‹ Poètes d'aujourd-hui, 1880-1900Chapitre 133 sur 202 · LHOMME · texte numérisé non relu

LHOMME

Va : le soleil bondit dans les cieux embrasés ;

C'est rheure, il faut franchir le seuil et vers les villes

Te ruer en clamant aux oreilles serviles

Tout ce que les tombeaux t'ont livré de secrets.

Viens et regarde : là de houleuses forêts

Où les pasteurs de porcs se vautrent dans les bauges;

Puis des plaines, rumeurs des blés, parfum des sauges,

Et les paysans nus courbés sous les sillons

A jamais ; et plus loin des foules en haillons,

Troupeaux lâches que tu mueras en fauves bardes.

Tournent vers le palais des prunelles hagardes

Et des poings décharnés par l'immuable faim

Sans que la torche encor s'enflamme dans leur main.

Ce qui fut moi naguère et richesse stérile Et dépouille des temps silencieux rutile Autour de ton front jeune et de tes seins altiers : Voici venir un vol de cygnes éployés.

Le vol tardif et sûr des prophétiques ailes Qui m'invite au sommeil des ondes éternelles.

Va : la chair que la mort heureuse requérait S'évanouit parmi les choses, sans regret.

Maintenant que tu m'as affranchi de moi-même

PIERRE QUILLARD 245

Et que tu peux, maîtresse enfin du double emblème, Descendre vers les serfs de la glèbe et des murs Et, selon le vouloir des trois monstres obscurs, Tendre le rameau d'or ou férir de Tépée.

L'Homme disparaît sous les eaux immobiles, sous les eaux épaisses où ne palpite aucune lueur. UErrante contemple longuement le lac d'ombre monotone, puis marche, auréolée par la gloire du matin, vers les plaines et vers les villes orientales, tandis que sa voix dans la solitude chante les batailles futures.

L*ERRAMTB

Homme, revis en moi. Dans ma dextre crispée Je serre puissamment le pommeau froid du glaive Et si le monstre ancien se rebelle et se lève. Je rougirai le sol de sa tête coupée.

Moi, celle qui connaît les suprêmes paroles Et toute la douleur avec toute la joie; Je chasserai le loup et l'hyène de proie Et je veux emporter les royales corolles

Que les dragons jaloux gardaient des mains humaines : Afin que le parfum des roses inconnues, Epars farouchement sous la voûte des nues.

Suscite dans les cœurs les désirs et les haines,

Je viens à vous, frères penchés sur les emblaves,

Attelés à la meule au fond de l'ergastule;

Mon verbe lacérant l'antique crépuscule

Souffle une âme de pourpre à vos âmes d'esclaves ;

Redressez-vous ; sarclez les herbes parasites : Lancez contre le ciel les pierres de vos geôles,

24G POÈTES D^UJOURd'iIUI

Et que les murs vaincus par vos fortes épaules Vous ouvrent le jardin des terres interdites

Où, plus belles, des fleurs de rêve vont éclore En butin triomphal pour les races veng^ées, Tandis que lesang^ vil des bêtes égorgées Se mêle par mon glaive au sang pur de l'aurore,

{La Lyre héroïque et dolente.)

LE CHÈVREPIEDS

Sous cette roche en pleurs où dort la femme nue, Nuage d'aube éparse en la menteuse nuit, Le chèvre-pieds regarde à travers Teau qui flue Les lointaines maisons de labeur et de bruit.

Les tristes paysans se penchent vers la glèbe Pour un baiser de serfs et de jaloux amants Dont la bouche haineuse évoque de l'Erèbe L'or futur des épis et des riches froments .

Avares de moissons qui fatiguent les granges.

Ils méprisent l'aurore et les soleils couchants

Et leur oreille est close aux paroles étranges

Qui montent des taillis, des sources et des champs ;

Et la charrue, avec les jours et les années.

Impitoyable au deuil des bois mystérieux, Ofi'ense la beauté des forêts profanées Où rôdaient librement les fauves et les dieux.

Mais le Sylvain survit à la sylve abattue ; Dans l'antre encor voilé de feuillage, sa chair Immortelle, à travers les siècles, perpétue Le grand frisson d'amour qui fait tressaillir l'air;

PIERRE QUILLARD

Et dans les flancs d'une passante solitaire

Il sème au chant des eaux et des rameaux flottants

Des fils aventureux afl'ranchis de la terre

En qui bout la jeunesse héroïque des temps.

{La Lyre héroïque et dolente,)

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