‹ Poètes chrétiens du XVIe siècle: textes choisisChapitre 43 sur 123 · OUI DU FAUR DB PIBRAC · texte numérisé non relu

OUI DU FAUR DB PIBRAC

Haïr le vray, se feindre en toutes choses ; Sonder le simple, afin de l'attraper;' Braver le foible, et sur l'absent draper, Sont de la Cour les œillets et les roses.

XXÏ

Il est permis souhaiter un bon Prince ; Mais tel qu'il est, il le convient porter :

Car il vaut mieux un tyran supporter.

Que de troubler la paix de sa Province.

A ton Seigneur et ton Roy ne te joue Et s'il t'en prie, il t'en faut excuser :

Qui des faveurs des Roys cuide abuser.

Bien tost, froissé, choit au bas de la roQë.

L'homme se plaint de sa trop courte vie, Et cependant n'employé où il devroit Le temps qu'il a, qui suffir luy pourroit, Si pour bien vivre avoit de vivre envie.

130 POÈTBS QHRBT1BN8 DU XVl* 8IEGLB

Si quelquefois le meschanl le blasonne.

Que t'en chaul-il ? Helas, cest ton honneur : Le blasme prend la force du donneur, Le loz est bon, quand un bon nous le dotine.

Nous meslons tout, lé vray parler se change

Souvent le vice est du nom reveslu

De la prochaine opposite vertu :

Le loz est blasme, et le blasme est louange.

[Les Quatrains de Pibrac, io76.)

GABRIELLE DE COIONARD

Les œuvres de Gabrlelle de Coignard, qui consistent uniquement en poèmes spirituels, parurent après la mort de leur auteur en 1594, et furent réimprimées en 1595 (h. Le catalogue La VaUière signale une édition postérieure, publiée en 1613, et, dernièrement, un érudit provincial en Ht paraître un extrait dans une collection tirée & petit nombre par des curieux et des bibliophiles (2).

On ne sait rien sur cette poétesse que ce qu'en ont écrit ses éditeurs posthumes. Ainsi l'on apprend du titre de son livre et d'un court avertissement, placé en tête de ses poésies, que Gabrielle de Coignard avait été mariée a « M. de Mausencal, sieur de Miremont, président en la Cour de Parlement de Toulouse » et que ses pieuses méditations furent le fruit des tristes loisirs qu'elle eut après la mort de son époux. Elle n'attachait sans doute aucune importance à ces productions, et il fallut la piété de ses filles, Jeanne et Catherine de Mausencal, pour qu'elles ne se perdissent point.

Telles qu'elles nous sont données, et quoique l'auteur

(1) Œuvres chrestiennrs de feu Dame Gabrielle de Coignard, vefve à (sic) Monsieur de Mausencal, sieur de Miremont, président en la Cour du Parlement de Tholose. A Tolose. par Pierre Jacquet et llernard Caries, MDXGIV, in 12 La même, A Tournon, pour Jacques (sic) Fauro. MDXCV, in- 12.

(2) Le Thresor du Sonnet^ xvi«, xviio siècles. HT. Gabrielle de Coignarfff Œuvres chrétiennes^ CXXIX soH' nets.. Imprimé par Protêt, fr., & Mdcon, pour les amis du Bonnet, MDGCCG. iil-8o, 125 bx.

132 PORTBS CHRilTiBNS DU XVI* SlfeCLR

ne les ait pas revues pour l'impression, ce sont d*élégantes pages, d'un style serré, concis et d'une éloquence qui ne le cède en rien à la piété et & la noblesse de rinspiration. Elles se composent de cent-vingt-neuf sonnets et de divers poèmes sur le sujet de la religion. On y peut lire des Béatitudes, des Complaintes sur la Nativité, la Passion de Jésus-Christ, sur la Vierge Marie, un Hymne à la Charité et jusqu'& un Noèl qui fut sans nul doute mis en chant.

Les éditeurs ne paraissent guère se soucier de leur mérite littéraire, mais ils leur concèdent une modeste valeur édifiante, ce qui, à notre sens, est une mauvaise façon de les présenter aux yeux du vulgaire. « Parmi tant de rares et excellents poôtes de nostre temps, s'écrientil, non sans naïveté, y en a-t-il aucun qui se puisse vanter d'avoir mieux parte de Dieu, ny escrit plus sainctement ses hauts et sacrés mystères ? » Us eussent pu ajouter sans doute que ces vers en valaient de plus notoires, et que Gabrielle de Coignard leur avait prêté un charme de pureté et une grâce auxquels ne nous ont pas toujours accoutumé les Muses de son siècle.

