‹ Poètes chrétiens du XVIe siècle: textes choisisChapitre 56 sur 123 · JOACHIM DU BELLAY · texte numérisé non relu

JOACHIM DU BELLAY

Jadis le fameux inventeur De la doctrine Academiq^ue Ghassoit le poëte menteur Par les lois de sa republique.

Où est doncq' l'esprit tant cynique, Qui ose donner quelque lieu Aux chansons de la Lyre ethnique, En la republique de Dieu ?

Si nostre Muse n'estoit point De tant de vanitez coiffée, La saincte voix, qui les cœurs poingt.

Ne seroit par nous eslouffée, Ainsi la grand'trouppe eschauffée Avec son vineux Evoé Estrangloit les chansons d'Orphée Au son du cornet enroué.

Gestuy^là, qui dit que ces vers Gastent le naïf de mon slile, Il a Teslomac de travers, Préférant le doux à Tutile :

La plaine heureusement fertile, Bien qu'elle soit vefve de IleDrs Vaut mieux que le champ inutile Emaillé de mille couleurs.

Si nous voulons emmieller Nos chansons de fleurs poétiques, Qui nous gardera de mesler Telles douceurs en nos cantiques ?

Convertissant à nos pratiques Les biens trop longtemps occupez Par les faux possesseurs antiques Qui sur nous les ont usurpez.

D'Israël le peuple ancien Afiranchi du cruel service,

170 POÈTES GHAJSTIBNS DO XVl^ S1ECI.B

Du riche meuble Egyptien, Fit à Dieu plaisant sacrifice :

El pour embellir l'édifice, Que Dieu se faisoit ériger, Salomon n'estima pas vice De mendier Tor eslranger.

Nous donques faisons tous ainsi :

Et comme bien rusez gendarmes, Des Grecs et des Romains aussi Prenons les boucliers et guysarmes, L'ennemi baillera les armes Dont luy-mesme sera battu :

Telle fraude au fait des alarmes Mérite le nom de vertu.

fol, qui chante les honneurs De ces faux Dieux ! ou qui s'amuse A farder le los des Seigneurs Plus aimez qu'amis de la Muse.

C'est pourquoy la mienne refuse De manier le lut vanteur.

L'espoir des Princes nous abuse, Mais nostrc Dieu n'est point menteur.

Celuy (Seigneur) à qui la voix Vivement touche les aureilles.

Bien qu'il sommeille quelquefois, Finallement tu le réveilles :

Lors en tes œuvres nompareilles Fichant son esprit et ses yeux, II se rit des vaines merveilles Du misérable ambitieux :

Qui esloigné du droicl sentier Suit la tortueuse carrière, Ou celuy qui est plus entier^ Plus souvent demeure en arrière,

iOACHlH DU BBLLAY Ht

Humant la faveur journalière Compagne des soucis cuisanSt El la vanité familière A la tourbe des courtisans.

Ma nef, évitez ce danger Et n'attendez pas que l'orage Par force vous face ranger Au port après vostre naufrage.

« L*homme rusé par long usage » N'est folement avantureux : » Mais qui par son péril est sage, >' Celuy est sage malheureux. »

Bien-heureux donques est celuy, Qui a fondé son asseurance Aux choses dont le ferme appuy Ne desment point son asseurance.

C'est luy, que nulle violence Peut esbranler tant seulement, Si bien il se contrebalance En tous ses faicts également.

Celuy encor' ne cerche pas La gloire, que le temps consomme :

Sçachanl que rien n'est ici bas Immortel, que l'esprit de l'homme.

Et puis le Poêle se nomme Ores Cygne mélodieux, Or, immortel et divin, comme S'il estoit compagnon des Dieux.

Quand j'oy les Muses cacqueler, Enllant leurs mots d'un vain langage.

Il me semble ouïr cracqueler Un perroquet dedans sa cage :

Mais ces fols qui leur font hommage, amorcez de vaines 4ouceui's,

172 POÈTES CHRETIENS DO XVI* SlftCLI

Ne peuvenl sentir le dommage Que irai lient ses mignardes Sœurs.

Si Je fin Grec eust escouté La misique Sicilienne Peu coutemenl, s'ils eust gousté A la couppe Girceienne, De sa douce terre ancienne Il n*eust regousté les plaisirs :

El Dieu chassera de la sienne Les esclaves de leurs désirs.

fol, qui se laisse envieillir En la vaine philosophie, Dont rhomme ne peut recueillir.

L'esprit, qui l'Ame vivifie !

Le Seigneur, qui me fortifie Au labeur de ces vers plaisans, Veut qu'à luy seul je sacrifie L'offrande de mes jeunes ans.

Puis quelque délicat cerveau D'une impudence merveilleuse, Dit que pour un esprit nouveau La matière est trop sourcilleuse.

Pendant la vieillesse honteuse D'avoir pris la fleur pour le fruit.

