‹ Poètes chrétiens du XVIe siècle: textes choisisChapitre 83 sur 123 · CANTIQUE EN FORME DE COMPLAINTE · texte numérisé non relu

CANTIQUE EN FORME DE COMPLAINTE

Tandis que le desir d*une juste vengeance

Flambe dedans Ion cœur, Seigneur n'endure poinl que ton courroux élance Sur mon coulpable chef les traits de sa rigueur : Sursiez un peu Tarrest qui d*un aspre supplice

Poursuit ma mauvaistié, Ne le prononçant points que ta saincte justice Ne s'en soit conseillée à ta douce pitié.

Voy, Seigneur, voy du ciel mon esprit qui se pasme

Sous l'horreur du tourment :

Regarde moy malade et du corps et de l'ame, Pour me donner santé plustost que chastiment : El te daignant eu (In souvenir qui nous sommes,

Pardonne à mes péchez.

Non comme aimant le vice, ains comme aimant les hom ni*s Qui sont dés leur naissance aux vices attachez.

Quelle plus grand' douleur sent-on en la torture

Qu'est celle que je sens?

Nul ennuy sur mon cœur n'épargne sa pointure Cent tourments font la guerre à chacun de mes sens. Mille bruslants soupirs, mille sanglantes larmes

Versant à tous propos.

Je passe, travaillé d'etenielles allarmes Et mes jours sans lumière, et mes nuicls sans repos.

Pardon, Seigneur, pardon: la douleur qui me blesse Me rend trop tourmenté :

258 POiSTBS GHIléTlftttB DU Xri'' SIÈCLE

Non trop pour mon offénce^aias Iroppourmafoibleses; NoQ trop pour ta justice, ains trop pour ta boulé : Las! ne vaut-il pas mieux qu'eu destournanl la face

De mes transgressions, Tu destruises plustost le péché par ta grâce, Que le pauvre pécheur par les punitions ?

Helas ! je suis semblable à celuy qu'on va rendre

Au sépulcre enfermé, Une image de mort, un fantosme de cendre, Qui suis au lieu d'esprit de douleur animé :

Ma bouche incessamment ouverte aux tristes plaintes

Ne fait que souspirer :

Et de mes pauvres yeux les prunelles esleirites Ne me servent de rien si ce n'est de pleurer.

Cependant des ingrats, Seigneur, qui de la voye

Ont deslourné leurs pas, Se couronnent de ileurs et font des feui de joye, De voir mes jours descendre en la nuicl du trespas : Nul son, tant soil-il doux, n'est si doui à leur anie

Que mes gemissemens :

Et nul si grand ennuy le cœur ne leur entame, Que de voir quelque bien consoler mes tourmens.

Aussi vont cheminant d'un pied si dissemblable

Ma vie et leur erreur, Que ce qui me deplaist leur estant agréable, Nous sommes l'un à l'autre en mutuelle horreur : Ma pluie est leur beau temps, mon repos leur misère,

Mon plaisir leur douleur: Et comme s'ils vivoient en un autre hémisphère, Estant jour à mon âme il est nuit h la leur.

Tenant entre tes mains la f^race, et le supplice

La clémence et la loy, Déployé, û Tout-puissant, l'une et l'autre justice

JEAN BKRTAtJT 259

De ton sief?e éternel el sur eux et sur moy : Sur eux, celle qui Juge et condamne à ta peine

Le méchant endurcy ; Sur moy^ celle qui, douce à la foiblesse humaine, Le pécheur justifie et le prend à mercy.

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