LA PEUR
Par les plaines de ma crainte, tournée au Nord, Voici le vieux berger des Novembres qui corne, Debout, comme un malheur, au seuil du bercail morne, Qui corne au loin Tappel des troupeaux de la mort.
L'étable est cimentée avec mon vieux remords, Au fond de mes pays de tristesse sans borne, Qu'un ruisselet, bordé de menthe et de viorne Lassé de ses flots lourds, flétrit, d'un cours retors.
Brebis noires, à croix rouges, sur les épaules, Et béliers couleur feu rentrent, à coups de gaule, Comme ses lents péchés, en mon âme d'effroi ;
Le vieux berger des Novembres corne tempête.
Dites, quel vol d'éclairs vient d'effleurer ma tête Pour que, ce soir, ma vie ait eu si peur de moi ?
(Poèmes, Nouvelle série : Les Apparus dans mes chemins.
2GG poèxES d'aujourd'hui
Et la pieuse et populaire intelligence Venait puiser en lui la force et le conseil.
On rinvoquait pour les fièvres et pour les peines On le fêtait en mai, au soir tombant, Et des mères apportaient leurs enfants Baigner leurs maux dans Teau de la fontaine.
Son nom large et sonore d'amour Marquait la fin des longues litanies Et des complaintes infinies Que Ton chantait, depuis toujours.
Il se définissait, près d'un portail roman, En une image usée et tremblotante, Qui écoutait, dans la poitrine Haletante des tours Les bourdons lourds clamer au firmament.
{Les Villes tentaculaires.)
NOVEVIBRE
Les grand'routes tracent des croix
A rinfîai, à travers bois ;
Les grand'roules tracent des croix lointaines
A l'infini, à travers plaines ;
Les grand' routes tracent des croix
Dans l'air livide et froid,
Où voyagent les vents déchevelés
A l'infini, par les allées.
Arbres et vents pareils aux pèlerins, Arbres tristes et fous où l'orage s'accroche.
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Qui tourne et tourne, au long des soirs de neig-e ;
Les saints, les morts, les arbres et le vent,
Dites comme ils se confondent dans la mémoire
Quand les marteaux battants
A coups de bonds dans les bourdons,
Ecartèlent leur deuil aux horizons,
Du haut des tours imprécatoires.
Et novembre, près de Pâtre qui flambe, Allume, avec des mains d'espoir, la lampe Qui brûlera, combien de soirs, Thiver ; Et novembre si humblement supplie et pleure Pour attendrir le cœ.ur mécanique des heures !
Mais au dehors, voici toujours le ciel, couleur de fer,
Voici les vents, les saints, les morts
Et la procession profonde
Des arbres fous et des branchages tords
Qui voyagent de l'un à l'autre bout du monde.
Voici les grand*routes comme des croix
A Tinfini parmi les plaines
Les grand'routes et puis leurs croix lointaines
A l'infini, sur les vallons et dans les bois!
{Poèmes, Ilh série : Les Vignes de ma muraille.)
les Poèmes Salarniens^ son premier livre, qui passa un peu inaperçu. C'est en 1870, peu après la publication AtLa Bonne CAa/i50/i, qu'avaient précédée les Fêtes galantes, qu'il épousa MHo Mautet, sœur utérine du compositeur Charles de Sivry. Puis survinrent le désastre de Sedan, le Sièg-e de Paris, la Commune. Compromis pour avoir gardé chez lui des amis, Paul Verlaine dut se réfugier à Londres. Il en revint par la Belgique, rejoignit sa femme demeurée à Paris avec ses parents. Le désaccord était déjà entre les époux. La naissance de leur fils Georges, en 187 1, ne les rapprocha guère. Et c'est alors qu'il rencontra celui qui devait avoir sur sa vie tant d'influence. Paul Verlaine ne connut d'abord Arthur Rimbaud que par une lettre que celui-ci lui adressa, avec quelques poèmes dont la particularité l'intéressa . D'accord avec la famille de sa femme, il lui écrivit de venir. Mais des excentricités que Rimbaud commit dès les quinze premiers jours lui firent signifier son congé. Cette séparation ne fit qu'augmenter l'attraction que le nouveau-venu exerçait sur Paul Verlaine, en môme temps qu'elle accentuait la mésintelligence de ce dernier avec sa femme. De longues discussions d'art que les deux poètes eurent ensemble, durant leurs promenades à travers Montmartre, vinrent encore resserrer leur union. Et en 1872, Rimbaud et Verlaine partirent pour l'Angleterre. Ils en revinrent bientôt, le premier regagnant Charleville, sa ville natale, le second allant se reposer chez une sœur de son père, à Paliseul . Mais le besoin d'avoir Rimbaud auprès de lui n'avait pas quitté Verlaine. Il le rechercha. Et l'ayant retrouvé, avec lui il gagna Bruxelles. C'est là, en 1878, et Rimbaud ayant déclaré vouloir s'en aller pour toujours, que Verlaine, désespéré à l'idée de se retrouver seul, tira sur son ami deux coups de revolver. Condamné à deux ans de prison par le Tribunal correctionnel de Brabant, il fut enfermé aux Petits-Carmes de Bruxelles, puis transféré à Mons. A Mons, un peu d'harmonie se reprit à chanter en lui. Il écrivit les Romances sans paroles, les envoya à Edmond Lepelle*
