‹ Poètes d'aujourd-hui, 1880-1900Chapitre 193 sur 202 · LES INGÉNUS · texte numérisé non relu

LES INGÉNUS

Les hauts talons luttaient avec les longues jupes, En sorte que, selon le terrain et le vent.

Parfois luisaient des bas de ambe, trop souvent Interceptés ! — et nous aimions ce jeu de dupes.

Parfois aussi le dard d'un insecte jaloiix Inquiétait le col des belles sous les branches. Et c^étaient des éclairs soudains de nuques blanches Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous.

Le soir tombait, un soir équivoque d'automne ; Les belles, se pendant rêveuses à nos bras, Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,]^^»-*^'^'''^'^^ Que notre âme depuis ce temps tremble et s'étonne.

{Fêtes galantes,)

382 POÈTES d'aujouad'iiui

Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements, Je voudrais que votre ombre au moins vêlit ma honte, Mais vous n'avez pas d'ombre, ô vous dont l'amour monte,

vous, fontaine calme, amèro aux seuls amants

De leur damnation, ô vous toute lumière

Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière I »

— Il faut m'aimer 1 je suis l'universel Baiser, Je suis cette paupière et je suis cette lèvre Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre Qui t'agite, c'est moi toujours 1 II faut oser

M'aimer I Oui, mon amour monte sans biaiser Jusqu'où ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre, Et t'emportera, comme un aigle vole un lièvre, Vers des serpolets qu'un ciel cher vient arroser I

ma nuit claire I ô tes yeux dans mon clair de lune I ce lit de lumière et d'eau parmi la brune t Toute cette innocence et tout ce reposoir I

Aime-moi ! Ces deux mots sont mes verbes suprômesi Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir, Mais je ne veux d'abord que pouvoir que tu m'aimes.

— Seîgneur,c'esttrop ! Vraimentjen'ose. Aimer qui?Vous? Oh I non I Je tremble et n'ose. Oh ! vous aimer je n'ose, Je ne veux pas l Je suis indigne. Vous, la Rose Immense des purs vents de l'Amour, ô Voiis, tous

PAUL VEULAINE

Les cœurs des saînts, ô vous qui fûtes D'Israël, Vous, la chaste abeille qui se Sur la seule fleur d'une innocence mi-c Quoi, moi, moi, pouvoir Fom5 aimer. I

Père, Fils, Esprit? Moi, ce pêcheur-i Ce superbe, qui fait le mal comme sa Et n'a dans tous ses. sens, odorat, tou(

Vue, ouïe, et dans tout son être — héh Son espoir et dans tout son remords qi D'une caresse où le seul vieil Adam s

— Il faut m'aîmer. Je suis ces Fous ( Je suis l'Adam nouveau qui mange le Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta S( Gomme un pauvre rué parmi d'horribL

Mon amour est le feu qui dévore à jai Toute chair insensée, et Tévapore com:

Un parfum, — et c'est le délug^e qui c En son flot tout mauvais germe que je

Afin qu'un jour la Croix où je meurs 1 Et que par un miracle effrayant de boi Je t'eusse un jour à moi, frémissant e1

Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est mj De toute éternité, pauvre âme délaissé Que tu dusses m'aimer, moi seul qui si

(i) Saint Au^stin.

ff\ IX

^- Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute. Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment Moi, ceci, me ferais-je, ômon Dieu, votre amant, justice que la vertu des bons redoute?

Oui, comment ? Car voici que s'ébranle la voûte

Où mon cœur creusait son ensevelissement

Et que je sens fluer à moi le firmament,

Et je vous dis : de vous à moi quelle est la route ?

Tendez-moi votre main, que je puisse lever Cette chair accroupie et cet esprit malade.

Mais recevoirjamais la céleste accolade,

Est-ce possible ? Un jour, pouvoir la retrouver Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre, La place où reposa la tête de l'apôtre ?

— Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui. Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise De ton cœur vers les bras ouverts de mon Eglis3 Comme la guêpe vole au lis épanoui.

Approche-toi de mon oreille. Epanches-y L'humi)iation d'une brave franchise.

Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise Et m'oflfre le bouquet d'un repentir choisi.

Puis franchement et simplement viens à ma table. Et je t'y bénirai d'un repas délectable Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté,

Et tu boîrï Dont la fo:

Feront ger

Puis, va! C D'amour f Et surtout Pour y pai

Au Pain s Pour y pri Qu'il te so D'être lag

D'être Teni D'oublier t Enfin, de <

Qui fus, di Et de Juda Pour souf

Et pour ré Si doux qi Je te ferai La paix di

Mystiques Et croit b( Eternel, et Et que son

3SG POÈTES d'aujouhu'uui

Eu allcadaût rassomption dans ma lumière.

