LE DELUGE
Ces eaux comme l'on dit, jointes aux basses eaux, Des monts plus sourcilleux desrobaut les coupeaux, Eussent noyé ce tout, si, triomphant de l'onde, Noé n'eust comme enclos dans peu d'arbres le monde, Bastissant une nef, et par mille travaux, Conservant là dedans tout genre d'animaux.
Ils n'y furent entrez, que dans l'obscure grotte Du mutin roy des vents, le Tout-Puissant garotte L'aquilon chasse-nue, et met pour quelque tems La bride sur le col aux forcenez Autans.
D'une atle toule moite, ils commencent leur course ; Chasque poil de leur barbe est une humide source ; De nues une nuict enveloppe leur front ; Leur crin desbagoulé, tout en pluye se fond.
Et leurs dextres pressant l'espaisseur des nuages, Les rompent, en esclairs, en pluyes, en orages. Les torrens escumeux, les fleuves, les ruisseaux, S'enflent en un moment: jà leurs confuses eaux Perdent leurs premiers bords, et dans la mer salée ^Ravageant les moissons, courent bride avalée. La terre tremble toute» et tressuant de peur. Dans ses veines ne laisse une gouto d'humeur. Et toy, toy même, ô Ciel ! les escluses desbondes De tes larges marests, pour desgorger les ondes Sur ta sœur (i), qui vivant, et sans hoote et sans loy,
(i) La Ton».
362 POÈTES CHRÉTIEN» DU XVI^ SifeCLB
Se plaisoil seulement à desplaire à ton Roy.
Jà la terre se perd, jà Nerée est sans marge ;
Les fleuves ne vont plus se perdre en la mer large,
Eux-mesmes font la mer ; tant d'Océans divers
Ne font qu'un Océan : mesme cest Univers
N'est rien qu'un grand eslang, qui veut joindre son onde
Au demeurant des eaux qui sont dessus le monde.
1/estourgeon costôyant les cismes des chasteaux
S'esmerveille de voir tant de toicts sous les eaux.
Le manat, le mular, s'allongent sur les croupes
Où naguère broutoyent les sautelantes troupes
Des chèvres porte-barbe, et les dauphins camus
Des arbres montai gnards razent les chefs ramus.
Rien ne sert au lévrier, au cerf, à la tigresse.
Au Hevre, au cavalot, sa plus visle vistesse :
Plus il cherche la terre, et plus et plus helasl
Il la sent, effrayé, se perdre sous ses pas.
Le bievre, la tortue, et le fier crocodile.
Qui jadis jouyssoient d'un double domi€ile,
N'ont que l'eau pour maison ; les loups et les aigneaux.
Les lyons et les daims, voguent dessus les eaux,
Flanc à flanc, sans soupçon. Le vautour, l'arondelle,
Après avoir long-tems combattu de leur aile
Contre un trespas certain, enfin tombent lassez.
N'ayant où se percher, dans les flots courroucez.
Quant aux poures humains, pense que cestui gaigoe
La pointe d^une tour, l'autre d'une monlaigae,
L'autre pressant un cèdre, or* des pieds, or' des mains,
A boutées gravit au plus haut de ses rains
Mais las ! les flots montans à mesure qu'ils montent,
Soudain qu'ils font arrest, soudain leur chef surmontent ;
L'un sur un aiz flottant, hazardeux se commet
L'autre vogue en un cofre, et l'autre en une met.
L'autre encor mi-dormant sent que l'eau débordée
Sa vie et son châlit ravit tout d'une ondée.
L'autre de pieds et bras par mesure ramant.
Résiste à la fureur du flot qui, freschement.
DU BABTA8 3G3
A son flanc abisma ses germaines, sa mère,
Le plus cher de ses fils, sa compagne et son père :
Mais enfin il se rend, jà las de trop ramer,
A la discrétion de l'indiscrète mer.
