‹ Poètes d'aujourd-hui, 1880-1900Chapitre 137 sur 202 · DISCOURS EN FACE DE U · texte numérisé non relu

DISCOURS EN FACE DE U

Parce que c'est le soir et que mes piec D'avoir marché longtemps et d'être r€ Je parlerai, debout et du fond de mo Comme quelqu'un qui n'est plus là et En soi-même, non point ce qu'il n'a ] Au fantôme de chair que sa vie a haï Mais ainsi qu'il fut tel en soi devant !

Je parlerai, dans l'attitude du linceu Que tisse le passé autour de la statun Du passant funéraire et hautain sous Où se mêlent les fils du Temps et de Je parlerai étant à cette heure celui Devant qui le silence a haussé son mii Et que la solitude orne du manteau h

O magnifique et sépulcral, voici le se Dominateur et les trois marches de 1'

258 POÈTES D*AiijouaD'nui

Qui sont de bronze, de basalte et de porphyre

Là, taciturne avec le geste de se dire,

Mon Destin se retourne en face du passé

Vers Fombre où, dans Técho, mon pas s'est effacé

Comme aux herbes des prés, comme au sable des plaines,

Avec Taube qui rit aux larmes des fontaines.

Avec le soir qui pleure au rire des ruisseaux.

Je suis celui qui jette une pierre dans l'eau. Je suis celui qui parle au bout de l'avenue, Je peux cueillit' enfin, dig'ne de mes mains nues, La fleur d'or qui disjoint les dalles du silence, Et n'ayant plus l'épée et n'ayant plus la lance. Ni l'arc courbe ou la flèche droite, ni le cri Qui, dans la forêt sombre et le bois où fleurit A côté de la ronce, hélas I la rose en sang-, Suscitent, sous les pas dangereux du passant. Le froncement du mufle ou le croc de la face, N'ayant plus que la voix mélancolique et basse De quelqu'un qui n'est plus là-bas mais se souvient Du pays monstrueux et morne d'où il vient, Je parlerai, debout en face du passé, Et, dans son ombre grave et lourde où s'est tassé L'aspect enfin des lieux par où s'en vint mon âme, J'éveillerai les yeux de cendres ou de flammes Qui luisent tout au fond de sa tragique nuit Et dont le reflet mort sur mes songes a lui.

Jusqu'à ce que la pluie eût lavé ma mémoire A travers qui courut le vent expiatoire.

Et je verrai peut-être encor, dans la forêt Qui faite de ténèbre et de rêve apparaît

HENRI DE AEr.NIETl

Ed chacun au déclin de chaque crépuscule.

Le Centaure cabré qui hennit et recule

Devant THydre irascible au flair de ses naseaux

Parmi la boue obèse et les sveltes roseaux

Que cassent, pour les joindre en flûtes maléfiques

Où s'échange, répond, alterne et se réplique

Une voix qui ricane à la voix qui glapit,

Le Satyre équivoque et le Faune accroupi.

Mais non I de ma hautaine et solitaire emphase Pourquoi troubler encor la honte de la vase Que ma tristesse sèche en ses ternes marais, Pourquoi provoquer l'ombre et Tantique forêt A faire vers mes pieds ramper la basse ordure Du bestiaire où mon passé se configure En emblèmes, hélas ! qui, par la griffe et Taile, Montrent obscurément que ma vie était telle.

Et par l'ongle et le croc, le sabot et la dent. Attestent mon désir avoir été, pendant Des jours, hélas ! des nuits, hélas! avoir été Leur semblable de ruse et de stupidité.

Vous viendriez du fond des antres à mon seuil, Que vous vous buteriez aux marches de l'orgueil Où je songe du haut de moi-même, ce soir.

Je ne sais môme pas si je pourrais vous voir. Mordre ou lécher, écumes, larves, ô décombres. Le pan de mon manteau ou le bout de mon ombre, Car voici qu'une étoile à l'Occident a lui Et vous tous n'êtes déjà plus que de la Nuit.

La porte va rouler sur les doubles gonds d'or Et fermer son sommeil de bronze qui s'endort

260 POÈTES D'AUJOUno'inT»

Sur celui qui voulait parler et qui s'est tu A jamais parce que son songe Ta vêtu D'un manteau de silence et de la robe noire De Toubli, dont le pli fatidique se moire D'un reflet d'au delà du Styx et du Léthé, Parce qu'il n'est plus rien de ce qu'il a été.

Accueille donc, ô Mort, la palme que j'apporte,

Et puisses-tu sculpter au fronton de la porte

Un masque bestial qui ne sourira pas

Ni de ses lèvres mornes ni de ses yeux las,

Et où viendront hennir longuement, face à face,

Un à un, anxieux du masque qui s'efface,

Du masque fraternel qui les trouble aujourd'hui,

Les Centaures cabrés en fuite dans la Nuit,

[Poèmes, 1887' i8q2 : Tel qu'en Songe»)

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