SONNETS SPIRITUELS

désir mes miKnoDS, qui sur vos saincles aisles, Volez plus vistemenl que le vent plus léger : C'est ores, mes mignons, qu'il vous faut desloger Sans plus vous arrester aux choses temporelles.

Ça bas lout est laideur pour les âmes plus belles, Ne poursuivez donc rien du monde passager, Les objecls terriens ne vous font qu'affliger : Il faut cercher au ciel les grâces elernellcs.

Mais quand vous y serez^ o désirs bienheureux. Ne retournez jamais nn ce vaf douloureux, Hais attendez là haut que mon heure ait bornée

La vie de ce corps, el tandis, beaux désirs, Faicles un grand amas des éternels plaisirs Pour festoyer là haut mon ame retournée.

Fauche Seigneur de ton glaive tranchant I Tous les chardons qui prennent accroissance

I Aux plus beaux lieux de nostre conscience,

Et vont tousjours les vertus empeschant.

134 POÈTES CHRBTIBNS DU XVl* 81ECLB

Ce sonl les grains que Tennemy meschanl JeUe sur nous par sa fauce semence :

Viens donc, Seigneur, car la moisson s'avance, Viens de la main ces herbes arrachant ;

Ne permets point que la ronce et Teipine Gastenl le fruict de la bonne racine ; Envoyé nous de la pluye d'en haut,

Pour arroser ceste terre infertille,

Qui dans son champ ne porte rien d'utile.

S'il ne te plaist reparer son deffaut.

Je bcniray tousjours Tan, ie jour et le moys, Le temps et la saison que la bonté divine Lançi ses doux attraits au fond de ma poictrine, Arrachant de mon sein le cœur que je portois.

Un soir il me sembla ainsi que je dormois, Dessous l'obscurité de ma sombre courtine, Que je me submergeois dedans la mer mutine, Halletant à la mort, peu à peu, je mourois.

J'avais mille regrets de mes fautes commises, Je promettois à Dieu des sainctes entreprises : S'il me donnoit loisir de vivre encor un peu.

Je m'esveilie en sur-saut, et mon ame advertie. Par ce songe divin de corriger ma vie Demande ton secours pour accomplir son vœu.

OABIIILLI DB COIONÀRD 135

Douce virginilé, nourrice d'innocence, Mignonne du haut Dieu, tresoriere de« cieux, Qui portes le laurier pris du victorieux EL l'habillement blanc, marque de continence.

Ceux qui sont guerdonnez de ta grand recompence, Compaignons de Taigneau, le suivent en tous lieux, parfaicte vertu, 6 trésor précieux, Qui rapportes le cent de ton humble semence.

Bien-heureux sont ceux-là qui, forçant leurs désirs, Quittent joyeusement du monde les plaisirs.

Pour avoir des vertus de celuy qui les donne :

Leurs lampes brusieront d'un feu continuel, Attendant le retour de l'espouz éternel, Recevant pour loyer une riche couronne.

Mon âme, dormez-vous ? mon corps vous sommeillez Assoupi lourdement sur la plume olieuse :

La sombre obscurité de la nuict oublieuse D'un voile paresseux vous tient les yeux sillez.

Les animaux des champs, les poissons escaillez Voyent plustost que vous la clarté gracieuse. Le chariot pesant de la chair vicieuse Garde que nous n'ayons nos esprits esveillez.

136 POÈrCS GURfBTIBNS DU XVI* 81ÈGLK

Mais sus, c'est trop dormy ea ma paresse extrême, Je me veux esveiller en ce temps d« caresme, Mo levant de malin pour ouyr les sermons.

Mon âme conduira par la raison active Ce corps appesanti de sa charge rétive A servir le Seigneur et gaigner les pardons.

Ah ! quel regret encore me tourmente Ày-je perdu le souvenir si doux Que Jesus-Chrisl est mon loyal espoux, Et que je suis sa très humble servante ?

Ay-je perdu l'espoir de mon attente, Et le loyer que Dieu promet à tous?

Heureux celuy qui tlechit les genoux, Pour requérir sa faveur si constante.

Non : seifîneur Dieu, Rédempteur de mon ame, Tu brusleras par la divine flame Mes vains désirs et folles passions :

Et chasseras hors de ma fantaisie |

Les vanitez qui la tiennent saisie :

Pour n* aimer rien que les perfections.

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