‹ Poètes de l'Amerique françaiseChapitre 10 sur 16 · LIONEL LÉVEILLÉ «CHANTE, ROSSIGNOL, CHANTE · texte numérisé non relu

LIONEL LÉVEILLÉ «CHANTE, ROSSIGNOL, CHANTE

Il y a deux poésies: deux sœurs que les Grecs avaient reconnues en distinguant Erato de Polymnie dans le chœur des Muses, L'une est la solennelle prêtresse absorbée au sens des arcanes, fixée aux cimes pointues de la métaphysique et de l'extase, qui tisse les songes éblouissants, qui incruste les larmes sublimes qui tambourine les gestes et la mort des héros. L’autre, moins noble et plus sociable, habite les plaines tranquilles où se meut la masse des humains: elle danse sur la mousse des bosquets, converse avec les laboureurs et parfois s’éprend d’un jeune pâtre ; elle mélodise les rêves coutumiers, les spectacles restreints, les palpitations légères, et brode en gracieux dessins l’étoffe commune de la vie. De là deux notions, deux traditions poétiques, représen-

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tées chacune et consacrées par de grands noms dans la suite des âges littéraires: ce qui prouve bien qu’elles reflètent deux faces essentielles de l’instinct, du goût esthétiques. A côté de la Poésie avec majuscule, préoccupée des larges tableaux, des émotions profondes et des concepts vertigineux, il y a place pour un art plus humble qui effleure la surface de l'âme, perçoit dans les objets le charme, la délicatesse, et façonne la réalité courante en joyaux curieux et rares. Homère, Sapho, Ronsard, de Vigny, Henri de Régnier n'effacent pas Théocrite, Catulle, Marot, Tristan Corbière et Francis Jammes.

C’est cette poésie moyenne que M. Réveillé poursuit et qu’il a exprimée dans son dernier livre, Chante, Rossignol, Chante, comme il l’avait fait sous le pseudonyme d’Englebert Gallèze dans plusieurs œuvres précédentes. M. Léveillé n’aspire pas à bâtir des châteaux ou des cathédrales: il veut tourner de jolis vases, sculpter d’intéressantes figurines, resserrer de gentils portraits en des miniatures habiles. Il laisse à d’autres le goût d’éblouir et de foudroyer: il ne cherche qu’à créer la jouissance

aimable qui naît de sensations ténues, d’aperçus pittoresques, de syllabes sonnant juste et de mètres finement ouvrés. Ne croyons pas que cette ambition, pour être moins altière, soit sans côté ardu et n’exige aucun genre d’effort; elle réclame, au contraire, une invention, un tour de main, un soin minutieux auxquels peuvent seuls suffire le talent et le métier réunis. Multum in patvo, c’est sa devise; et il est presque aussi difficile de faire petit que de faire grand. M. Léveillé y réussit dans une bonne mesure, et ses vers condensent en leurs moules menus beaucoup d’inspiration charmante et d’ingénieuse musique.

Leur fonds intime, c’est une philosophie sagace qui a vu, médité, et s’est formé de cette étude une sympathie teinte d’ironie qui est peut-être la sagesse même; — c’est un sentiment réservé, même un peu timide, que la mélancolie attriste, mais non jusqu’aux cris, que l’émotion échauffe sans l’exalter jusqu’à la fièvre. L’ego y tient une place restreinte; ils vont de préférence aux thèmes objectifs et aux données anonymes. Ils s’inspirent très souvent d’une maxime, d’un dit populaire, d’un

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couplet de notre folklore, dont ils développent le motif et autour duquel ils s’ordonnent comme les cristaux autour de leur axe. Et ces variations apparemment légères ont pourtant un esprit, un sens, gravent sans avoir l’air une impression ou une idée. — Voici la suggestion que suscite, par exemple, l’aspect du Mont-Royal désert parmi la ville turbulente et affairée:

La montagne haute au milieu;

Autour de l’énorme moyeu Roule la cité bourdonnante,

Ses voitures tourbillonnantes ,

Pleines de poussière et de train,

Pareille au carrousel forain

Qu’un orgue en délire accompagne . . .

Et personne sur la montagne.

Partout où le regard descend,

Dans le tumulte éblouissant De mille jeux à récompense La politique, la finance S’offrent aux bras ambitieux;

On voit, sans fin, jeunes et vieux Grimper à ces mâts de Cocagne . . .

Et personne sur la montagne.

Partout te tourniquet fatal Du succès, la course au métal.

Séjour splendide ! Ville heureuse !

Rien ne vient de son âme creuse Effrayer les grouillants désirs :

Les riches sont à leurs plaisirs

Et les forçats sont dans leur bagne . . .

Et personne sur la montagne !

Ces couplets moralistes, et d’autres écrits dans la même veine, touchent de près la chanson de Dupont et de Béranger et, ma foi, l’égalent par instants. — Le genre a peut-être vieilli, mais c’est affaire de mode, et il y aura toujours une place littéraire pour l’expression d’une satire fine en strophes claires, agiles et bien agencées. Le poète a d’ailleurs des notes moins froides; dans des pièces comme La Vie, Carnaval, Souvenir, c’est le cœur qui s’énonce et qui soupire des plaintes personnelles: — non la révolte aigrie, mais l’affaissement du vouloir sous la cruelle fatigue de vivre;

La mort, quel piètre abri ! Pourtant On atteint ce frigide pôle Avec un cœur accablé tant Sous son fardeau porté longtemps Qui tord toujours la même épaule !