Tout, tout meurt à ce coup : mais les Parques cruelles.
Qui jadis, pour racler les clioses les plus belles,
S^armoyentdecent harnois, n'ont ore pour bourreaux.
Que les efforts baveux des bouillonnantes eaux.
Tandis la Sainte Nef, sur Teschine azurée
Du superbe Océan, naviguoit assurée,
Bien que sans mast, sans rame, et loin, loin de tout port :
Car rÊlernel estoit son Pilote et son Nord ;
Trois fois cinquante jours, le gênerai naufrage
Degasla l'Univers ; enfin d'un tel ravage
L'Immortel s'esmouvant, n'eut pas sonné sitost
La retraite des eaux, que soudain flot sur flot
Elles gaignent au pié. Tous les fleuves s'abaissent ;
La mer rentre en prison ; les montaignes renaissent ;
Les bois monstreni desjà leurs limonneux rameaux ;
Jà la campagne croist par le descroist des eaux ;
Et bref la seule main du Dieu darde-tonnerre.
Monstre la terre au Ciel, et le Ciel à la Terre.
Afin qu'il vist encor ta Panchaîque odeur
Fumer sur les autelz sacrez à sa grandeur.
Dieu puisau'il t'^ pieu tout de mesme en nostre âge Sauver ta saincle Nef, du flot et de l'orage. Fais (jue ce peu d'Humains oui s'appuyenl sur toy Croissent de mesme en nombre, et plus encor en foy.
{La Semaine, deux, fout^éç. Ed. de i579 et de i5S3.)
3G4 PO&TRS CHRKTIBNS DU XVI® SlèCLS
DESCRIPTION DV JARDIN DtDEN Fragment,
Poêles des Payens, qui, hardis, faites gloire
D'obscurcir par vos vers Telernelle mémoire
Des ouvrages de Dieu, n'allez plus loûanger
D'un discours fabuleux d'EIysé le verger,
Que vous avez tiré sur un si beau modelle,
Pour en avoir appris quelque sourde nouvelle
Venant de père en fils : car l'ouvrier trois #f ois saint
A mieux fait son jardin que vous le voslre feint.
Si je dy que toujours, d'une face seraine,
Le Ciel embrasse-tout, œilladoil ceste plaine ;
Que des rochers cambrez le doux miel disUUoit ;
Que le laict nourricier par les champs ruisselloil ;
Que les rues avoient mesme odeur que les roses ;
Que tout terroir porloit en tout lems toutes choses,
Et sous mesmes rameaux, cent et cent fruicts divers
Tousjours se braudilloycnl, ny trop mûrs, ny trop verds ;
Que le plus aigre fruict et l'herbe plus amere
Egaloit en douceur les sucres de Madère ;
Et nourrissoit les corps mieux qn'aujourd'huy les veaux
Les chapons, les perdrix, les moulons, les chevreaux,
Sans compter tant d'apas que nostre friandise ^
En cent mille façons chaloûilleuse desguise.
Et qui, non pour s'esteindre, ains pour plus s'allumer
Les prend eu autre ciel et sous Tondeuse mer
Si je dy, qu'au matin, des champs la face verte
Esloit non de rosée, ains de manne couverte ;
Qu'un ru Iraine-gueret, de son. cours violent,
Des fleuves ne soûilloit le cryslal doux-coulant.