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PAUL VEIXI.AINE
tiep qui dirigeait alors à Sens Le Suffrage universel y et qui, avec les caractères mêmes de ce journal, imprima le nouveau recueil de son ami. C'est aussi à Mons que Paul Verlame médita Sagesse, En même temps que FArt, la Religion redressait l'homme. Verlaine s'entretint longuement avec l'aumônier de la prison. Converti, il communia. Et libéré le lô janvier 1876, il rentra en France, vieilli de cœur et d'esprit, désabusé, et plein pour jamais d'une amertume profonde. Il ne voulut point revoir ses anciens amis. Sa femme, qui aurait dû lui garder le refuge d'une tendresse, avait fait prononcer le divorce d'entre elle et lui. Paul Verlaine se retira quelque temps chez sa mère, dans les Ardennes, puis s'embarqua pour l'Angleterre où il fut professeur de français ]et de dessin jusqu'en 1877. Il revint alors en France, fut professeur au collège de Réthel, tenta ensuite un essai de culture à Coulommes, dut bientôt vendre sa ferme, et se retrouva aux trois quarts ruiné. C'était en 1881 . Il achevait Sagesse. Et revenu à Paris avec sa mère, cette même année il publia ce livre, fruit de « six années d'austérité, de recueillement, de travail obscur ». Son nom alors fut presque célèbre. Il retrouva ses amis, Huysmans, Robert Caze^ Villiers de l'Isle Adam, Professeur encore à Boulogne-sur-Seine, puis à Neuilly, il travailla, publia Les Poètes Maudits, Jadis et Naguère, Mais le 21 juillet 1886 sa mère mourut. C'est alors que commença pour lui cette vie lamentable et glacée, pleine de misères et de nuit, parmi les hommages d'une jeunesse enthousiaste et désintéressée et souvent pauvre à son égal. Et parmi ces jeunes gens qui firent sa gloire deux surtout sont à nommer ; Charles Morice et F. -A. Cazals. Les premiers temps de la nouvelle existence de Paul Verlaine furent assez satisfaisants. Mais la maladie vint. En 1889, il entra à Broussais, puis alla faire une cure à Aix-les-Bains, entra de nouveau à Broussais. On le vit ensuite aux Soirées de la Plume, qui organisa plusieurs banquets en son honneur. Un moment Ton parla de sa candidature à l'Académie. Mais ce fut court. Paul Verlaine
partit faire des conférences à Nancy, en Angleterre, en Belgique, en Hollande. A son retour, plus malade encore, il rentra à Broussais. Sa fatigue grandissait. On représenta aux Soirées Procope son acte en prose : Madame Aubin, Leconle de Lisle étant venu à mourir, et Ton ne sait quel reporter ayant eu la fantaisie de proposer un vote pour le remplacer daos l'admiration et dans la gloire, Paul Verlaine, par 77 voix, fut élu son successeur. Entre temps, il avait dû entrer à Saint- Louis. Sa santé diminuait toujours. Au sortir de Saint-Louis, il alla habiter quelque temps ce même hôtel de Lisbonne, rue de Vaugirard, où, en 1886, étaient venus le visiter ses amis de la première heure : Gabriel Vicaire, Ary Renan, Rachilde, Villiers de l'Isle-Adam, Laurent Tailhade, Jean Moréas, Jules Tellier, etc. Puis ce fut 1895, qui devait être sa dernière année. Verlaine se retrouva un peu seul. Obligés à des travaux ou à des besognes, ses amis, pour la plupart. Pavaient quitté. Il se résigna. On ne le vit plus guère qu'aux Soirées^Procopet fondées par F. -A. Gazais, Jacquemin, Turbert, Trimouillat, Xavier Privas. Sa maladie s'aggrava encore. Le jour vint où il dut garder la chambre, le lit. Toujours fidèles et charitables, les docteurs ChaufiFard et Parisotle soignèrent. Le 3i décembre 1895, il écrivit quelques vers encore, qu'il intitula: Mort, • et qui devaient être ses derniers. Et le 8 janvier 1896, dans son bref logement de la rue Descartes, où « ne pouvant plus sortir, il passait ses journées, avec un pinceau et des flacons de vernis dit « or liquide », à dorer tous ses objets usuels : la tasse où il mettait son tabac, ses chaises, sa lampe et les objets les plus imprévus», il mourut. Voilà pour sa vie. Pour son œuvre, nous n'en écrirons point ici, car elle ne permet pas des lignes hâtives. Bien des ouvrages, d'ailleurs, existent auxquels l'on peut se reporter, et entreautres, à ceux qui voudront connaître mieux et plus complètement la vie du poète, nous indiquerons la parfaite petite brochure publiée sans nom d'auteur, par le titre de laquelle débute notre : à consulter, et qui nous a fourni le fond de cette notice. Et nous repro-
duîrons, ] lignes, qi comme o: nous n'av beaucoup poète con est fou, i le fût, je il est fou UQ art r jour de ] auquel il de son t « ... il es cet enfant il enten( dues... »
laine, né affreux d peuple, a Que nouï rhumanit bre de sei sa proso( dont se s bien à lui d'un hom laine s'a La Statu 1896.)
