‹ Poètes chrétiens du XVIe siècle: textes choisisChapitre 113 sur 123 · SONNET AU ROY DE NAVARRE · texte numérisé non relu

SONNET AU ROY DE NAVARRE

Envieuse Nature, hél pourquoy caches-tu De forests, de torrens et de monts ces passages A ceux qui, désireux de se faire plus sages, Vont loin de leurs maisons apprendre la vertu ?

Pourquoy caches- tu l'or dessous un mont battu, Darolé par les flancs, et par le front d'orages? Pourquoy clos-tu de rocs et de déserts sauvages L'eau qui fait teste aux maux dont l'homme est combattu ?

Je l'ay, dit-elle, fait, pour monstrer que le Prince Doit borner ses désirs des bords de sa province : Je t'ay fait pour monstrer que Ton ne doit cercher

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Ce que sous Tespesseur de tant de monts je cache? Je l'ayfait, pour monslrer qu'il faul que chacun lasche Conserver la santé qui s'achele si cher.

Ce roc cambré par art, par nalure, ou par l'âge, Ce roc de Tarascon hebercea quelquefois Les Géants qui rouloient les montagnes de Foix, Dont tant d'os excessifs rendent leur tesmoigtiage.

Saturne, mange-enfans, Temà constamment volage, Serrurier fauchetoul, change-murs, change-loîx Non sans cause à deux fronts on t'a peint autrefois : Car tout change sous toi chaque heure de visage,

Jadis les tiers brigands du païs plat bannis. Des bourgades chassez, dans les Villes punis, Avoient tant seulement des grottes pour asiles.

Ores les innocens, peureux, se vont cacher.

Ou dans un bois espais, ou sous un creux rocher.

Et les plus grands Yollëurs commandentdans les Villes.

{Œuvres poétiques, i607,j

CHIUSTOPHE DE GAMON

Comme si ce n'était pas assez, pour notre accablement, de la Semaine de Salluste du Bartas, nous devions avoir la réfutation en vers de ce dernier ouvrage Tout bon .catholique n'eût point songé & s'en faire l'auteur : nn calviniste y pourvut.

Ce fut d'ailleurs assez dans le goût du temps et des mœurs de la Réforme que de composer d'interminables dissertations sur nos origines et notre c devenir »,

Nons pardonnera-t-on d'avoir recherché de tels ouvrages T

Dans une anthologie de i>odle8 chrétiens ponvlons-nons d'ailleurs méconnaître du Bartas et son inévitable réfutaleur.

Le premier, ainsi qu'on l'a vn, était de dascogne ; le second fut du Vivarais ; mais on ne sait guère leqnel demeure le pins méridional de ces deux poètes. A du Bartas on peut encore reconnaître de hantes qualités littéraires, et jusqu'à une grandiose' éloquence confinant an génie. Que trouve t-on chez Christophe de Gamon, sinon un détestable fatras, servi par une imagination médiocre.

Du Bartas écrivit fongueusement la Semaine ei la Se^ oonde Semaine, afin d'éprouver notre édification ; Gamon lui répondit en publiant, sous un titre analogue, un ouvrage de tendance opposée. Ce dernier parut pour la première fois, en 1599 (1), avec oetté épigraphe tirée do psaume CIV :

(1) Cf. La Sepmaine ou création du Monde, du sieur Christo/îe de Oamon^ contre celle du siêur du Bartas,

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Seigneur f que tes œuvres sont diverses. Tu les as toutes faites aveo Sapience : La Terre est pleine de tan domaine.

On croit qu'il eut quelque succès de ''curiosité, puisqu'il s'en fit h Niort, chez Jean Lambert, en 1615, une nouvelle édition.

A notre avis, il ne justifia jamais du bruit qu'il provoqua. On vérifiera notre dire sur les extraits que non s en donnons afin de n'en point parler davantage. On doit & Gamon, d'autres ouvrages non moins médiocres que ce dernier. Le plus connu avait paru en 1600 ; mais sous ce titre gracieux : Le Jardinet de la poésie (t), il n'offrait hélas ! que les tristes fleurs de la jeunesse du poète.

Christophe de Gamon mourut dans un Age assez avancé, vers 1620. Il avait toujours montré beaucoup de zèle pour sa religion, ce qui ne l'avait point empêché d'incliner vers T Alchimie et les sciences occultes.

M. Henry \aschalde dans son Histoire des Poètes du Viravais{i) s'est fait l'éditeur, l'annotateur plutôt, d'une excellente notice consacrée par Guillaume CoUetet à co détestable écrivain.

S. 1., Gédéon Petit, 1599, inl2. La même. Lyon, et aussi Genève, 1609, in-12.

(i) U Jardinet de Poésie de C. 1). G.. Lyon, Claude Morillon, 1600, in 12.