L'éveil sans fin dans ma charité coutumièrei La musiqae de mes louanges à jamais,

£t Textase perpétuelle et la science,

Et d'être en moi parmi Taimable irradiance

De tes souffrances, enfin miennes, que j*aimais I

vra

— Ah ! Seigneur, qu'ai-je ? Hélas ! me voici tout en larmes

D'une joie extraordinaire : votre voix

Me fait comme du bien et du mal à la fois,

Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.

Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes D'un clairon pour des champs de bataille où je vois Des anges bleus et blancs portés sur des pavois, Et ce clairon m'enlève en de fier es alarmes,

j'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi. Je suis indigne, mais je sais votre clémence, Ah ! quel effort, mais quelle ardeur ! Et me voici

Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense Brouille Tespoir que votre voix me révéla, Et j'aspire en tremblant,

-^ Pauvre âme, c'est cela 1 (Sagesse.)

FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN

M. Francis Vielé-Griffîn est né à Norfolk (Virginie), Etats- Unis, le 26 mai 1864. De souche gaélique, il vint en France dès sa jeunesse et s'y fixa, habitant tour à tour Paris et la Touraine, Le goût qu'il manifesta pour cette belle province où

La lente Loire passe altière et (|*f!e en île Noue et dénoue au loin son bleu ruban moiré

se retrouve d'ailleurs, riche d'émotion, dans la plupart de ses poèmes. En i885, Latèce, petit journal littéraire, imprima ses premiers vers qui parurent ensuite en une mince plaquette sous ce titre Cueille d'Avril, Quoique procédant de manière ancienne, ces quelques feuillets suffisaient à montrer chez leur auteur le souci d'un art personnel qui ne tarda point à se manifester avec La Chevauchée d'Yeldis, De 1890 à 1892, M. Francis Vielé-Griffio, secondé par MM. Paul Adam et Bernard Lazare, fit paraître les Entretiens politiques et lit' téraires, recueil de productions originales et de critique où il exposa en maints articles sa théorie d'une poétique nouvelle. Des poèmes suivirent; mieux que ses études qui, réunies formeraient un recueil précieux, ils justifièrent son mode d'expression préféré. M. Francis Vielé-Griffin ne s'est point seulement — comme tant d'autres — consacré à l'unique conception du vers libre ; l'asservissant à ses besoins, il

a de son principe rénovateur fait jaillir une œuvre féconde. Remontant aux sources ingénues de la Beauté, modelant sa pensée selon son rythme, il s'est révélé Tinterprete de la Vie intense, mêlant je ne sais quel sourire attendri à la mélancolie de paysages dont on pressent la décrépitude à l'heure des vents d*automne.

Il est encore le chanteur qui, conscient de la dignité de son art, sait, sans vulgarité» faire tressaillir Tàme populaire.

« Dans son interprétation — écrit un de ses critiques les mieux avisés, M. Robert de Souza, — il y a bien alliance entre le primitif et le raffiné, il n'y a pas encore unité de rêtre qui s'abandonne aux choses, et avec toutes ses subtilités, ingénument, s'y laisse bercer. M. Francis Vielé-Griffin le comprit, et il fit en sorte que la voix populaire, la voix séculaire prolongée de refrains en refrains jusqu'à lui, fût sa voix même... «Collaborateur poétique kV Echo de Paris (juin 1896-juillct 1897), M. Francis Vielé-Griffin a en outre collaboré aux Ecrits poar l'Art (iSS'j), h La Wallonie (1890-1891- 1892), à Floréal, k La Revue Inçtépendante (1889), s.\x Livre des Légendes (1895), à La Revue Blanche^ à V Ermitage (où parurent Swanhilde, Fhocas le Jardinier, La Légende ailée de Wieland le Forgeron^ et de nombreuses pages sur le Vers libre), au Mercure de France (depuis 1896), à VAL manach des Poètes (Soc. du Mercure de France, 1 896- 1897- 1898), au Livre des Légendes y 1895, etc., — A. B.

Bibliographie :

Les œuvres. — Cueille d'Avril, poésies, Paris, Vanîer 1886. — Les Cygnes, "^ohsïts^ i885-i886, Paris,Alcaii-Lévy,i887. — il/icacas, poème dramatique 1885-1887,* Paris, Vanier 1888. -- Joies, poèmes 1888- 1889, Paris. Tresse et Stock, 1889. — Diptyque [Le Porcher, Eurythmie), Paris {hors commerce), 1891. — Les Cygnes, nouveaux poèmes, 1890-1891^ Paris, Vanier, 1892. — Swanhilde, poème dramatique, 1893, Paris, Extrait de L'Ermitage (hors commerce), 1894.

