DU BARTA
Abram : lasl que dis-tu ? Tu vaux trop entreprendre,
Celuy qui le Phénix ravive de sa cendre,
El du tombeau luisant du ûleur vermisseau,
Pour parer les plus grands fait naislre un peint oiseau,
Oublira-t-il Isac, la saincte pépinière
De sa future Eglise, et Tunique lumière
Qui fera jour au monde? Hé ! ne pourra-t-il pas
Lui redonner la vie au milieu du trespas?
Mais voj que cependant que lu mets en défence.
Le canonné rempart de sa haute puissance,
Tu sapes sa justice, on sçait bien que Dieu peut
Faire tout, si ce n*esl ce que faire il ne veut.
Il n'aime point le mal. Aussi lost que les ondes
Prindrenl leur rendez-vous, que les pleines fécondes
Revirent le soleil ; que Noé ja grizon,
Ravy d'aise, quitta sa flollante prison,
Dieu défendit le meurtre : et sa face terrible,
Ne déleste rien tant qu'un homicide horrible)
Homme, ne sonde point les abysmes profonds
Des jugemens de Dieu ; ils n*ont rive ni fonds.
Contiens-loi dans les bords d'une sobre sagesse ;
Admire seulement ce qu'encor la foiblesse
De la loy ne comprend : Dieu le souverain Roy
Gomme législateur, est dessus loute loy ;
Soy mesme il s'en dispense, et de son aile forte,
Sainl, il ne vole ailleurs qu'où son vouloir le porte
Tout ce qu'il fait est bon ; non point que l'immortel
Doive faire le bien à cause qu'il est tel :
Ainoois le bien est bien à cause qu'il procède
De la haute bonté de celuy qui possède
Les thresors de Justice, el du bien souverain
Le riche magazin tient tousjours sous sa main.
Ha ! profane penser ! Et quoy donques; J'estime
Qu'il désire, inhumain, une humaine victime?
Qu'il souhaite establir son service dévot
Par une impiété ? C'est, ô vous, Astarot,
M'oloc, Chamos, Milcon, c'est ô cruelles pestes
C'est vpus qui vous paissez d'holocaustes funestes,
370 POfeTB8 CHRIÉTIBNS DU XVl' SifeCLB
Qui rodez à l'entour (}e l'encensé jucher,
Pour humer nostre odeur> %i lapper postre cfiair :
El qui ne trouvez point de plus douces fontaines
Que les ruisseaux coulant 4^ nos ouvertes v[e]jneç,
Non point le Dieu d'Abram, Dieu bon, Qieu saincl, piea doux.
Qui n'a point maçonné ce monde que pour nous.
Qui bailles bras saip^neux, qui cberil son ouvrage»
Qui veut en sacrifice un repentant courage :
C'est vous qui desguisez en Anges 4^ clarté.
Voulez faire mon Dieu autbeur de cruauté,
Esleindre dans mon cœur la foy de sa promesse.
Et souiller son autel ! ma saincte liessu,
Fils heureusement né : voire (si rjfçoureux
Je n'empescbe ton heur) père d'un peuple lieureux»
Ne crains, ô cher enfant, que fier je me de^poûillc
De l'amour paternel, qu'en ton sang je me souille,
Et par l'horrible exploit de telle cruauté
Je me face cognoistrc à la postérité :
Je veux que de mes faicts les célèbres nouvelles
Volent à l'advenir sur des ailes plus belles.
Le Pin contre-soullé et du Nord et 4" Nol,
Tantost croule de ça, delà penche tantost :
Jà craque en s'esclatant une vive racine :
Icy se rompt une autre. Il s'esleve,il s'encline
Jouet de deux tyrans, il veut et ne peut choir,
Et chancellant, ne sçait quel maislre il doit avoir.
Luy de mesme assailli par l'Amour et le zèle.
Est or' père indulgent, ore père fidèle.
Or' l'esprit, or' la chair gaignant le plus haut lieu.
Froid à tuer son fils, froid à desplaire à Dieu.
Enfin il dit ainsi : c'est Dieu, c'est ce Dieu mesme,
Que j'ai vu si souvent; c'est ce bon Djeu qui m'aime
Me garde, me soustienl, c'est sans doute la voix ;
La voix mesme qui m'a consolé tant 4e fois.