(2) Paris, Aubry, 1877, in-8«.

LA SEMAINE OU CRÉATION DU MONDE Fragment du « Sixiesme jour ».

Louanges de lame où le temps ne luy permet s*estendre. — Tesmoignage de son excellence par la seigneurie donnée à l'homme sur les œuvres de Dieu. Dont Adam imposa aux animaux^ où est refuté une erreur, — La création dé la femme. — Procédure de Dieu en icelle. — Adam premier profete du Monde recognut la femme. — Beauté naïve. — Objurgation contre les fards. — Contre la pompe. — Contentement réciproque d'Adam et d'Eve. — Qu'il faut nonobstant lotier la virginité {i)'

Source des facultez, des choses le milieu,

Singe de la Nature et truchement de Dieu,

Plant de vin, grand trésor qu*un petit vase enserre»

Qui mesures le Ciel sans bouger de la Terre :

Si trompé, j'ignorois qu*ayant fait si grand tour,

Pour parfournir ma course, il reste peu de jour,

Et le lecteur lassé jà peut estre regarde

Si Testoile du soir encor ses rais ne darde :

Je ne serois oncq soûl de portraire en mes vers

De tes rares beautez les ornemens divers.

Ta mémoire qui lient les trésors de science.

Des respirants œillets vainq l'odeur et la grâce,

A le ris sur la bouche, en ses yeux les douceurs.

(1) Ce sommaire est la réunion des notes marginales du texte de l'édition de 1615.

382 POÈTES CHRÉTIENS DU XVl" SlÈCLB

En son sein pommelé deux petites grosseurs, Esl plus roide qu'un cedre. aymable davantage, Que Ihyvernal Soleil, que l'estival ombrage.

Plus tendrette qu'un fan, et plus gaye cent fois Qu'un léger Bicheteau bressant parmi les bois.

L*art pourtant ni le fard, d'une grâce sans grâce Altérant sa santé n'adultèrent sa face :

Bien plus belle que vous, qui des fers, des poinçons. Des drogues, des venins faites vos hameçons : Qui, folles, aymant mieux sembler qu'eslre pucelles. Redressez vostre corps, rehaussez vos mapielles, Conroyez vostre cuir, vernissez vos laideurs, Falsifiez vos poils, corrigez vos couleur^, Revoûtez vos sourcils, encroustez vos visages, Aplanissez vos fronts, et desmeniez vos âge^. Dames, je parle à vous, qui sur vostre portrait Reprenant du grapd Dieu le piqeeau tout parfait, Voulez suivrp aujourd'huy le conseil trop volage Des humeurs de vostre amé,ou des mœurs de nostre âge: Et qui sentans de Dieu la juste et dure malp, Sentez que la santé vous délaisse soudain, Que vostre haleine put, vos membres s'acroupissent, Vostre peau s'escarboucle et vos dens se noircissent..

Eve n'est point ainsi, ni ne fait ^rdre epcof La nouvelle campagne au lustre de son or, A Tesclat de sa pourpre, au bril des broderies, Où au ûambant amas des riches pierreries ; Or, pourpre, broderie, et precieuj: amw, Qui, s'ils ont la beauté, ne nous la donnent p^s.

Ainsi n'estant qu'amours, que naïves blandices. Que flarqes, que douceurs, que bea^Uez, qqe délice^, L'homme en ravit, ravy, maint baiser gracieuiç ; Or l'homme estoit Seigneur, et vagabond qrroit, Parmi tant de troqppQux tout seul i) depieuroit, Tout estoit son désert l'^de^ plein 4'artiflçes, .. , Beau d'assiete, en biens riche, abondant en délices, Le voyojt mjnviter, d'fin soin continuel, Avec la solitude un contracl solenneL

CHmsTQpHp DK 9AM0ir 383

C'est pourqi|oy derechef TElerne) se conseille, Derechef inesme avis, car c'e^t niejipie merveille ; Derechef rhomme esl fait, derechef inesme aulheur De mesme fpain produit chose de inesme honneur.

Dieu donc pour aso[u]pif' d'uaf glace fnoftellc De l*anima1 sans pair la paupière jumelle, D*un somme Tengourdist, non d'un comme ocieux. Montant de l'estomac, mais desc^qdant des cieHx, D'une extase qui fait d'une eslrange manière Hehouscher tous ses sens, et bouschep sa paqpiere : Puis luy lire une coste, et de subti(es mains En baslit, tout puissant, Tayeule des humains. L^art du facteur moulant la première des femipes Voulu l partir le corps pour conjpindre les arnes ; Il fit d*un cœur deux cœurs, afin que mesine apdeur, Suivant l'eslre premier, fist de deux cœurs un c(iîur.

rhomme voyant, r^vi, siir la Terre parente, Le paradoxe acroist de sa cost§ vivante* Voicy chair de ma chair, voici, dit-il, vraypient Pour arrester ma vei)ë lan capable argurpep^i Non tant d'autres ohjcts dont j'avoy la puissance. Mais non pas le plaisir, pauvre dans l'abondance. Seul dans là multitude. Ores d'amour espoin(» Séparé de mon membre, up philtpe m'y conjoint t Ores mon œil ravi regarde un œil semblable.