— WiXoLx, poèmes, 1894, Paris, Soc. du Mercure de France, 1895.

— Laus Veneris, poèmes de Swinburne (traduction), Paris, Soc. du Mercure de France, 1896, — Poèmes et Poésies^ 1886-1893

FRANCIS VIELÉ GIXIFFIN SSq

(Cneille d'Avril. Joies. Les Cygnes. Fleurs da chemin el chansons de la route, La Chevauchée d'Yeldis jam^meniés de plusieurs poèmes. Paris. Soc. du Mercure de France, 1896. — La Clarté de Vie» poèmes [Chansons, L'Ombre. Au gré de l'heure. In Mémoriàm. En Arcadie), Paris, Soc. du Mercure de France, 1897. — Phocas le jardinier précédé de Sivanhilde, Ancaeus, Les Fiançailles d'Euphrosine, poèmes, Paris, Soc. du Mercure de France, 1898, — La Partenza, poèmes, Paris, Extrait de VErmilage (hors commerce), 1899. — La Légende ailée de Wieland le Forgeron, poème drama^ tique, Paris, Soc. du Mercure de France, 1900.

En PRÉPARATION. — Pindare. — Pasiphaé,

A CONSULTER, — R. de Gourmont : Le Livre des Masques, Paris, Soc. du Mercure de France, 1896. — A, Mockei : Propos de Littérature, Paris, Art Indépendant, 1894. — R. de Souza : La Poésie populaire et le lyrisme sentimental, Paris, Soc. du Mercure de France, 1899. "" V. Thompson : French Portraits (Being appréciations of the writers of young France), Boston Richard G. Badgerand G», 1900. — E. Vigié-Lccocq : La Poésie Contemporaine, i884'i8g6, Paris, Soc. du Mercure de France, 1897.

A. Beaunier : Etude, Revue bleue, 4 mars 1899. — H. Chanta- YOine : Poètes et poésies, journal des Débats, 21 novembre 1895.

— H. Ghéon : Etude» Ermitage, septembre 1896. — A. -F. Herold, Notes sur la Chevauchée d'Yeldis, Mercure de France, juillet 1898.

— Ch. Maurras : La Vie Littéraire et Littérature, Revue Encyclopédique, i5 décembre 1896 et 7 août 1897. — G. Pellissier : Poésie, Revue Encyclopédique, i«' février 1895. — Pierre et Paul (Paul Verlaine) : ^ra/ic/s Vielé-Griffm (Les Hommes d'aujourd'hui), Paris Vanier. — R. de Souza : Elude, Gil Blas, 6 juillet 1896. — E. Vigié-Lecocq : L* Amour dans la Poésie contemporaine, Mercure de France, janvier 1897.

Iconographie :

Luque : Portrait-Charge (Les HQmmes d'aujourd'hui), Paris Vanier. -- Théo van Rysselberghe : Portrait, peinture à Vhuile, Ï899 (app. à M.Francis Vielé-Griffîn) . — Salomon Salomon : Portrait de Francis Vielé-Griffih à ig ans, peinture à l'huile, i883, (app. à M. Francis Vielé-Griffin). — F. Vallotton : Masque, dans Le Livre des Masques, de R. de Gourmont, Paris, Soc. du Mercure de France, 1896. — Jean Veber : Portrait au crayon, reproduit dama l'Ermitage, avril 1898,

3^0 POÈTES i/aujoui\d'iiui

FRAGMENT

vision d*un soir et la royale escorte

Des archanges joueurs de harpe et des cent vierges r

Mais le ciel des élus a refermé sa porte ;

C'est dans l'aube d'argent la mort lente des cierges...

Et la banalité des choses et des hommes,

Cloaque où pour jamais, pauvre cœur, tu t'immerges.

Brise ton crucifix, sème au vent les atomes.

De l'Idéal futile et suis la tourbe lente ;

Car nous ne savons pas môme ce que nous sonunes.

Elle est bien morte, va, ta^belle foi vaillante; Ta barque à tout jamais cargue sa double voile, Dans la stagnation passive d'une attente.

Et sur toi lentement le firmament se voile.

C'est l'heure douloureuse où s'enténèbre l'âme, Le regret sans espoir et la nuit sans étoile.

Et c'est l'obscurité qui pèse comme un blâme.

{Poèmes et Poésies : Cueille cTAvriL)

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