LES HOMMES DES ROUTES
La vie est, ô Seigneur, ce soir, âpre et méchante aux pauvres des chemins qui n'ont pas de maison, et comme un vent plus rude au fond des arbres chante las, nous avons jeté le sac et le bâton.
Nos espoirs ont saigné dans le soleil d'automne... La nuit descend, le vent fait mal, le ciel est gris, les choses, comme nous douloureuses, entonnent le cantique profond de nos cœurs incompris.
Les hommes des labours assis sous les tonnelles, riches d'espoir en les semences à venir, à leurs frères chassés des glèbes maternelles n'ont pas voulu prêter la paille pour dormir.
i54 POÈTES d'aujourd'hui
La Terre, mère bonne et grave, aïeule insigne, éternelle amoureuse aux amours fécondants, a refusé le grain des blés, le sang des vignes aux plus déshérités de ses petits enfants.
Les prêtres nous ont dit d'entrer dans les églises pour retrouver un peu de nos vieilles ferveurs et qu'à rheure où les nefs s'emplissent d'ombre grise aux cœurs des malheureux s'apaise la douleur.
Mais ce Christ aux cheveux bouclés, aux poses belles, n'est pas le Dieu d'amour que nous voulions prier. Nous n'avons pas trouvé sous l'ombre des chapelles le vrai Christ toujours bon qui sait avoir pitié.
Ce n'est pas pour le Dieu des heureux de la terre, ô prêtres, que nos pieds ont si longtemps saigné. La vie, hélas I notre vrai christ, christ de misère, ne dit pas de souffrir et de se résigner.
— Seigneur, ouvre-nous l'auberge où l'on s'enivre, où, ce soir, nous aurons l'espoir qui rend plus fort, le vin qui fait rêver, le pain qui fera vivre, le sommeil bienfaisant parmi la paille d'or ,
et la femme au grand cœur à tous les pauvres bonne dont les baisers font oublier les mauvais jours, amante maternelle et clémente qui donne, aux vaincus de la vie, une aumône d'amour. . .
{La Chanson des hommes.)