Et plus ne m*est désert ce lieu tant délectable.

Cette unique beauté l'homme unique attirant; Cette fleur fraich' eclose ag parterre odorant. Second honneur d'Eden, du lys la nejge efface; Ton acorte, subtile, et ha\\\e intelligence, Par qui l'homaie peut voir son invincible Aulheur, Par qui parle aux humains de Pieu l'Ambassadeur Par qui des bonnes mœurs se plante 1^ racine. Par qui le Magistrat ses sentences fulmine.

Par qui l'homme disert meut les rocs Cyrréhans. Par qui les Arions charment Fonde et les vents. Par qui domptent nos maux, les enfans d'Esculc|pe, Par qui des monts t^au(ains M^rs les fondements s^pe,

384 poiTBS CHRéniNS du xvi" siàclb

Par qui noslre œil prévoit des foudres les esclats, Ez nuages se mesle, arbitre leurs combats :

Le Mortel sçait des airs niveler les estages, Furette leurs recoins, assiste à leurs orages : UAstroIogue enquereur grimpe sur l'Univers, Le fer anime un marbre, et moy-mesme ces vers.

Je chanteray sans plus, flame dont je m*enflame, Esprit dont je respire, ame, que lu es aroe.

Que l'Eternel daigna ranger dessous tes loix L'admirable grandeur des œuvres de ses doigts, Dont soudain l'animal que la raison inspire Dessus tous animaux establit son Empire.

La créatrice voix il imite pour lors.

Il est l'ouvrier des noms, puisqu'il ne l'est des corps, L*homme appelle, Dieu crée, afin de reconnoislre Luy par le droit du nom, Dieu par la loy de Teslre, Non qu'Adam ait nommé (comme les peints oyseaux Et les hosles des bois) les familles des eaux. second smyrnéan les troupes vagabondes Qui seillonnenl les flols, ne sortirent des ondes Quittans pour voir TEden leur humide ressort. Car lost, perdans la vague, elles trouvent la mort. Aussi voit-on leurs noms presque du tout se taire Ez feuillets non-menteurs du saint Dictionnaire, Remire ses beaux lys, se mire en ses beaux yeux : Et s'admire jumeau, dans la clairté jumelle Du rond et double azur des yeux de sa femelle : Signe que d'eile-mesme il doit tost retirer Deux miroirs où ses yeux pourront mieux se mirer. Non que sans ce doux mal, sans ce plaisir contraire. L'homme soit comme un monstre.ombrageux,solitaire. Fol, brutal, lou-garou, né pour soy seulement. Sans esprit, sans amour, sans cœur, sans sentiment. Ma franche liberté contre ce vain langage S*arme avecques raison de plume et de courage, Et la Virginité dont l'Angélique estât Sur la femme a le prix, m'espaule en ce combat. Je sçay qu'on dit la femme au (Iguier comparable.

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En bois et feuille amer, au seul fniict amiable ; Et que tenant de Tos dont Dieu vînt Tenricbir De nostre humaine essence» elle ne veut fléchir. Mais sans elle de fait tant d'amoureuses âmes, De maint aveugle feu ne nourriroient les flames ; L'ame de maint amant, franchissant tout devoir, N*eust point fait de sa vie oflfrande au desespoir. Le feu Grec se donnant lant de guerriers en proye, Ne se fust point repeu des grands palais de Troye. Sans elle en la faveur des seuls Milesiens, Peride n'eust point fait périr les Samiens.

Sans elle à ses voisins n'eust en guerre cruelle Celuy qui d'une louve esgouta la mamelle, Qui des proches Sabins les femmes retenant, Fait que l'Amour à Rome ose tout maintenant ! Sans elle onques n'eust fait lant d'horribles ravages Le peuple à double forme aux Lapithes sauvages. Ny Samson, ny Achab, ny David, ny Joran, Passionné crédule, impudique. Tyran, N'eusl contenté, n'eust creu, n'eust aimé, n'eust ouïe, Dalila, Jezabel, Bersabée, Atalie.

Bref, sans elle on n'eust veu renverser lant de fois Les apuys des maisons, ny les sceptres des Roys.

(La Sepmainet etc^ éd. de 1615.)

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