PaulV arts y 186-; i885 ; — 1880 ; — La Décai
$74 poèrcs D aujourd'hui
1886, et 4* série, 1889; — Les Chroniques y 1887; -" ^ Petite Revue, 1888; — La Revue (T aujourd'hui^ 1890; — Les Entretiens politiques et littéraires, 1890; — Le Saint- Graal, 1892; — La Plume, La Revue Encyclopédique, La Revue Blanche, La Cravache, Vendémiaire, Art et Critique, Le Chat Noir, La France littéraire, U Epreuve lilié' raire, Gil Elus, Figaro, Echo de Paris, The Senate, The Savoy, La Revue Rouge, etc., etc. — P. L.
Bibliographie :
Les œuvres: Poèmes Saturniens, poésies, Paris, Lemerre, 1866. — Fêtes galantes^ poésies, Paris, Lemerre, 18G9. — Les Amies, scènes d*amour saphigae. Sonnets, par le licencié Pablo de Herlagnèz, Ségovie, 1870. — La Bonne Chanson, poésies, Paris, Lemerre, 1870. — Romances sans paroles, poésies, Sens, Typo]"^phie de M. THermitte, 1874. — Sagesse, poésies, Paris, Soc. générale de Librairie catholique. Palmé, 1881 . — Les Poètes maadilst prose, Paris, Vanier, 1884. — Jadis et Naguère, poésies, Paris, Vanier, 1884. — Louise Leclercq, prose, Paris, Vanier, 1886. — Mémoires d'un veuf, prose, Paris, Vanier, 1886. — Romances sans paroles, poésies, nouv. édition, Paris, Vanier, 1887. —Les Poètes maudits^ prose, nouv. édition, Paris, Vanier, 1888, — Amour poésies. Paris, Vanier, 1888. — Sagesse, poésies, nouv. édition, Paris, Vanier, 1889. — Parallèlement, poésies, Paris, Vanier, 1889. — Dédicaces f poésies, avec un dessin de F. -A. Gazais gravé par Maurice Baud, Paris. Bibliothèque Artistique et littéraire, 1890. — Poèmes Saturniens, poésies, nouv. édition, Paris, Vanier, 1890. — Femmes, poésies, 176 ex. imprimé « sous le manteau et ne se vendant nulle part», 1890.— Bonheur, poésies, Paris, Vanier, 1 891. — Choix de poésies, avec un portrait d'après Eugène Carrière, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1891. — Chansons pour Elle, poésies, Paris, Vanier, 189 1.— Les Uns et les Autres, comédie en un acte, en vers, Paris, Vanier, 1891 . — Mes Hôpitaux, prose, Paris, Vanier, 1891 . — Liturgies intimes, avec un portrait par Hayet, Paris, Bibliothèque du Saint-Graal, 1892. — Mémoires d'un veuf, prose, nouv. édition. Pans, Vanier, 1892. — Louise Leclercq, prose, nouv. édition, Paris, Vanier, 189a. — Mes Prisons, prose, Paris, Vanier, 1898. — Elégies, poésies, Paris, Vanier, 1893. — Odes en son honneur, poésies, Paris, Vanier, 1893. — Dans les limbes, poésies, Paris, Vanier, 1894. — Dédicaces, poésies, nouv. édition, Paris, Vanier, 1894. — Epigrammes, poésies, avec un frontispice de F. A, Cazals, Paris, Bibliothèque Artistique et litté-