‹ Poètes de l'Amerique françaiseChapitre 11 sur 16 · VIVRE · texte numérisé non relu

VIVRE

M. Edouard Chauvin est entré dans la poésie par la bohème. Son premier livre: Les Figurines, chantait la gaieté conventionnelle des greniers d’étudiants, des ripailles bruyantes, des bourses dégarnies et des sirènes de boulevard. Avec juste le débraillé convenable au sujet, le cynisme léger et la mélancolie superficielle du genre, il traçait des tableaux où se retrouvait bien un peu la touche du peintre Marcel, mais que colorait une gaieté franche et un esprit tout spontané. C’était presque ouvrir une voie neuve dans notre littérature, qui toujours s’était prise terriblement au sérieux. En faisant éclater le rire et résonner le quolibet dans l’assemblée solennelle de nos épiques, de nos didactes, de nos Werthers et de nos Renés, M. Chauvin élargissait chez

ÉDOUARD CHAUVIN

nous le domaine de l’inspiration; il proclamait le droit à la joie pour tous les martyrs de la Muse. Tout d’ailleurs n’était pas dans cette veine blagueuse. Je me rappelle des strophes secrètement émues où une visite chère et fêtée se résolvait en songe, laissant l’âme au réveil déçue et vide; certains billets de pensionnaires où l’amour des jeunes cœurs était si bien surpris dans son éclosion naïve. Mais rien dans l’œuvre ne pesait; tout était vif et clair, pénétré de vigueur et d’optimisme. Nous nous disions: Voici un esprit sain qui s’est préservé du mal des pleurs, et qui porte plus haut que les réalités tristes, plus haut que les névroses intimes, la coupe de sa gaieté gauloise.

Eh bien! M. Chauvin, sans crier gare, s’est assagi et endolori. Sa nouvelle œuvre nous le montre délaissant la muse folle dont le vrai nom était Musette, épris maintenant de beautés graves et de réalités poignantes. Il a subi la langueur épidémique; il moralise, symbolise et broie du gris comme tout le monde:

« Vivre » n'est plus pour lui faire la vie, mais la contempler et la souffrir. Cette évolution était à prévoir, sans doute; seulement nous ne

l’eussions pas crue si soudaine. Faut-il s’en féliciter? Les choses de transition dont ce livre est formé n’offrent pas là-dessus de réponse complète. On leur découvre, ici et là, une substance trop ténue, dont la fluidité s’évapore sans laisser de trace; une pensée un peu molle, dont les racines, semble-t-il, n’ont pas plongé au tréfonds de l’âme. Ailleurs le poète s’est mieux trouvé, et a saisi l'impression vivante et le mot vrai pour la transmettre. Il démontre, en tout cas, un talent qui se plaît à explorer divers chemins et se sent capable de plus d’un effort. Lui reprocher de n’avoir pas inventé une gamme, ce serait le blâmer de ne pas atteindre au génie: il vaut mieux constater qu il combine assez bien les notes et les modulations admises. Si un timbre, un accent, distingue la voix individuelle, il est toujours permis de répéter les vieilles chansons. C'est ce que l’auteur a tenté, élargissant sa forme à mesure que sa pensée se recueillait et devenait grave. En certaines pièces il côtoie maintenant le vers libre, et dans toutes percent plus ou moins les tendances et les procédés de la métrique moderne.

ÉDOUARD CHAUVIN

Je veux citer, comme exemple de son meilleur faire, ces strophes d’une sensation inquiète, aux tons brouillés comme la mémoire d’un cauchemar, imbues de la terreur vague des choses pressenties:

La lune m’a fait peur avec sa face blanche,

Car sa blancheur ressemble aux linceuls de la mort. Tragique Nuit ! J’ai peur de la lune qui penche Sa pâleur mortuaire au fond de mes remords.

J’ai crié vers la Nuit, afin que de ses voiles Elle veuille essuyer mon front, et que ses mains Me cachent pour toujours les cruelles étoiles Qui viennent jusqu’à moi des célestes chemins.

O Nuit, pensive et bonne, aie pitié de ma vie Dont la houle s’effare ainsi qu’un océan.

Laisse, 6 Nuit, reposer ma pauvre âme asservie,

Et que, dans tes bras noirs, je me livre au néant.

Mais la Nuit me regarde avec des yeux de femme Et penche son visage au dessus des douleurs Que garde au fond de soi, comme un poison, mon âme; Mais la Nuit me regarde avec des yeux en pleurs ! . . .

Dans une intonation moins sombre, mais d'une plainte voilée et douce, c’est une canti-

lène aimable que celle-ci, et elle dit bien le deuil des vies fauchées en pleine splendeur:

Semblables aux filles de joie Mortes dans leur robe de soie,

Feuilles tombées en plein été,

Je pense à la beauté Que vous avez été.

Comme les fleurs fanées d’un bal Sur le parquet banal,

Vous êtes là, mortes avant l’automne.

Tandis qu autour de vous l’été bourdonne Et que l’espoir des midis sonne.

Et d’autres feuilles vivent Parmi la clarté vive,

Dansantes dans le vent

Qui fait vibrer l’arbre mouvant

Comme des lyres, autour des nids fervents.

Mais je sens que viendra le maladif automne. Avec la bise, autour des portes, qui tâtonne; Alors vous aussi vous irez, éparpillées.

Sur les pelouses rouillées,

Hécatombes de choses effeuillées !

Il y a bien là quelques chevilles, comme la « bise qui tâtonne » et un souci de la rime riche

ÉDOUARD CHAUVIN

qui emprisonne trop le vers libre; mais il y a aussi une réelle envolée lyrique.

Même au milieu de pièces moins fortes, souvent quelque noble quatrain se dresse, quelque vers tinte plus haut, quelque image lance une étincelle. Il faut dire que d’autres strophes languissent et se traînent. Ainsi le premier morceau, Vivre, procède par la méthode facile de l’énumération. « Vivre, c’est regarder les nuages fuyants; vivre, c’est chanter la bonne nature; vivre, c’est méditer sur les livres, etc., etc. » Et l’on comprend que la matière ne manque pas, et qu’on a devant soi toute l’arpège des actions vitales. Mais c’est presque enfantin; et Victor Hugo seul a pu galvaniser l’énumération par une virtuosité miraculeuse.

D’autres fois, c’est la diction qui n’est pas assez éloquente;

Soyons simples et bons,

Pour que la vie et l’heure S’écoulent sans un bond,

Sans un choc, sans un leurre.

Que nos yeux soient surtout L’image de ce que nous sommes

Et sachons écarter de nous Le désir inconstant des hommes.

Voilà sûrement des strophes anémiques et étonnamment communes. L’œuvre, dans son ensemble, donne un peu l’impression d’avoir été hâtée, de n’avoir pas coûté assez de travail. M. Chauvin aurait-il, de sa bohème, gardé un soupçon de paresse ? C'est ce qu’il eût dû secouer d’abord en s’attaquant à l’art sérieux. Ici l’indolence est fatale: au lieu d’un jeu léger il s’agit d’un combat, où la pensée doit être aiguisée comme une lame, et où le mot est l’ennemi. L’auteur devra s’escrimer beaucoup plus s’il veut conquérir le grand art et compter parmi les parfaits.

En attendant, je ne sais pas au juste si je préfère « Vivre » aux « Figurines ». M. Chauvin plaintif à M. Chauvin gai luron. Mais je crois que c’est plutôt le contraire.

FRANCIS DESROCHES

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