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Une câlinerie tendre, sinon le grand amour, pénètre encore d’autres morceaux; et, une fois ou deux seulement, résonne une gamme plus passionnée sans être absolument intime. Ainsi, la Belle au Bois Dormant dit la mort désolée du Prince qui n’a su arracher l’aimée à son coma fatal; et Femme proclame la louange ardente du sphynx affolant et charmeur déjà chargé de tant de rimes!

Quant à la nature, au paysage, à peine apparaissent-ils en quelques traits épars. Il y a pourtant, déguisé sous une leçon sociale, un appel à la Pluie d’une poésie directe et fraîche:

Avec ta langueur angoissante Et ton monotone refrain Tombe, tombe du ciel chagrin,

Pluie encombreuse et bienfaisante.

Tombe, tombe, tombe. Un instant Rends aux larves leur quiétude;

Dans l’âpreté des solitudes Rassure le ver dégoûtant.

Courbe l’orgueil de nos poussières;

Lave des forêts, des sentiers Les gazons salis par nos pieds Et rafraîchis le cœur des pierres.

Il reste que le « genre !» de M. Léveillé, celui dans lequel il excelle, c’est la notation sous des formes fixes exerçant tout l’art du rimeur, de sages conseils, de pensées saines et justes sur l’âme et la vie. Il cultive surtout, sous des variantes, la classique ballade, avec son leitmotif imposant à chaque strophe sa tonalité et ses rimes, obligeant ainsi l’esprit et la langue à toute une suite d’efforts périlleux. Et l’auteur se tire avec grâce des pires cassecous où l’engagent ces audaces rythmiques. Il est impossible, pourtant, qu’à forcer la pensée dans des gaines si étroites elle n’y laisse pas souvent un peu de sa souplesse. La rime-tyran devra accrocher au passage quelque mot indécis, impropre, victime d’une conscription trop large; la grammaire subira des contorsions et des violences. Par suite, tout en faisant briller la dextérité, les ressources, ces moules inflexibles peuvent devenir entraves, gêner la spontanéité de l'image et de l’expression. Cette sorte d’ascétisme auquel M. Léveillé se condamne fait de sa poésie une œuvre habile, méticuleuse, mais explique en même temps le plus grand nombre de ses défauts. Comment s’em-

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pêcher d’être vague quand il faut rouler dix couplets autour de deux ou trois désinences? Comment la répétition obligée de ces lignes finales n’entraînerait-elle pas certaine monotonie d’idées? Songez au problème de se mouvoir dans des geôles comme celle-ci:

Grotesque et mal fagoté,

Laide créature;

Offrir à la volupté Son âme en pâture ;

Rires et pleurs prodiguer,

Etre ivre, fol, divaguer :

La bonne aventure, ô gué !

La bonne aventure !

Vivre plus que Chat-botté En contre nature.

Chez les bottiers haut cotés Rien à sa pointure ;

Porter des orgueils entiers,

Pauvres, sans hardes, nu-pieds :

La bonne aventure, ô gué,

La bonne aventure !

Cela n’est pas très clair ni d’une construction très française, parce qu’il y a limite à l’élasticité du langage. La conception s’étouffe

sous l’ingéniosité verbale. Le vers, plié à tant de règles, encerclé de tant de menottes, tourne à l’exercice et au bout rimé. M. Léveillé devrait, il me semble, moins sacrifier au tour de force, élargir et émanciper ses formules. On n’en admire que mieux, sans doute, les victoires d’occasion gagnées contre tous ces obstacles; et voici un portrait, une merveille tenant dans un dé, où la difficulté métrique n’émousse ni l’acuité du trait ni la sûreté de la phrase:

C’était un petit vieux Abandonné, teigneux,

Plié par le milieu,

Au front livide, aux yeux Ternis, à barbe grise.

Son regard incertain,

Dans son œil presque éteint Semblait vouloir en vain De quelque émoi lointain Rapprocher la hantise.

Sa bouche en oraison Faisait de vagues sons,

Tel un petit garçon

Répétant des leçons

Qu’il n’aurait pas comprises.

LIONEL LÉVEILLÈ

« Dites-nous l’ancien temps,

Vos amours de vingt ans. »

Il levait un œil lent Et son vieux chef branlant Exprimait la surprise.

C’était un petit vieux Abandonné, teigneux,

Plié par le milieu,

Au front livide, aux yeux Ternis, à barbe grise.

En somme, cette poésie, à condition de la juger à ses normes propres et de ne pas lui demander plus qu’elle ne promet, dénote un art réel, contient une signification et un attrait bien définis. Si elle n’atteint pas la suprême finesse de cette orfèvrerie qu’elle tente, elle garde constamment une touche distinguée et experte. Elle suffit à classer Lionel Léveillé parmi l’élite de nos poetœ minores; — et en avons-nous beaucoup d’autres ?

EDOUARD CHAUVIN

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