L'OURS ET L*ABBESSE
«... et depuis, cet animal ne v point abandonner ce lieu, mais meura parmi ces sages vierge comme un ours furieux, mai doux qu'un agneau, o
Vie de sainte Goule.
Hors le rire du vent dans les hêtres
Et la chute des faînes
En la rouille des feuilles.
Hors, peut-être.
Le cor lointain qui pleure sa peine.
Le silence est tel sur le porche et le seuil
Qu'on entend par le portail, ouvert
Vers la forêt sainte et qui se recueille,
La prière basse des nonnes blanches
Pour la vigile du dimanche
Par le portail au lourd cintre farouche,
La forêt conviée
Respire ses encens vers Tautel radieux
Où toutes les fleurs de sa bouche
Baisent les pieds saignants du Crucifié ;
Le vent dit sa prière balbutiée...
La forêt pleure par le portail, vers Dieu,
Vers l'ostensoir aux pieds du Crucifié
Et vers ses plaies de feu qui saignent au travers
En sainte pitié sur Tunivers;
Troublant cette paix d'adoration
Une ^chasse hurle à travers le vallon :
Et la meute est folle
Dans Tombre aveugle.
Et le cor profond
Par les taillis meugle,
Si, que l'abbesse pâle et frêle,
Tournée vers le portail ouvert,
Regarde, et voit, contre le fond clair,
Un ours sur le seuil qui vient à elle
Et se couche soumis à ses pieds de femme ;
Et les nonnes prient sans détourner Fâme.
Puis dans le môme cadre de pierre,
La meute hurlante par la clairière
Sous le fouet des servants qui lui barrent le porche;
Et l'Empereur qui met pied à terre.
Se signe et dévotement s'approche.
L'abbesse, alors, se lève et dit :
« Charlemagne, l'asile est inviolé. »
Et l'Empereur s'agenouille et prie.
FRANCIS VIELé-GRIFFIN 3g3
Et reprend la chasse à travers la vallée.
La saison vient où les jours vont décroître.
L'ours suivait Tabbesse au long du cloître Où Ton va et vient en priant Dieu; Et, couché au seuil de sa cellule, il dort, Pour la suivre, au réveil, par les corridors, A Matines, à Laudes, jusque dans le saint-lieu ; Et dans le verjgper où Ton file la laine L'ours la suivait comme un pag-e la reine.
Hors la Prière où l'on parle à Dieu,
L'on ne parlait pas dans ce calme lieu,
Et l'ours, ainsi, entendait l'abbesse
Qui parlait des yeux ou d une caresse,
Et l'abbesse, dans le silence, savait
Lire en les yeux de Tours ce qu'ils savaient rêver ;
Ils se disaient ainsi ces choses qu'on ignore
Parce que la parole est trop sonore,
Que la vie est brutale et banale par elle
Et que le silence est la langue éternelle
Où les hautes choses et les choses saintes
Flottent de rêve en rêve, de pensée en pensée.
Où l'ample idée s'éveloppe sans la feinte
Des pauvres mots de nos lèvres osées :
Le silence ami où la Belle et la Bête
Parlaient le rêve du poète.
L'abbesse pâle et frôle lui disait, aussi,
En lui flattant le cou de sa main posés,
Le rêve revécu de son ancien souci :
« Bel ours, ma vie et la tienne sont mômes
Et c'est pour cela que je t'aime et tu m'aimes :
394 POÈTES d'aujouhd'hui
Je vivais, aussi, dans le calme des bois, Dans le vert donjon de mon père, ami ; Nul bruit de guerre n'y mettait Témoi Et il n'est pas de nuit où je n'aie dormi Calme auprès de ma mère à moi ; Toi, tu vivais dans la forêt bleue.
Dis-moi, bel ours, tu vivais heureux ? »
— Et elle lisait dans ses yeux levés Le calme rêve de la forêt.
« Il vint un seigneur qui, me voyant belle,
Offrit son amour et j'y fus rebelle;
Et mon père qui ne voulut me cédera lui
Dut lever, un jour, le pont-levis,
Et l'assaut fut tel que j'en frémis encore ! . . .
Bel ours! te souvient-il du cor?... »
— Et elle lisait dans ses yeux levés La nocturne terreur de la forêt.
« Il vainquit mon père qui me dut céder,
Et je priai Dieu qu'il me vînt aider :
Je pris le voile noir et la robe blanche
Et, fuyant l'amour et son baiser vil^
Je m'en vins ^comme toi), la veille d'un dimanche,
Au pied de l'autel où tu trouvas asile ;
Si bien qu'en la vigile du jour de Dieu
Le portail s'ouvre grand sur la clairière
Conviant à la prière hospitalière
Quiconque cherche asile et se tourne vers Dieu;
Et c'est ainsi que nous sommes tout deux,
Les élus du silence et de la prière.
Bel ours, » dit-elle et vit que ses yeux dorés
Priaient la prière de la forêt.
396 PORTES D*AUJOUIU>BUI
Je t attendis pourtant comme une amante»
J'ai fait mon âme pure à rêver ta venue/, J'ai fait ma chasteté de ton épaule nue Frissonnant du baiser de mon attente ;
De loin, quand je levai les jeux, de loin, C'était toi qui fanais dans les jeunes foins, C'était toi qui cueillais la vendange nouvelle, Et c'était ton pas, tout frisson d'ailes ;
Tu fus mon espoir, et te voici venue, Rieuse et frôle en ta beauté nue.
Ceinte de joie et d'amour, et qui fuis... Entre hier et demain il n'est pas d'aujourd'hui Et je ne t'ai pas — sur mon âme I — connue.
(Poèmes et Poésies : Fleurs du Chemin.)