Satan bien que fardé ne peut tel apparoistre,
Dieu m'est trop familier pour son front mescognoisjrej
Je sens de son esprit les mouvemens secrets :
11 entretient mon cœur de ses discoL|rs sacrez :
DU DABTAI 371
Dieu requiert de ma main ce triste sacrifice ; II faut, quoy qu*i| en soit, qu'à sa voix j'obejsse, La nuict veut desloger, de^ja le venlelel Avant-courrier du jour murnoure fraiscbelet, Dans les bois cbeveleui, cependant que l'aurore Amoureuse s'enQeure et s'emperle et se dore, Pour sortir mieui parée, et faire parmi Tair Du bord de son manteau le roux miel disliler Abram part avec elle, et sur la verle rive Au murmurant Gedron le tiers jour il arrive.
Contemple le sainct mont, et foiblement pantois Monte avecques son fils chargé du sacré bojs. Mon père, dit Isac, voicy bien et I4 flamme, Kt le séché fagot, et la tranchante lame ; Mais où est vostre hostie? Hé ! monte,ô mon chercœur, Elremels, dit Abram, ce qui reste au Seigneur Mais a peine eut encore Tinnocenle victime Tourné le sacré front vers la pierreuse cime, Qu*Abram change c|e face, et comme un vin nouveau Qui bouboust, prisonnier, dans le cerclé tonneau, Qu'on a bouché trop tost, d'une fqmeuse bave Pousse enfin le bondon jusqu'au Ciel de la cave Vomît un fleuve rouge, et le glaceux pavé Est d*un lac esoumeux tout autour abbreuvê.
Tout ainsi d*un doux son de ces mots flls et père Le pleur que la constance avoit tenu naguère Captif dans le cerveau cousie desbondonné, Et riiebrieu d'un discours bassement marn^onné, (Car il ne veut qu'lsac entende sa complainte) Enfln ouvre la porte à sa douleur contrainte. Misérable Théâtre! Ha I mon bras, félon bras I Tu brandis donc la torche et le fler coutelas Qui doist brusler mon cœur, qui doit tremper sa lame Dans le sang de mon sang, dans Tame de mon ame- Et toy, pauvret |sao, tu portes sur (on dos Le fagot qui craquant, proudoyera tes os, Kt te rends plus pour moy que pour ton propre crime D'un mesme sacrifice^ et Ministre et Victime.
372 poirres chrétiens du xvi* siicLB
mal-heureux enfant ! û père malheureux Mais meschant lout ensemble ! hé ! quel sort rigoureux Nous pousse en cestabysme, ou faut que misérable, Pour estre vraiment Saint, je me rende exécrable, Que pour suivre lafoy je transgresse la foy, Que pour estre bon fils de mon Dieu, las ! je soy Mauvais père d'Isac ? Et qu'Isac pour me plaire Pour, dis-je, estre mon fils, ne soit ni fils, ni père. Il marche néantmoins, et surmontant le Mont.
Consolé par la foy, il serene son front ; Ainsi ne plus ne moins que Testoile argentine, Qui n*a-guière a lavé sa face en la marine.
Il baslit son autel, il dresse le buscher Puis lie doucement le bras de son fils cher.
Mon père, dit Isac, mon père, mon bon père, Et quoy? vous me montrez vostre face severel Mon père, hé ! dites-moy, quels apresls sont cecy? cruauté nouvelle ! Est-ce doncques ainsi Que par moi vous devez estre ayeul de ces Princes, Qui, braves, dompteront ces fertiles Provinces, Et que je doy remplir, sainctement glorieux.
Ce bas monde de Kois, et d*estoiles les Cieux ? Char cloué de Rubis, coche de la lumière, Fuy t'en, recache loy dans Tonde marinière, Pour ne voir ce spectacle. Abram envers tous, Hormis envers son fils, sera saint,juste, et doux I Abram, le grand Abram, fera ce que ja rage Du Tigre, du Sanglier, de l'Ours aime-carnage Ne voudroit point commettre. IlelasI voyez comment lime bouche l'oreille ! 11 songe incessamment A son sanglant mystère. Dieu quelle innocence, Le meurtrier de son fils a peur de faire ofTence, Celuy qui vers son sang exerce cruauté.
Craint helas! de tomber en quelque impiété.