Haste en vain sa course boiteuse Après la vertu, qui la suit.

Geluy, qui prenoil double pris De ceux qui sous un autre maislre L'art de la Lyre avoyent appris, M'enseigne ce que je dois estre.

Sus donques oubliez ma dextre De cette Lyre les vieux sons, Afin que vous soyez adextre A sonner plus hautes chansons.

iOACIim DU BBLLAY 173

Mais (6 Seigneur) si lu ne tens Les nerfs de ma harpe nouvelle, C'est bien en vain que je prétens D'accorder Ion los dessus elle.

Que si tu veux luy presler l'aile, Alors d'un vol audacieux, Criant ta louange immortelle, Je voleray jusques aux cieux.

Le lut je ne demande pas, Dont les filles de la Mémoire Après les Phlegreans combats Sonneront des Dieux la victoire.

Désormais sur les bords de Loyre, Imitant le sainct pouce Hebrieu, Mes doigts fredonneront la gloire De ceiuy qui est trois fois Dieu.

HYMiNE CUftESTIEN

Seigneur Dieu, mon rempart, ma fiance Repare moy du fort de patience Contre Telfort du corps injurieux.

Qui veut forcer Tesprit victorieux.

L'ardeur du mal dont ma chair est attainle, Me fait gémir d'une éternelle plainte.

Moins pour l'ennuy de ne pouvoir guarir, Que pour le mal de ne pouvoir mourir.

Certes, Seigneur, je sens bien que ma faute Me rend coulpable à ta majesté haute :

Mais si de toy vers toy je n*oy secours, Ailleurs en vain je cerche mon recours.

174 POiiTKS CHRlhlINS DU XVl* SlicCLB I

Car ta main seule invinciblement forte Peut des enfers briser Tavare porte, I

Et me tirer aux rayons du beau jour, ,

Qui luit au ciel ton éternel séjour. j

Si je ne suis que vile pourriture, m

Tel que je suis, je suis ta créature, 1

N'est-ce pas toy, dont la divine main j

De vil bourbier forma le corps humain, i

Pour y enter l'âme, que lu as feinte, i

Sur le portrait de ton image saincle ? >

N'est-ce pas toy, qui forma la rondeur i

De l'univers, tesmoin de ta grandeur, Et qui fondis l'obscurité profonde.

Pour en tirer la lumière du monde ?

De rOccan, qui nous baigne à Tentour Fichant aux cieux du jour la lampe claire.

Et le flambeau qui à la nuit esclaire.

Et toutefois ces grands œuvres parfaits.

Que ta main saincte heureusement a faits, Doyvenl périr, non ta parole ferme, De qui le temps n'a point borné le terme.

Geste parole a promis aux esleus.

Dont les saincts noms en ton livre sont leus, Ennuy, travail, servitude moleste, Le seul chemin de ton règne céleste.

trop ingrat, 6 trop ambitieux, Cil, qui premier nous defTerma les yeux, Et qui premier, par trop vouloir cognoistre Fit le péché entre nous apparoistre ?

Ce fut alors que le ciel peu bénin Vomit sur nous son courroux et venin.

Faisant sortir du centre de la terre La pasie faim, et la peste, et la guerre.

Le monde alors d'une nue empesché Vivait captif sous les lois du péohé,

lOACHIM DU BILUY I7S

De qui l'horreur sur tanl d'àmes immondes.

Fit déborder la vengeance des ondes :

Alors, Seigneur, d*un clin d'œil seulement Tu moissonnas la lerre également Ne reservanl de tanl de milliers d'hommes, Qu*une famille en ces lieux où nous sommes.

bien*heureux, et trois et quatre fois, Qui a gouslé le sucre de la voix. Et dont la foy, qui le péché desfîe, En ton effort sa force fortifie !

Certes celuy qui tel bien a recéu, De son espoir ne se verra deceu :

S'il est ainsi, que la foy sauva l'Arche, Et d'Israël le premier Patriarche, Ce fut celuy, Seigneur, à qui tu Os Multiplier le nombre de ses Ois, Plus qu'on ne voit d'estoiles flamboyantes, Ou de sablon aux plaines verdoyantes.

Le peuple alors contrainct de se ranger Dessous les loix du barbare estranger, Vivoit captif, quand ta main favorable Luy fit sentir ton pouvoir secourable, Pendant le cours de l'onde rougissant.

Dont à pied sec ton peuple fut issant.

Et vit encore, loin derrière sa fuite Flotter sur l'eau l'Egyptienne suite.

Puis au milieu des travaux et dangers Tu le guidas aux peuples estrangers Par les déserts, où vingt et vingt années Furent par toy ces bandes gouvernées.

Là ta pitié pour leur soif amortir, Fit des rochers les fontaines sortir, Et fit encor' de ta main plantureuse Nager sur eux la manue savoreuse.

