‹ Poètes chrétiens du XVIe siècle: textes choisisChapitre 8 sur 123 · ROGER DE COLLERYE · texte numérisé non relu

ROGER DE COLLERYE

Oa l'a dit de Paris, bien que certains biographes, se fondant snr l'allégorie de ses vers, l'aient fait naître anglais et qa*en réalité, il ait passé la plus grande partie de sa vie à Anxerre où il fat secrétaire de Monseigneur Jean Baillet et de Monseigneur François I«r de Dinteville, successivement évoques Bourguignons.

A Ten croire, son passé s'accordait mal avec le caractère édifiant de son emploi. Ses désordres lui valurent d'être incarné, dans ce type de Roger Bontemps qui, en Bourgogne, est devenu le symbole de la belle humeur, et même de la débauche, chez les vignerons. « Tous les suppôts de l'abbé des fous d'Auxerre, at on dit (1), tous les Basochiens, Clercs du Ch&telet, Enfants sans souci, Sots attendants, toute cette grande famille de philosophes sanâ ehaossures et de gais meurt- de-faim, tous ces mignons festos et goguelus, acolytes de la Mère-Folle, tous étaient ses camarades, et tous ces fous, archifous, lunatiques hétéroclytes, esventés, poètes de nature, etc., autres légitimes enfants du vénérable père Bon Temps, tous reconnurent leur idole dans la jovialité, la pauvreté sans tristesse de Roger de Collerye. Ils ajoutèrent h leur fiction traditionnelle son nom de baptême, Roger, et il est ainsi devenu Roger Bontemps, le Roger Bontemps des chansons. »

Deux faits dominent son existence troublée. Collerye, à une époque qu'on ne saurait préciser, entra dans les ordres ; à la mort de Monseigneur Français de Dinteville,

^1) CEuvres de Roger de Collerye, Nouv. éd., avec une Préface et des notes par Charles d* lléricault, Pariô, P. Jannet, 18S5, in-12.

20 poirris ciiRériiNs du xvi^ siècli

ayant perdu son emploi, il vint à Paris et se mêla & cette bohôme littéraire qui fréquentait le quartier de l'Université et volontiers prenait la Montagne Sainte -Geneviève pour le Mont Parnasse. Dire toutes les areutures qui lui arrivèrent pendant son séjour dans la grande ville serait peut-être tracer longuement, dans un cadre restreint, la vie de tout bon rimeur qui traversa les années du règne de Louis XII. D'autres y ont pourvu. Toute date mise à part, Victor Hugo n'alla-t il pas jusqu'à emprunter ses traits pour créer son Gringoire de convention ? Ce clerc tonsuré, — du moins le présume-t on ainsi — eut des amours de choix qui lui valurent plus de désillusions qu'il ne les avait parées d'espoir. Pauvre plus que jamais, trahi, déçu, il revint en Bourgogne juste à temps pour transcrire ses derniers rondeaux et préparer celte édition de ses œuvres qui lui tint lieu de consolation dans la vieillesse. On dit qu'avant de mourir il eut l'honneur de lire, sur le titre d'un in-S^, imprimé à Paris par Roffet, en 1536, cette superbe annonce : Les œuvres de maistre Rogei* de Collerye, homme très sçavant, natif de Paris , secrétaire de feu M. d'Auxerre^ lesquelles il composa dans sa Jeunesse^ contenant diverses matières pleines de grand récréation et de passe- temps,

II ne s'était pas ressaisi à demi en colligeant ses vers, puisque aux péchés dispensés par Nature, et aux regrets lubriques inspirés par de « vieils amours », se mêlait le témoignage d'un sincère élan vers la foi. Ses accents sont souvent ceux d'un homme qui a quelque scrupule h montrer du repentir là où il suffit d'être simple et vrai pour être entendu.

COMt>LAlNCTE DE L'INFORTUNÉ Et de regrectz importuné

Considérant le coprs de vie humaine

Mon simple es(at, train tel quel, el domaine,

Qu'il n*est besoing le mettre eu inventaire,

N'enregistrer, mais trop mieiilx de le taire«

Certain je suis que des biens terriens

Après la mort n'emporte en terre riens.

Le riche et plain, soit-il gras ou mesgret,

Fors ung linceul. Posé qu'il soit esgret

Passer le pa», où le grand, le petit.

Comme je croy, n'y prent nul appétit,

Ce neanlmoins, sans avoir ordonné,

Du Créateur a esté ordonné

Qu'il nous convient tous mourir sans appel

Et de laisser en la terre la pel.

