tué, en 1675, sur le champ de bataille d'Ârnheim, avec le grade de brigadier des armées du roi, alors sous les ordres du maréchal de Turenne, le fait suivant n'en est pas moins passé à la postérité, sans qu'on puisse savoir, au juste, s'il est vrai ou faux. Sur le refus de son curé de procéder à un troisième mariage, car c'est à ce chiflfre-là qu'il faut forcément arriver, il lui aurait cependant déclaré qu'il n'en prenait pas moins pour femme la personne qu'il lui présentait, se regardant comme suffisamment marié. Paroles qui auraient été suivies de la réalité. Ce genre de mariage fit, comme bien on pense, beaucoup de bruit et prit le nom de mariage à la Gaulmine, sans avoir jamais été, bien entendu, reconnu parla loi.

La guerre civile qui désola la France, pendant la minorité de Louis XIV, de 1648 à 1653, entre le parti de la cour et celui de la noblesse et du parlement et que l'histoire désigne sous le nom de Troubles de la Fronde, permit à notre poète latin, grand ami de Mazarin, de faire briller toutes les ressources d'un esprit léger, entreprenant et satirique, par les épigrammes qu'il ne craignait pas de lancer contre les frondeurs, soit pour les attaquer, soit pour se défendre, soit pour soutenir la cause qu'il avait embrassée avec ardeur et qu'il soutenait avec vigueur. Plus

(i) Pierre Gaulmin eut, à son tour, un fils, du prénom de Gilbert, qui servit avec distinction sous les ordres des maréchaux de Villeroy et de Berwick. Gouverneur de Nice, de 1707 à «710, il mourut, sans postérité, en 1735, avec le titre de maréchal de camp et de cordon rouge. (Ancien Bourbonnais,)

d'une fois, il dut se mesurer avec Bachaumont et notre autre compatriote le baron de Chouvigny de Blot, qui jouèrent un rôle assez important dans le parti des frondeurs, et certes il devait être de force à leur riposter, puisqu'il a fait, au dire de Baillet, «des épigrammes de feu et de sang. » Guy Patin nous a heureusement conservé deux de ces épigrammes, dans ses lettres qui renferment tant de détails curieux et intéressants sur les personnes et les événements depuis 1645 jusqu'en 1672. L'une se trouve dans une lettre datée de Paris du 5 mars 1652 et l'autre dans une lettre datée de la même ville du 25 octobre 1658 (1).

Non-seulement, nous croyons devoir citer ces deux épigrammes, au double point de vue de l'histoire et du style, mais nous voulons même les faire précéder de l'espèce de commentaire qui les accompagne et qui précise la situation, tout en donnant, sur la vie du poète, quelques petits détails qui ne sont pas indifférents.

« On continue toujours de vendre la bibliothèque Mazarine, où l'on dit qu'il y avait 40 mille volumes. M. Naudé qui est fort en colère contre le Parlement de voir vendre et dissiper une si belle bibliothèque, a pris tous les livres de Médecine pour 3,500 livres. Il y a un Maître de Requêtes, nommé M. Caumin (Gaulmin), sçavant homme, mais ennemi du Parlement, grand Mazarin et fort incommodé en ses affaires, qui pensant flatter le Cardinal, qu'il voit revenu à la

(i) Lettres choisies de Guy Patin, Rotterdam, 1725, i vol. in-12, t I, p. 196et3âl.

Cour, a fait des vers sur les débris de cette bibliothèque, dont voici la copie que je vous envoyé, afin que vous en puissiez juger, i

Juliades toto libros du m coUigit orbe.

Et vocat Aonias ad sua tecta Deas, Tecla, Deas, libros înfami curia lege

Vendidit, in medio : prostituitque foro.

Hoc sceleris pretium, ssvi commerciœ pacti,

Diraque promissas auctio monstrat opes.

Nec mirere nefas^ emptus probat empla Seoatus,

Vendidit hic libros, vendere jura solet.

« Monsieur Gaumin maître des Requêtes, irrité contre l'Arrêt du Parlement, qui fit enlever du FortrEvêqueunprisonnier auquel lesMaitresdesRequêtes prétendoient faire le procès pour des faux seaux, fit, il y a quelques jours, les quatre vers suivans :

Curia consilinm pellit, Regem expulit olim, Prœsulibus pulsis pellit ab urbe Deum.

sine consilio. sine Rege Deoque Senatum !

sine lege viros, ô sine mente senes !

« M. de Broussel, conseiller de la première des Enquêtes, fils de celui pour qui on fit les barricades Tan 1648, y a répondu pour la défense du Parlement, de la manière qui suit : »

Curia consilium frœnat« Regemque reduxit, Prœsulibus missis plaçât ubique Deum.