Là fut sous toy Moyse ton ami Chef de ta gent, qui murmuroit parmi

176 PORTES CHRÉTIINS DU XTl* SiftCLI

Les longs erreurs de ce déserl sauvage.

D'avoir laissé TEgyptien rivage.

Là mainlefois le cours de ta fureur Se desbrida sur l'obstinée erreur, De ces mutins, et les loix engravées Se virent là mile f<^is dépravées.

quanlefois de ton grave sourci.

Tu abismas ce faux peuple endurci, Qui mesprisant de son Dieu les louanges.

IdOlalroit après les Dieux eslranges Justice adoncq' sur le péché naissant Faisoit brandir son glaive punissant, El la pitié loin du ciel exilée Erroit çà-bas triste, et dechevelée.

Finablement, ce peuple belliqueur Guidé par toy, haussa le chef vainqueur Sur mille Rois, et peuples que la guerre Kit renverser horriblement par terre, Ains que les tiens par sentiers incognus Fussent aux champs plantureux parvenus, Où tu avois dès mainte et mainte année Auparavant leur demeure bornée.

Qui contera les dangers et horreurs Les fiers combats et vaillantes fureurs De Josué ? et la brave entreprise De Gedeon, que ta main favorise ?

Qui descrira ce Guerrier ordonné Pour le rempart de ton peuple estonné.

Et le forfait de la main desloyale, Qui lui embla sa perruque falale ?

Qui chantera Toracle d'Israël, Ce grand phophète et preslre Samuel, Saiil, Jonathe, et les despouilles vuides Rouges du sang do tes Israelides?

Dieu guerrier, des victoires donneur, Donne à mes doigts ccsle grâce et bon-heur,

JOACHIM DU BBLLÀY 177

De n'accorder sur ma Lyre d'y voire

Pour toul jamais, que les vers de ta gloire.

S'il esl ainsi, arrière les vains sons,

Les vains soupirs el les vaines chansons.

Arrière amour, et les songes antiques

Elabourez par les mains poétiques.

Ce n'est plus moy, qui vous doy fredonner :

Car le Seigneur m'a commandé sonner

Non rOdyssée, ou la grand'Iliade,

Mais le discours de l'Israeliade.

Lors je diray ce grand pasteur Hebrieu, Qui s'opposa pour le peuple de Dieu :

Les saincls accords de la Lyre faconde, Le certain coup de sa fidèle fonde.

Avec l'honneur de son premier bulin, Et le grand tronc du brave Philistin.

Je chanteray par combien de traverses Il sceut tromper les embuscbes diverses De Ses haineux, ains que Dieu Teust assis Pour commander au peuple circoncis, Heureux vrayment si Tœil de Bersabée Sa liberté n'eust oncques desrobée Et s'il n'eust mis en proye à Testranger Celuy, qui fut de sa mort messager.

Las, ce qu'on voit de bonheur en ce monde,* Jamais constant, et ferme ne se fonde, Et nul ne peut siiyvre d'un cours entier De la vertu le pénible sentier.

Quel siècle encor' ne porte tesmoignage Du Roy cogneu par le surnom de sage ?

Qui attrainant des plus barbares lieux L'or el l'argent, et le bois précieux Eiaboura d'estoflfe, et d'artifice.

Du temple sainct le superbe édifice.

Ce n'est ici, que descrire je veux De ses vieux ans les impudiques feux,

178 POÈTES GHtl^lBHS DÛ XVl' SIÈCLB

De sa maison la grand' troupe la^ciVè, Sa vanité et sa pompe excessive, Pour ses faux Dieut le vray Dieu mesprisé, Et de son fils le sceptre divisé.

Je voy encor' les campagnes humides Rougir au sang de ces Abrahamides, Peuple endurci entre tous les humains :

Qui adorant l'ouvrage de ses mains, Parfume Bal d'encens, et sacrifice.

Peuples et Rois, apprenez la justice :

Et si de Dieu quelque peur vous avez Dedans vos cœurs hardiment engravez La mort d'Achap, et la serve couronne De tant de rois captifs en Babylonne.

Mais toy, Seigneur, de qui le bras puissant Decaptiva ton peuple languissant, Si de bon cœur devant toy je lamente, Romps le lien du mal, qui nie tourmente Ou mon esprit, pour de toy l'approcher, Tire dehors la prison de la chair.

Je ne veux point par un aulel de terre, Encourliné de vervaine, et d'hierre, Par vers charmez, ni par prodigues vœus, Mottes, encens, ou meurtre de cent bœufs.

De ma santé haster la course lente LàS, qui tant fut au partir violente.

, Guéris, Seigneur, guéris moy du péché.

Dont le remède à tout autre est caché :

Alors mes vers, loUant tes faicts loQables Te pourront estre offrandes aggreables.

(Recueil de poésies ^ êto. iG49»)

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