Fleuves qui surmonloient en bon goust le breuvagQ
on BABTA8 365
Qui du crelois Gerathe (1) honore le rivage; Que les sombres foresls des myrlhes amoureux. Des Prophètes lauriers, des palmiers généreux, Ne s*efireuillent jamais, ains leurs branches nouvelles. Par nature vouloienl mille fresches tonnelles, Où cent sortes d'oiseaux nuict et jour s'esbatoient, S'entrefaisoient Tamour, sauleloient, voletoient, Et mariant leurs tons aux doux accens des Anges, Chantoient et Tbeur d*Adam et de Dieu les louanges : Car pour lors les Corbeaux, Oriots et Hiboux Avoient des Rossignols le chant doctement doux, Et les doux Rossignols avoient la voix divine D'Orphée et d'Amphion, d*Arion et de Line (2). Echo, voix forestière, Echo fille de TAir, Qui ne veut ni ne peut, languarde, rien celer. Qui ne sçait s*enquerir, ains seulement respondre, Et qui jamais en vain ne se laisse semondre (3), Y tenoit sa partie, et commençoit à tems Chanter lorsqu'ils cessoient, et cessoit, eux chanlaus. Là regnoit la Musique, et tousjours sur la rive Un doux bruit secondoit la voix et morte et vive. Si je dy que Phœbus n'y faisoit arriver L'Esté par son retour, par sa fuitte THyver, Ains l'amoureux Printems tenoit tousjours fleuries Des doux-fleurans vallons les riantes prairies ; Que le robuste Adam ne sentoil point son corps Agravé des autans (4), ni roidy par les Nords Ains d'un doux ventelet l'haleine musquetée.
Coulant dans la forest par l'Eternel plantée, Donnoit vigueur au corps, à la terre verdeur, A la verdure fleurs, aux Heurs une aime (5) odeur ;
(1) Ceralhe, Fleuve de l'Isle de Crète, aujourd'hui Caadie, fameux par le vin de Malvoisie qu'on y recueille.
(2) Line, pour Linus.
(3) Semondre, interroger.
(4) Les Autans, et les Nors, le vent du Midi et le vent du Nord.
(5) Aime, douce.
366 pofa'Bs GâRéricim du xvi*^ sikcLiL
Qu'au jour la nuict prestoit son humeur nourricière,
El le jour à la noict moitié de sa lumière ;
Que la gresle jamais n'atterroit les moissons ;
Que la neige ptumeuse, e( les luisans glaçons
N*envieiIlissoient les champs ; qu'un esclalant orage
N'escarteloit les monts ; qu'un pluvieux ravage
N'amaigrissoil la terre, ains les champs produisoient
Les fécondes vapeurs, qui leur face arrousoient,
Je ne pense mentir : plustost, honteux, j'accuse
D'indocle pauvreté ma bégayante Muse.
Si tu veux en deux mots la loUer comme il faut.
Dis que c'est le pourtraict du Paradis d'en haut,
Où noslre ayeul avoit, ô merveilles estfanges !
Dieu pour entre-parleur, pour ministres les Anges.
Curieux cependant ne recherche en quel lieu
Ce parterre fut fait des mains propres de Dieu :
Si sur un mont voisin des cornes de Latone»
Si dessous l'Kquateur, si près de Babylone,
Si sur le clair Levant : humble contente loy
De sçavoir que ce parc, dont Dieu fit l'homme Roy,
Esloit un beau terroir, où se rouloient fécondes
De Gion, de Phîson, et du Tygre les ondes,
Et le beau fleuve encor qui lèche doucement
De la Bru du grand Bel le fameux bastimeut.
{Seconde semaine. Ed. de 1607. Prem, Journ, Eden,)
LE SACRIFICE D'ABRAHARÏ
Abram, mou cher Abram (dit l'Éternelle Essence) Je suis ton Dieu, ton Roy, ton loyer, ta defence, Va-t'en droit à Salem, etrespans impiteux Le sang de ton Isac, sur un coupeau venteux :
DU ttARTAft 367
Uache-Ie de Ion glaive, et ses chairs bien-aimées Donne au rouge courroux des bûches allumées.
Cil qui deroi-veillant, et dormant à demi Yoid, ou bien pense voir un phantosme eunemi, S'enfonce entre deux draps, tremble, et ne peut àpeine, D*un grand quart d'heure après reprendre son haleiue. Au son de ces durs mots, Abram non autrement Est saisi de douleur, d'effroy, d'estonnement : L'image de la mort dans ses yeux desja noue, Un vigoureux hyver tous ses membres secoué.
