‹ Poètes chrétiens du XVIe siècle: textes choisisChapitre 60 sur 123 · PRIERES · texte numérisé non relu

PRIERES

De vivre plus ma pauvre ame s'ennuye Et se desplaist du malheur de sa vie :

DoDcques, Seigneur, librement je diray Ce qui la tieut de si près assiégée El en l'aigreur de mon ame affligée A toy, Seigneur, ainsi je parleray :

Ne me condamne : Il n'est pas équitable, Ou me déclare en quoy je suis coulpable, Pour me juger. Hé 1 veux-lu reprouver El ruiner ta pauvre créature, De tes saincts doigts l'ouvrage et la facture, Et des meschans le conseil approuver !

As-tu les yeux de chair comme nous, Sire?

Vois-tu ainsi que Thomme ? et ton Empire,

Tes jours, tes ans, comme ceux des humains

S'escoulenl-ils ? Et quoy? as-tu envie

De rechercher si asprement ma vie

Yeu que ne puis eschapper de tes mains ?

Tes mains m*ont fait et repestri de chair Gomme un potier qui, de grâce gentille, Tourne en vaisseaux une masse d'argille :

Puis tout soudain tu me fais trébucher.

(80 POiBTBS CRR^IBirg DU XVI* SifeCLC

Souvienne loy avant que me damner^ Que de limon, et de bourbe fangeuse Tu m'as formé, et qu'en terre poudreuse Apres ma mort me feras retourner.

Tu m'as coulé comme le laict nouveau, Qui s'espaissit et se caille en présure, De nerfs et d'os assemblé ma fifçure, Puis reveslu et de chair et de peau ;

Tu m'as donné et la vie et les ans.

Me conduisant au sentier de ta grâce, Et aux rayons de ta divine face Guidé mes pas, mon esprit et mes sens.

Combien ay-je de forfaictures, D'offenses iniques et dures ?

Monstre moy en quoy j'ay nieffait.

Et me déclare mon forfait.

Pourquoy me caches lu ta face, Et me bannissant de ta grâce Destourne ton visage amy.

Me tenant pour ton ennemy ?

Veux-tu esprouver ta puissance Contre la fueille qui balance.

Qui chancelle et branle à tous vens ?

Quoy ? me veux-tu livrer bataille, Poursuyvant le chaume et la paille, Qui n'a plus d'humeur au dedans.

Ha I tu me tiens trop de rudesse.

Seigneur, et sous ta main maistresse Je souffre tpop de passions, Trop de maui, trop d'afflictions,

RBMY BILLtAU tS?

Et riftoureui de chainei dure Tu lends mes pieds à la torture.

Et aux ceps qui sont imprimez Dessus mes talons decharnez :

Et comme le bois mort se mine, Pourry et mangé de vermine, Tout ainsi je vis en langueur :

Ou comme le drap d'une robe, Ou la tigne ronge et deirobe Le ni, la grâce et la couleur.

L*homme né de la femme, en vivant peu de temps Est plein de mille maux et de mille lourmens : Il est comme la fleur qui, naissant, est coupée, Et fuit ainsi que l'ombre et n'a point de durée : Tu ne laisses pourtant de luy porter faveur^ Le tirant avec toy, en jugement, Seigneur.

Hé I qui peut (sinon toy) rendre une chose pure. Qui de nature est salle, et de semence impure? Son âge est limité, et tiens par devers toy Le nombre de ses mois, dont la borne et la loy Jamais ne s'oulrepassê. Esloigne toy donc. Sire, Et le laisse en repos jusqu'au jour qu'il désire, Autant qu'un créditeur après le long séjour Du beau jour qu'on luy doit, souhaite le retour.

Mon haleine est devenue Si courte et si corrompue^ Et la fin me presse tant

Que je ne voy plus que l'ombre, i

Et la fosse noire et sombre !

D'un sepulchre qui m'attend.

Les voisins qui m*accompaignent, ^

Ce sont ceux qui me desdaignent

Et tous se mocquent de moy : ,

Mon œil tout honteux s'abaisse, j

Et demeure en la détresse^

Seigneur, que d'eux je reçoy.

Sauve moy donc je t'en prie, Et defens ma pauvre vie :

Loge moy dedans ton fort, Puis vienne qui me combatte Main à main et qui m'abatte, Tousjours seray le plus fort.

Mes emprises sont passées, Mes jours, mes vœux, mes pensées.

Et tous mes desseins rompus ; Le jour m'est nuict, et m'est claire La nuict au lieu de lumière.

Tant mes sens sont corrompus.

J'ay faict mon lict en ténèbres,

Et sous les tombes funèbres.

Je m'en vay tenir prison.

La pourriture est mon père, ^

Les vers ma sœur et ma mère.

Et le tombeau ma maison.

Ou est donc mon espérance, Et qui a la cognoissance, Seigneur, de ce que j'attens, Sinon toy, qui seul embrasses.

Qui tranches, et qui compassés Le ciel, les jours et les temps?

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