Dum sine consilio banc, sine Rege Deoque notasti, Tu sine fronte vires, tu sine mente senex.

Bien que la liste des productions de Gaulmin soit encore assez volumineuse, elle ne répond pas cependant à tout ce qu'on était en droit d'attendre d'un homme de son intelligence et de son savoir qui avait

toujours annoncé un certain nombre d'ouvrages qu'on n'a jamais trouvés. Nous emprunterons, à la biographie Michaud, la nomenclature que nous allons en donner, car elle est de beaucoup la plus complète de celles publiées par les différents biographes que nous avons pu consulter. S'il n'a guère produit que quelques morceaux en vers (1) , épigrammes , odes , hymnes, une tragédie, des traductions latines et des éditions de différents ouvrages qu'il enrichissait de notes nombreuses et instructives ; en revanche, il a laissé « une bibliothèque très-riche, sur-tout en langues savantes, » qui a été achetée pour la bibliothèque du roi (2).

On connaît de Gaulmin:

1® Des épigrammes, des élégies, des odes, des hymnes en latin ; des vers sur la prise d'Arras (insérés dans le Ménagiana, 1. 1, p. 217), que Ménage trouvait admirables, mais que La Monnoye, critique plus judicieux, juge inférieurs à ceux de Lucain. Ménage aurait désiré que Ton publiât un recueil des poésies de Gaulmin : ce vœu n'a pas été accompli.

2^^ Des traductions latines des romans de Rhodante et Dosiclès, par Théodore Prodromus, Paris, 1626, in-8^ et d'Ismène et Isménie, d'Eumathe, Paris, 1618, in-8^ — La biographie Didot ajoute que ce fut Gaulmin qui donna la première édition du second ouvrage

(1) Ces poésies n'ont point été recueillies, dit la biographie Didot, et quelques-unes, entre autres VIphigénie, n'ont jamais été imprimées, mais on les trouve en manuscrit à la bibliothèque impériale. Iphigénie était écrite en grec, et Fauteur en a cité six vers dans ses notes sur le roman d'Eustalhe^ p. 14

(2) De Coiffier Demoret, t II, p 328.

et que sa traduction du roman de Prodromus est la seule qui existe jusqu'ici.

3^ In Hamedallae Casbinensis Persae sapientiam universi, epistola dedicatoria, Paris, 1641, in-8**.

¥ Des Notes sur le traité dePsellus : De operatiooe Dœmonum, dont il publia, le premier, le texte grec avec la traduction latine de Pierre Morel, Paris, 1615, in-8^

5^ De vitâ et morte Mosis libri très, hebr. et lat. cum notis, Paris, 1629, in-8^. Cet ouvrage est d'un rabbin ; Gaulmin le publia avec une version et des notes; J.-A. Fabricius en donna une nouvelle édition, Hambourg, 1714, in-8°.

6^ Des remarques sur le faux Callisthènes.

7® Livre des lumières en la conduite des rois, composé par le sage Pilpay, Paris, 1644, in-8®. Prosper Marchand attribue à Gaulmin^cette traduction, que le frontispice donne à David Sahid, d'Ispahan. Enfin, il a laissé en manuscrit plusieurs pièces de vers, une tragédie d'Iphigénie, que Colomiès dit être dans la manière d'Eschyle ; des Notes sur le Commentaire de David Kimchi, sur les psaumes ; d'autres sur les questions hébraïques de J. Drusius, qui sont consei'vées à la bibliothèque du Roi.

En présence d'une si belle intelligence et du résultat obtenu, on voudrait, avecMoreri, « qu'un si habile homme eût fait un emploi plus sérieux, et plus solide des grands talens qu'il avait reçus de Dieu. » N'est-il pas regrettable en effet que cet esprit supérieur et ami de l'étude n'ait pas résolu d'employer toute son activité, à l'examen de quelques-uns des grands problèmes qui ont ordinairement le privilège d'attirer les

hommes supérieurs. En agissant ainsi; Gilbert Gaulmin aurait assurément laissé une trace plus profonde et plus durable. Initiateur ou propagateur de quelques idées ou de quelques grandes découvertes utiles et profitables à Thumanité, son nom serait devenu populaire, tandis qu'il n'est guère maintenant connu que des érudits ; sans doute, c'est bien déjà quelque chose, mais pour lui ce n'était pas assez. Cultiver son esprit, pour le simple plaisir de le cultiver, tel ne peut pas, tel ne doit pas être le but qu'on doit se proposer. Il faut à l'homme, créature intelligente et libre, créée avec des devoirs et des droits, une occupation plus rationnelle, plus noble et plus conforme à son origine et à sa fin.

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