Et sur le champ herbu, tout de son long tombé Devient en un moment, pasle, rouge, plombé.
Une froide sue^r de tout son corps dégoutte ; La parole lui manque, il n'oit, il ne void goutte Mais à soi revenu il jette deux sanglots :
Puis deux souspirs profonds : et puis encor ces mots : Cruel commandement que de [sang-froid] j'assomme Un foible, un innocent, un desarmé jeune homme
Que je lue un Ami, que je souille, inhumain, Dans le sein de mon Ûis, ma parricide main ?
Mai^, helas 1 de quel fils? d'isac, mon fils unique, Dont la douceur respond à sa face angélique ! D'Isac pour sainct patron de vertu recognu, D'Isao, jeune de poil, mais de l'esprit chenu, D'Isac l'amour des siens, et des voisins l'envie, D'Isac cœur de mon cœur, et vie de ma vie.
Qu'un détestable autel je trempe de ce sang, Du trait [qui] jaillira du flanc né de mon flanc ! Ah! fut-il du mien propre I o père supportable, dommage léger, ains plustost souhaitable :
Je ne fais plus de fruict, ains semble au chesne creux, Ebranché, contrefait, despouillé de cheveux, Et qui n'estant moins sec dehors que dans la terre. Ne sert que d'eschalas au gravissant lierre.
Mais en perdant Isac, je ne pers seulement Ma vie que Tarrest escrit au firmament AcoUée à la sienne : ains plus de fils encore Qu'on ne void de sablon dessus la rive more.
368 PORTES CHRériBRS DU XVI* Sl&CLI
Mon bras, pourras-lu biea, pourras-tu, cruel bras.
Enfoncer dans le cœur dlsac Ion coutelas?
Certes je ne pourroi sans mourir de tristesse
Te livrer, garrolé, l'appui de ma vieillesse,
Mon boD-heur, mon plaisir, l'objet doux de mes yeux
Entre les bras meurtriers d'un bourreau furieux.
Mais las que je deface ! ô félonie extrême !
Que je deface helas ! ce que j'ai fait moi-même?
Que j'ouvre sa poitrine, et que d'un poing sanglant,
J'en arrache, cruel, son cœur encor tremblant?
Que détestable aulheur d'un exemple si rare
Je couvre un saincl autel d'un [h]achis tant barbare?
Que je grille sa chair ? Que ses boyaux esmeux
Craquettent devant moy sur les charbons fumeux ?
Cela ne m'est pas moins, à le penser, horrible,
Cruel à le vouloir, qu'à le faire impossible.
Qui voudra, qui pourra, sanglante ainsi sa main.
Je ne puis, je ne veux estre tant inhumain
Pour obéir à Dieu? Dieu, colonne éternelle
De foi, de vérité, sera doncinûdelle?
Sera doncques menteur? doncque il démolira
Ce qu'il aura basli ? Il fera, défera,
Donra voile à tous vents, et ses promesses feintes
Seront autant de laqs pour les âmes plus saintes ?
Il jurera tanlosl par son élarnilé,
Que mon fils peuplera de sa postérité
La terre où je voyage et que d'Isac la race
Bien-heureuse sera le levain de sa grâce.
Or il commandera que j'estraogle au berceau,
L'espoir de mon salut ! qu'au sang d'un jouvenceau
Je noyé l'Univers ; que d'un revers je couppe
La teste à mon Isac et la [monstre] à la trouppe
Qui doit paistre son nez d'un agréable encens,
D'œuvres saincles ses yeux, son oreille d'accent.
Dieu fera guère à Dieu? Sa voix sera traistresse?
Et son commandement combatra sa promesse?
Ma foy renversera la base de ma foy,
M'estant tout un de croire ou descroire sa loy?