Mon père, escoutez-moi. Non, non, je ne désire Deslourner, Orateur, le tourment de vostre ire : Moissonnez hardiment le grain par vous semé ; Venez ; ostez la vie à vostre bien-aimé ;
DU BÀBTAS 373
Eayvrez de mon sang ce gazon exécrable ;
Puisque ma niorl vous plaist,mamort m'est agréable.
Dites-moy seulement quel crime j'ay commis
Digne de telle mort. Mon père» ay-je point mis
Dans Yostre plat sacré le mortel Aconite ?
Ay-je précipité d'une drogue maudile
Le trespas de ma mère? Ay-je point conspiré
Avec vos ennemis? Palais etheré,
Sainte maison de Dieu.sur deux points balancée,
Si jamais un tel crime entra dans ma pensée.
Ferme moy ton clair huis, et juste ne permetz
Que je sois compagnon des courriers emplumez,
Si ce n'est point cela, Abram (car plus je n*ose
User du mot de père) hé ! sçachons quelle chose
Ay-je peu perpétrer qui doive, ô creve-cœur !
Me rendre vostre hostie, et vous mon massacreur.
Faites-moy souvenir d'une faute si grande,
Aliu, qu'après mon Dieu, pardon je vous demande
D'un si lasche forfait et qu'accordé par vous»
Vous viviez satisfait et je trespasse absous.
Mon fils, tu n'es conduit à ce sacré supplice
Ni par mon fier courroux, ni par ton maléfice.
Dieu, nostre Dieu t'appelle, et ne veut qu'icy bas
Tu traînes en langueur : qu*un Payen coutelas
Hache de tes beaux ans la vigoureuse trame
Ou qu'un pesteux charbon t' envoyé sous la lame,
Ains rendes ton esprit au milieu des saincts feux^
Des dévotes odeurs, des salutaires vœux.
Que crains-tu, mon amour? ô ma joye plus grande,
Ma douceur, que crains-tu ? l'Immortel le commande
C'est à nous d'obéir. Et ne s'enquérir pas,
Gomment sage il fera germer de ton trespas
Tant de sceptres promis ; et de ta morne cuisse
Sortir en sa saison le Soleil de Justice,
Qui brisera les monts de sa dextre de fer,
Et don'ra loix au ciel, à la terre, à l'enfer.
Car celuy qui t'a fait contre nature naistre,
Contre nature peut te redonner un estre
S74 POÈTES GHRéTlBNS DU XVl*^ SIËGLB '
Meilleur que le premier. Il a mille moyens
Pour tirer, prévoyant, de la presse les siens.
Le monde a pour limon sa sagesse admirable.
Il est également puissant et véritable.
Mon doux, mon bon lsac(mais trop certes pour moy)
Ta douceur, ta bonté renforcent mon esmoy,
Font ma perte plus grande : et comme deux tenailles
Toutes rouges de feu pincetlent mes entrailles
Je te donne, 6 cher fils, non plus mien, ains de Dieu,
Et le dernier baiser, et le dernier adieu.
Ha! puisque Dieu le veut, que vous aussi mon père Le voulez, je le veux, o mort non tant severe Qu'honorable pour moy ! viens t'en, hasle le pas 1 Je voy les Gieux ouverts, Dieu me tend Jà les bras. Allons, courons à lui : et d'un brave courage Soustenons la fureur d'un passager orage.
Quoy ? mon père« le cœur vous manque aul meilleurs coups! Aé ! ne me pleurez plus, je ne suis plus ft vous; J'estois à rElernel mesme avant ma naissance, Vous m'avez possédé seulement pour souffrance. Voulez-vous reculer, sur le couronnement D'un fait si glorieux ? que mon col laschement Avecque vostre joug, le joug de Dieu secoue, Et que de sa parole impudent je me joue?
Où fuiray-je sa main? le Ciel est sa maison, Son marchepié la terre : et l'obscure prison Du peuple criminel, qui sous Satan souspire.
Est la bute des traicts que descoche son ire. De luy dépend mon heur, de luy dépend mon bien, Je n'ay point pour franchise autre autel que le sien,
Helasl ne pleurez plus, ce sainct gazon demande Plus de sang que de pleurs ; il faut et que roffrandef Et que l'offrant encor, poussez de piété, Rendent libre ce faict, faict par nécessité.
Monslrons que nousavons demeuré dans l'eschole, Moy de vous, vous deDieu, et qu'encor sa parole Qui forma, qui soustienl, qui conduit l'UniverSi Mené à son but le Sainct et traîne le pervers.