LE SOIR LÉGER
Le soir léger avec sa brume claire et bleue Meurt comme un mot d'amour aux lèvres de l'été, Comme l'humide et chaud sourire heureux des veuves Qui révent dans leur chair d'anciennes voluptés. La ville, pacifique et lointaine, s'est tue ; Dans le jardin pensif où le silence éclôt Chantent encor, discrètement, des fraîcheurs d'eau Qu'éparpille, affaibli, lovent tiède et nocturne: Des jupes font un bruit de feuilles sur le sable. Les guêpes sur le mur bourdonnent à voix basse, Des roses que les doigts songeurs ont effeuillées
Répandent leur énamourante àmè de miel ; Une aube étrangle et pâle erre aux conHns du ciel £t mêle en un profond charme immatériel De la lumière en fuite à de l'ombre étoilée.
Que me font les soleils à venir, que me font L'amour et Tor et la jeunesse et le génie I . .. Laissez-moi m'en dormir d'un doux sommeil, d'un long Sommeil, avec des mains de femme sur mon front : Ah I fermez la fenêtre ouverte sur la vie I
{Là' Cœur Solitaire.)
A FRANCIS JÂMMES
Jammes, ta maison ressemble à ton visage.
Une barbe de lierre y grimpe, un pin l'ombrage,
Eternellement jeune et dru comme ton cœur
Malgré le vent et les hivers et la douleur .
Le mur bas de ta cour est doré par la mousse,
La maison n'a qu'un humble étage, l'herbe pousse
Dans le jardin autour du puits et du laurier.
Quand j'entendis, comme un oiseau mourant, crier
Ta grille, un tiède émoi me fit défaillir l'âme.
Je m'en venais vers toi depuis longtemps, ô Jammes,
Et je t'ai trouvé tel que je t'avais rêvé.
J'ai vu tes chiens joueurs languir sur le pavé.
Et, sous ton chapeau blanc et noir comme une pie,
Tes yeux francs me sourire avec mélancolie.
Ta fenêtre pensive ouvre sur l'horizon ;
Voici tes pipes, ta vitrine qui reflète
La campagne parmi les livres des poètes.
Ami, puisqu'ils sont nés, les livres vieilliront,
CHAULES ouiiuif 78
Ou nous avons pleuré d'autres hommes riront : Mais que nul de nous deux, malgré TAge, n'oublie Le jour où fortement nos mains se sont unies. Jour égal en douceur à Tarrière-saison ; Nous écoutions chanter les mésanges des haies, Les cloches bourdonnaient, les voitures passaient. •• Ce fut un triste et long dimanche des Rameaux : Toi, brisé sur l'amour comme un roseau sur l'eau Qai tremble et sous le flot secrètement sanglote. Moi, frémissant, avide à mourir du départ Sur la mer où tournoient les barques sans pilotes. Nous écoutions tinter les sonnailles des chars, Pareillement émus de diverses pensées, £t le ciel gris pesait sur nos âmes blessées. Reviendrai-je dormir dans ta chambre ^d'enfant, Reviendrai-je, les cils caressés par le vent, Attendre la première étoile sous l'auvent.
Et respirer dans ton coffret en bois de rose. Parmi l'amas jauni des vieilles lettres closes, L'amour qui seul survit dans la cendre des choses ? Jammes, quand on se penche à ta fenêtre, on voit Des villas et des champs, l'horizon et les neiges ; En mai tu lis des vers dehors, à demi-voix, L'azur du ciel remplit les chéneaux de ton toit... Demeure harmonieuse, ami, vous reverrai-je ?
Demain, hélas ! Mieux vaut penser au temps d'hier.
Une âme sans patrie habite dans ma chair.
Ce soir, un des plus lourds des soirs où j'ai souffert,
Tandis que, de leur gloire éparse sur la mer,
Les rayons du soleil couchant doraient la grève,
Les cheveux lavés d'air et d'écume, j'allais,
Roulé comme un caillou par la force du rêve, La terrible rumeur des vagues m'appelait, Voix des pays brûlés, des volcauset des îles. Et, le cœur plein de toi, j'ai marqué d'un galet Veiné comme un bras pur et blanc comme du lait Le jour où je passai ton seuil, fils de Virgile.
(Le Cœur solitaire),