Où Tâme va, je n'en sçaurois juger ;

A Dieu en est, non à aultre adjuger

Le Paradis ladicte ame possède.

Car lui tout seul le permect et concède.

Et pour autant que escuz, ducalz à veoir

Sont fort plaisans, il en faict bon avoir.

Pareillement revenuz et offîces,

Meubles foison, et aussi bénéfices,

Sans les avoir injustement acquis,

El en user ainsi qu'il est requis,

Car à la fin il n'y a si ne qua,

Rendce il en fault le compte et reliqua.

22 rOETBS CHRérlRNS DU XVl*^ SlkCLB

Trop mieulx vauldroit se veoir berger es champs

Que d'estre au ranc et nombre des meschans,

Et mal mourir. terreur merveilleuse !

povre fin ! o fin tresperilleuse

Deceulx qui sont ainsi prédestinez

Vivre en péchez et en mal obstinez.

Hellas ! hcllas ! qui bien y penseroit

Fier et hautain le pécheur ne seroit.

Nul, quel qu'il soit, n'a le ciel hérité,

Si par vertu il ne l'a mérité ;

Car par avant que le ciel on hérite

Fault que premier précède le mérite ;

N« pensons point l'acquérir aullrement :

Sans ce point là, on perd l'entendement.

Le bien vivant va à salvation,

Le mal vivant va à damnation ;

Riens n'emportons de ce monde terrestre

Que le bien faict, et le corps en terre estre.

Préméditant mes dessusdiclz propos.

En ung matin, tost après mon repos,

Ma plume prins pour mettre par escript

Gomme cl comment Fortune m'a prescript :

Car tant ay eu sur ma personne envye

Que suis privé de tous biens pour ma vie ;

Et m'a contrainct de me destituer

Du bien qu*ay eu, pour aultre instituer.

Or, pour narrer ma fortune invincible,

Est que j'ay npis en moy tout le possible

De fréquenter les gens dignes d'honneur.

Et supplier Jésus, le grant donneur,

De me pourvoir ou de près ou de loing

De ce qui m'est nécessaire au besoing

A Tame et corps, avant flner mes jours

Et délaisser du monde les séjours,

Le requérant m'estrc misericors

A rame plus qu'il ne convient au corps.

Nonobstant ce, ma requesle signée,

Encores n'est, n'aussi entérinée.

ROORR DE GOLLBRYB 23

Las I Je ne scay si c*est pour mon péché

Que n'ay esté ouy et despesché,

Ou que mon cœur n'a voulu consentir

De ne fleurer ce qu'il devoil sentir.

Or, povreté joieuse et volunlaire,

Seure vie est, et tresfort salutaire,

Mais tant y a, avant que s'y offrir.

Gomme Ton dit, elle est griefve à souffrir.

Peu de gens à qui aujourd'huy la quièrent,

Ne de l'avoir le bon Dieu ne requièrent ;

Ce neantmoins, pour mon cas avérer

Délibéré je [pjuis persévérer

De le prier de tresbon cueur, affln

D'estre pourveu de luy avant ma fin.

Plus ne me fault actendre à mes amys,

Décédez sont» et en la terre mys,

Qui m'a esté une excessive perle

Que j'ay congnu et congnois bien aperte.

Car j'ay depuis leur trespas et decez,

De povreié enduré les excès.

Nécessité tant m*a importuné

Que me voyant ainsi infortuné

El desnué d'amys de grant valeur,

Avec lesquelz souventes foys va l'heur,

Ad vis m'est prins de tout point me tyrer

Devers quelcun (et de moy retirer)

Plain de valleur el de noble vouloir

Qui puissance a de me faire valloir ;

Et lequel m'a doulcement accueilly

Et de bon cueur reçeu et recueilly

Dont et de quoy en rends grâces à Dieu,

Le suppliant luy donner place et liei^

Lassus es cieulx, au partir de ce monde,

Où tout soûlas et toute joye habonde,

Et inspirer le dict seigneur prédit

De me pourvoir, comme autrefoys m'a dit.

De quelque bien, sans y contrevenir^

Comme il verra, pour le temps advenir.

24 poicTBS CHRiriiNS du xvi* siècle

Fairt le pealt, s'il s*y veull employer, Sans son trésor nullement desployer ; S'il me failloit, je n'ay aucune attente De nul qui soit, de quoy ne me contente.

Mais attendant sa grâce expectative Plaine d'amour et tresconsolative Je vacqueray, en dévote oraison, Prier Jésus de luy toute saison Si que de cucur et de bonne amitié L'infortuné il regarde en pitié.

{Œuvres de Maisire R. de Collerye, 1536.)

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