STANCES
Quand sur raoy je jelte les yeux, A treille aas me voyant lout vieux, Mon cœur de frayeur diminue :
Estant vieilly dans un moment.
Je ne puis dire seulement Que ma jeunesse est devenue.
Du berceau courant au cercueil, Le jour se desrobe à mon œil, Mes sens troublez s'esvanouis^ent.
Les hommes sont comme des tleurs, Qui naissent et vivent en pleurs, Et d'heure en heure se fanissent.
Leur âge, a Tinslant écoulé Gomme un trait qui s'est envolé, Ne laisse après soy nulle marque; Et leur nom, si fameux icy.
Si tost qu'ils sont morts, meurt aussi, Du pauvre autant que du Monarque.
290 POÈTBS GHRRTIBNS DU XVl'' SIÈCLB
N'agueres, verd, sain et puissant, Gomme un Aubespin florissant Mon printemps esloît délectable.
Les plaisirs logeoient en mon sein ; Et lors estoit tout mon dessein Du jeu d'amour et de la table.
Mais, las 1 mon sort est biea tourné, Mon âge en un rien s'est borné, Foible languit mon espérance.
£n une nuict, à mon malheur.
De la joye et de la douleur J'ay bien appris la différence I
La douleur aux traits vénéneux ; Comme d*un habit épineux, Me ceint d'une horrible torture, Mes beaux jours sont changez en nuits, Et mon cœur, tout ilestry d'ennuis, N'aUend plus que la sépulture.
Enyvré de cent maux divers.
Je chancelle, et vay de travers.
Tant mon ame en regorge pleine, J'en ay l'esprit tout hebesté, .
Et si peu qu'il m'en est resté, En cor me fait-il de la peine.
La mémoire du temps passé, Uue j'ay follement depencé, Espand du fiel en mes ulcères.
Si peu que j'ay de jugement.
Semble animer mon sentiment, Me rendant plus vif aux misères.
Ha 1 pitoyable souvenir I Enûn, que dois-je devenir 1 Où se resduira ma constance 1
IIATHUIUN RBOMUBK 291
Estant jà defailly de cœur^ Qui me donra de la vigueur Pour durer eu la pénitence ?
Qu'est-ce de moy? Foible est ma main, Mon courage, bel as I est huJ;^aiD, Je ne suis de fer, ny de pierre ; En mes maux monstre-toy plus doux, Seigneur ; aux traits de ton courroux, Je suis plus fragile que verre.
Je ne suis à les yeux, sinon
Qu'un festu sans force et sans nom.
Qu'un hibou qui n'ose paroistre,
Qu'un fantosme icy-bas errant,
Qu'une orde escume de torrent,
Qui semble fondre avant que naistre ;
Où toy, lu peux faire trembler
L'Univers, et desassembler
Du Firmament le riche ouvrage,
Tarir les Flots audacieux.
Ou, les eslevant jusqu'aux Gieux ;
Faire de la Terre un naufrage.
Le Soleil fleschit devant toy, De toy les Astres prennent loy. Tout fait joug dessouz ta parole :
Et cependant tu vas dardant Dessus moy ton courroux ardent, Qui ne suis qu'un bourrier qui vole.
Mais quoy ! si je suis imparfait, Pour me deffaire m'as-tu fait ?
Ne sois aux pécheurs si severe.
Je suis homme, et toy Dieu clément !
Sois donc plus doux au chastiment.
Et puoy les tiens comme Père.
292 POÈTBS CHRlh'lBNS DU XYl^ SIÈCLE
J'ay l'œil scellé d'un sceau de fer,
Et desjà les portes d'Enfer
Semblent s'entr'ouvrir pour me prendre ;
Mais encore, par ta bonté,
Si tu m'as osté la santé,
seigneur I tu me la peux rendre.
Le tronc de branches devestu.
Par une secret te vertu Se rendant fertile en sa perte, De rejettons espère un jour Ombrager les lieux d'alentour, Reprenant sa perruque verte.
Où, rhomme en la fosse couché,
Après que la mort Ta touché,
Le cœur est mort comme l'escorce:
Encor' Teau reverdit le bois ;
Mais rhomme estant mort une fois,
Les pleurs pour luy n'ont plus de force.
SONNETS
Dieu ! si mes pecliez irritent ta fureur, Contrit, morne et dolent, j'espère en ta clémence. Si mon duëil ne suffit à purger mon offense, Que ta fçrace y supplée, et serve à mon erreur.
Mes esprils esperdus frissonnent de terreur ;
Et ne voyant salut que par la pénitence,
Mon cœur, comme mes yeux, s'ouvre à la repenlance,
Et me hais tellement que je m'en fais horreur.
ifiiTHrRiN RifoiniR 293
Je pleure le présent, ]e passé je regrette ; Je crains à Tad venir la faute que j'ay faite : Dans mes rebellions je lis ton jugement.
Seigneur, dont la bonté nos injures surpasse,
Gomme de Père à fils uses-en doucement.
Si j*avois moins failly, moindre seroit ta grâce.
Quand dévot vers le Ciel j'ose lever les yeux, . Mon cœur ravy s'esmeut, et confus s'esmerveille. Gomment, dis-je à part moy, ceste œuvre nonipareille Kst-elle perceptible à Tesprit curieux ?
Cet Astre, ame du monde, œil unique des Gieux, Qui travaille en repos, et jamais ne sommeille, Père immense du jour, dont la clarté vermeille Produit, nourrit, recrée, et maintient ces bas lieux?
Gomment t*esblou!s-tu d'une flame mortelle Qui du soleil vivant n'est pas une eslincelle. Et qui n'est devant luy sinon qu'obscurité ?
Mais si de voir plus outre aux mortels est loisible, Croy bien, tu comprendras mesme l'infinité, Et les yeux de la foy te la rendront visible.
Cependant qu'en la Croix, plein d'amour infinie. Dieu pour nostre salut tant de maux supporta, Que par son juste sang nostre ame il racheta Des prisons où la mort la tenoit asservie ;
294 POÈTBS CHRETIENS DO XVi^ SIÀCLB
Altéré du desir de nous rendre la vie, J'ay soif, dit-il aux Juifs. Quelqu'un lors apport Du vinaigre et du flel, et le luy présenta ; Ce que voyant sa mère en la sorte s'escrie :
Quoy 1 n'est-ce pas assez de donner le trespas
A celuy qui nourrit les hommes ici-bas,
Sans frauder son desir d*un si piteux breuvage?
Venez tirer mon sang de ses rouges canaux,
Ou bien prenez ces pleurs qui noient mon visage ;
Vous serez moins cruels, et j'auray moins de maux.
(Œuvres de M. Régnier éd. de Leide, 1652.)