‹ Poètes d'aujourd-hui, 1880-1900Chapitre 138 sur 202 · LA SAGESSE DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

LA SAGESSE DE L'AMOUR

Avant d'être de ceux qui marchent vers la Nuit,

toi qui fus l'enfant que sa jeunesse a fui

Et qui, grave, t'assieds déjà, debout hier,

Ecoute encore, avant les fifres de l'Hiver,

Les flûtes de l'Eté qui chantent dans l'Automne;

L'heure tendre là-bas embrasse l'heure bonne,

Et, quand le chant se tait, au loin, tu peux entendre

Ce que le bel Août dit au calme Septembre

Et ce que dit ta joie à ta mélancolie.

Le fruit qui va mûrir avec sa branche plie ;

C'est de la brise, hélas ! que sort le vent farouche,

Mais la brise et le vent s'endorment bouche à bouche

Aujourd'hui et le bois est vert et le soir tombe,

Et les flûtes dans l'ombre appellent les colombes.

2G2 POÈTES d'aujourd'hui

L'eau p<,^^C.<^

Coulait de la fontaine comme haletante.

Dans le silence

J'entendais, un à un, aux arbres du Tcpger,

Les fruits tomber de branche en branche;

Je respirais un parfum messager

De fleurs lointaines sur le vent;

Souvent,

Je croyais qu'on avait parlé bas,

Et, un jour que je rêvais — ne dormant pas —

J'entendis par delà les prés et la rivière

Chanter des flûtes. . .

Un jour, encor,

Entre les feuilles d'ocre et d'or ^^

Dû bois, je vis, avec ses jambes de poil jaune.

Danser un faune ;

Je l'aperçus aussi, une autre fois,

Sortir du bois jU^^à^^'^^^

Le long de la route et s'asseoir sur une borne

Pour prendre un papillon à l'une de ses cornes.^ "^

Une autre fois, .,

Un centaure passa la rivière à la nage ; ^^ ;

L'eau ruisselait sur sa peau d'homme et son pelage;

Il s'avança de quelques pas dans les roseaux,

Flaira le vent, hennit, repassa l'eau ;

Le lendemain, j'ai vu l'ongle de ses sabots

Marqué dans l'herbe. . .

Des femmes nues

Passèrent en portant des paniers et des gerbe».

Très loin, tout au bout de la plaine.

HENRI DE RéONIER 203

Un matîn, j'en trouvai trois à la fontaine

Dont Taue me parla. Elle était nue.

Elle me dit : Sculpte la pierre

Selon la forme de mon corps en tes pensées, ' Et fais sourire au bloc ma face claire ;

Ecoute autour de toi les heures dansées [ Par mes sœurs dont la ronde se renoue, ^ f^.i»-*-^^ ■ Entrelacée, ^

Et tourne et chante et se dénoue.

Et je sentis sa bouche tiède sur ma joue.

Alors le verger vaste et le bois et la plaine

Tressaillirent d'un bruit étrange, et la fontaine

Coula plus vive avec un rire dans ses eaux ;

Les trois Nymphes debout auprès des trois roseaux

Se prirent par la main et dansèrent ; du bois

Les faunes roux sortaient par troupes, et des voix,

Chantèrent par delàles ^rbres du verger

Avec des flûtes en «éveil dans Tair léger.

La terre retentit du galop des centaures;

Il en venait du fond de Thori^on sonore,

Et Ton voyait, assissur la ctoupe qui rue, ^ *'^ ^r

Tenant des thvrses tors et des outres ventrues,^ ^ . / . f v^

Des satyres boiteu^ piqués par des abeilles.

Et les bouches de crm et les lèvres vermeilles

Se baisaient, et la ronde immense et frénétique," '

Sabots lourds, pieds légers, toisons, croupes, tuniques,

Tournait éperdument autour de moi qui, grave,

Au passage, sculptais aux flancs gonflés du vase

Le tourbillonnement des forces de la vie.

Du parfum exhalé de la terre mûrie

204 poAtbs d'aujourd'hui

Une ivresse montait à travers mes pensées, Et dans Todeur des fruits et des grappes pressées, Dans le choc des sabots et le heurt des talons, En de fauves odeurs de bcmcs et d'étalons, *^^''^^''*' Sous le vent de la ronde et la grêle des rires, Au marbre je taillais ce que j'entendais bruire; Et parmi la chair chaude et les effluves tièdes, Hennissement du rfufle ou murmure des lèvres, Je sentais sur mes mains, amoureux ou farouches, Des souffles de naseaux ou des baisers de bouches.

Le crépuscule vint et je tournai la tète.

Mon ivresse était morte avec la tâche faite : t di Et sur son socle enfin, du pied jusques aux anses. Le grand Vase se dressait nu dans le silence, Et, sculptée en spirale à son marbre vivant, La ronde dispersée et dont un faible vent Apportait dans Técho la rumeur disparue.

Tournait avec ses boires, ses dieux, ses femmes nues, Ses centaures cambrés et ies faunes adroits, Silencieusement autour de la paroi, uxv<^\y>u]^j Tandis que, seul, parmi, à jamais, la nuit sombre, Je maudissais Taurore et je pleurais vers Tombre. (Les Jeux rustiques et divins.)

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